Après plus de 16 heures de vol, mes coéquipiers étaient pressés de débarquer de l’avion. De mon côté, je pris le temps de ramasser tous les équipements et les cartes qui trainaient sur mon petit pupitre avant de quitter l'appareil. Je pris le temps aussi de ramasser la ration d’urgence italienne qui restait de mes repas.

Comme la ration-K, je ne prévoyais l’utiliser qu’en cas d’urgence. Je pris aussi le temps de jeter un coup d’oeil à ma trousse de premiers soins. En plus de la fiole d’aspirine et de benzédrine, il y avait des tablettes de sulfadiazine, des enveloppes de poudre de sulfanilamide, une petite fiole de 2 ml d’iode, du chasse-moustique, de la poudre pour les pieds, des capsules de purification d’eau et une bonne quantité de pansement et bandage. Les concepteurs de cette trousse avaient même ajouté des capsules d’atebrine. Bien qu’il y ait eu un peu de malaria dans certaines régions du Japan, je ne voyais pas trop l’utilité d’ingurgiter ce produit aux effets secondaires déplaisants. On dit que les spécialistes des forces spéciales américaines en prenaient pour donner une teinte jaunâtre à leur peau pour ressembler plus aux Chinois avec lesquels, ils collaboraient. Personnellement, je crois qu’il est futile d’essayer de me cacher parmi les Nippons. Et, pour compléter la trousse, il y avait 5 tubes de morphine, ce qui est plus que le tube unique règlementaire habituel. Peut-être que la perspective d’un écrasement en Sibérie avait rendu les pharmaciens millitaires plus généreux.

Toutes ces opérations prirent un certain temps. De sorte, que je fus le dernier à sortir de l’avion. On n’avait pas encore placé un escabeau pour descendre par la porte arrière. De sorte, qu’il fallait sauter en pliant les genoux pour amortir le choc. C’est à ce moment précis, alors que je me redressais, qu’Ernesto avait choisi pour m’asséner un coup de poing à l’estomac. Son coup me fit momentanément perdre le souffle, ce qui lui donna l’opportunité de m’asséner quelques coups à la tête qui ne firent heureusement pas trop de dommage. Cependant, son avantage fut de courte durée. Aucun de ses coups subséquents ne porta véritablement, car j’arrivais à les bloquer sans trop de mal. De mon côté, je ne me contentais que de l’agacer, ne voulant surtout pas le blesser accidentellement. Après une minute de ce manège, je trouvai une ouverture et lui fis une clé de bras douloureuse qui stoppa son attaque nette. Nous étions encore en train de lutter quand les responsables de la Croix-Rouge arrivèrent en jeep. Le commandant ordonna immédiatement la fin des hostilités.

Un homme et une femme débarquèrent du véhicule. Il s’agissait de Marcel Junod, médecin suisse et chef de la délégation du CICR au Japon. Il était accompagné de sa collaboratrice Marguerite Straehler. Suissesse elle aussi, elle parlait couramment japonais ayant vécu une partie de sa jeunesse au Japon. C’était la spécialiste de la logistique de la mission. Les deux étaient arrivés au Japon le 9 aout en suivant approximativement, le même chemin que nous avions suivi. Le Dr Junod s’adressa à  nous en italien.

–Bienvenue au Japon messieurs! Nous sommes vraiment étonnés que vous soyez arrivé si tôt. Nous aurions cru qu’il aurait fallu beaucoup plus de temps pour monter et réaliser une telle expédition. Ces médicaments vont aider énormément de gens.

Rapidement, les manœuvres japonais de la Croix-Rouge s’affairèrent à vider l’avion de son contenu.

Le Dr Junod me prit à part et s’adressa à moi, cette fois en français.

–Dr Royer je présume. Votre présence ici est providentielle. Votre expertise sur les radiations nous sera des plus utiles. On nous a expliqué que vous deviez vous rendre le plus rapidement possible à Hiroshima et Nagasaki. J’ai pris les dispositions pour qu’une voiture et un chauffeur vous soient attribués. Cependant, il est primordial que vous fassiez d’abord un détour  par l’hôpital universitaire de Tokyo où on a besoin de vos compétences de façon urgente.

–Merci de votre assistance, mais j’aimerais d’abord préciser que je ne suis pas médecin. Je suis physicien, mes études ont été interrompues par la guerre de sorte que je n’ai pas encore complété mon doctorat. Alors, pour l’instant, monsieur Royer est plus qu’adéquat.

Cependant, à partir de ce moment, il me parait plus sage de continuer de maintenir le mensonge qui me servait de couverture.

–À l’Institut du radium, nous connaissons bien l’effet de la radioactivité sur les tissus vivants, car nous l’utilisons pour traiter les cancers. Cependant, il n’y a que peu de traitements possibles pour les effets secondaires. Je crains que ni moi, ni personne ne puisse faire grand-chose. Je peux bien faire un détour par l’hôpital, mais je crains que je ne sois guère plus compétent que les médecins japonais, ou même des spécialistes de la planète, sur le sujet.

–Je m’en doutais, mais étant donné votre mission pour le Vatican, je crois que ce détour fait partie de votre mission.

De plus, j’aurais un service à vous demander. Les Japonais nous ont donné la liste des camps de prisonniers militaires. Nous allons les visiter dans les prochains jours. Cependant, nous sommes cruellement en manque d’effectifs. Est-ce que vous pourriez visiter les camps de prisonniers de la région de Nagasaki pour nous?

–Oui, bien sûr. Cela ne pose pas de problème.

–Merci beaucoup! Est-ce que vous pourriez aussi porter du matériel de soin? Cela pourra aider un peu les prisonniers, le temps que l’on réussisse à acheminer des secours plus substantiels.

–Pas de problème! Tout ce que je serai capable de porter.

Junod me tendit alors deux sacs de premier soin. J’eus un moment des doutes sur la possibilité de tout faire rentrer dans mon sac à dos, mais, une fois mon uniforme enlevé, tout y entra, même s’il ne restait pas le moindre espace libre à la fin de la procédure.

En tout mon sac pesait environ 80 livres, soit bien plus que le tiers du poids corporel recommandé pour les fantassins. Cependant, étant donné que j’utiliserai des moyens de transport la plupart du temps cela me semblait acceptable. Bizarrement, mon sac ne me paraissait pas si lourd. Peut-être était-ce l’effet de la benzédrine, de l’adaptation à l’altitude ou de l’adrénaline, ou encore une combinaison de tout cela.

Mademoiselle Straehler n’oublia pas de me faire signer un reçu avant de partir. Le commandant me remit 1 000 yens, comme à tous les membres d’équipage, qui devrait m’aider à couvrir mes dépenses pendant un certain temps.

Des officiers des douanes japonais qui étaient arrivés pendant que nous discutions, s’occupèrent de vérifier, nos documents consulaires avant de me laisser partir. Les tracasseries administratives terminées. Je fis mes adieux à mes compagnons de voyage italiens, incluant Ernesto, maintenant dans de bien meilleures dispositions, ainsi qu’aux membres de la Croix-Rouge.

Sans me retourner, je jetai mes sacs sur le siège arrière et  montai dans la voiture à côté du chauffeur, qui en sembla un peu étonné s’attendant que je m’assoie à l’arrière.  J’ai bien tenté que commencer une conversation en japonais, mais le chauffeur était taciturne. Après quelques essais, je dus me contenter d’admirer le paysage en silence. Si vue des airs, la destruction causée par les bombardements américains était des plus évidente, au niveau du sol, c’était une mer de désolation qui s’entendait devant mes yeux.

Je pouvais à peine distinguer les rues sur lesquels mon chauffeur me guidait. Les habitations en bois avaient été brulées sur des milles carrés. Le sol était couvert de détritus. De feuilles d’acier galvanisé qui avaient fait partie des toits de bâtiment étaient omniprésentes. Les fils électriques pendouillaient des poteaux. La destruction avait été tellement totale, que les autorités avaient renoncé à réinstaller les services publics dans certains secteurs de la ville. Çà et là, il y avait un petit abri de fortune construit avec des matériaux récupérés qui servait d’abri à quelques Tokyoïtes s’accrochant à leur lopin de terre comme un bonzaï à une falaise. Seuls subsistaient quelques bâtiments en béton. Je demandai à mon chauffeur ce que c’était. Cette fois, il me répondit.

–Lors du tremblement de terre de 1923, Tokyo et Yokohama ont été complètement détruites. Seuls certains bâtiments en pierre avaient survécu à la catastrophe. Cela a été noté par les citoyens les plus riches qui ont fait construire leur demeure en conséquence. Les citoyens plus pauvres gardent leurs biens précieux dans des coffres forts.

En effet, en regardant de plus près, je pouvais voir certains de ces coffres forts restés intacts dans les champs de gravats.

La glace était brisée et nous avons poursuivi la conversation en japonais pendant le reste du voyage. Je m’aperçus que les cours du père Simon étaient adéquats, mais que j’avais des lacunes dans mon vocabulaire. De temps à autre, je devais demander des explications sur un mot, car je n’en comprenais pas le sens. Mon chauffeur si faisait un plaisir de m’expliquer. À un moment, il me fit une remarque qui me déstabilisa.

–Votre japonais est très bon pour un étranger qui n’a jamais pratiqué, mais vous parlez comme un prêtre.

C’était effectivement le cas! J’étais une victime du système Keigo. Le père Simon utilisait systématiquement, le niveau de langage modeste, le kenjōgo, et le langage respectueux, le sonkeigo. Dans mon cas, ce niveau de langage détonnait avec ma situation. D’autant plus que le chauffeur me considérait comme un client, apparemment âgé qui plus est, et s’exprimait avec déférence en s’adressant à moi. Et, je faisais de même de mon côté.

Je ris à cette remarque et je remerciai mon interlocuteur, tout en essayant d’ajuster mon niveau de politesse pour le reste de la conversation.

Après une demi-heure de route, nous sommes arrivés à l’hôpital de l’université de Tokyo. Mon chauffeur me laissa à la porte et m’indiqua qu’il m’attendrait aussi longtemps que nécessaire et qui fallait que je rejoigne le docteur Masao Tsuzuki. Ce nom me disait quelque chose. Je dus fouiller un moment dans ma mémoire pour me rappeler qu’il avait présenté une communication au congrès de l’American Roentgen Society sur l’effet des radiations sur les animaux en 1926. Il avait irradié des lapins avec des doses énormes pour voir ce que cela faisait. À l’épode, sa présentation avait suscité pas mal de réactions négatives en raison de la nature irréaliste du scénario d’exposition, qui rendait l’expérience futile et immorale.

C’était probablement un des plus grands spécialistes du sujet au Japon. Je commençai à douter sérieusement que ma couverture tienne le coup face à lui. Cette inquiétude s’ajouta à une autre. Il m’était totalement inutile essayer de passer inaperçu: je dominais tout le monde d’une tête. Heureusement, mon japonais semblait suffisamment correct pour ne pas choquer mes interlocuteurs, ce qui aurait été le comble. Les gens à la réception me firent rapidement accompagner à l’endroit où se trouvait le Dr Tsuzuki.

À ma vue, ce dernier me salua spontanément en anglais, langue qu’il maitrisait, car il avait étudié à l’université de Pennsylvanie, et un peu décontenancé je fis de même en japonais. Étonné, il continua en japonais.

–La Croix-Rouge nous avait mentionné qu’un spécialiste des radiations serait bientôt ici. Je crains malheureusement que votre arrivée fût un peu trop tardive pour notre patiente.

C’est à ce moment précis que j’ai réalisé que j’étais dans une morgue! Il me fallut un effort énorme pour cacher la vague de peur et de dégout qui me traversait. Si une table se trouvait le corps d’une femme, la cage thoracique et l’abdomen complètement ouverts par une incision en Y qui laissait voir les organes internes.

Si c’était bien le corps d’une femme qui se trouvait sur la table, son apparence n’avait rien de naturel. Il était totalement dépourvu de cheveux, même ses sourcils avaient disparu. À une douzaine d’endroits, sa peau était couverte d’hématomes. Son corps était aussi visiblement amaigri. Peut-être que Tsuzuki avait perçu mon trouble, car il prit alors la parole.

–Vous voyez ici les restes de madame Midori Naka. C’était une de nos plus célèbres actrices. Elle se trouvait à Hiroshima à quelques centaines de mètres de l’explosion. La maison dans laquelle elle se trouvait s’est effondrée sur elle. Cependant, elle a réussi à s’extirper des décombres pratiquement nue, ne souffrant que d’égratignures.

Cependant, elle souffrit peu après de fortes nausées, qui finirent par provoquer des vomissements violents et sanguinolents. Elle avait aussi une douleur intense au thorax.

Pour échapper au brasier que la bombe avait allumé, elle s’est jetée dans la rivière Kyobashigawa à proximité et fut repêchée par des miliaires un peu plus loin. Ces derniers l’on emmenée à un camp de déplacés. Là on trouva du sang dans ses selles et son urine était noire.

Étant donné qu’il n’y avait pas de traitement médical disponible, elle s’enroula dans un drap et réussit, en usant de sa notoriété, à monter, le 8 aout, dans le premier train pour Tokyo après le bombardement. Elle est arrivée tôt le matin du 10 août où elle resta chez des membres de sa famille. Elle a été admise à l’Hôpital universitaire de Tokyo le 16 aout. À ce moment, elle ne présentait que des égratignures, sa température était de 37,8 centigrades et son pouls de quatre-vingts à la minute. Cependant, l’examen de son sang montra seulement 400 globules blancs par mm3! Ce nombre était tellement bas, que j’ai demandé à son médecin, le Dr Yoshio Shimizu de refaire la mesure.

Le lendemain, elle commença à perdre ses cheveux. Ses blessures superficielles s’ulcérèrent rapidement. Le 21, sa température monta tout près de 40. On lui administra des transfusions sanguines. Des taches violettes, chacune aussi grosse qu'un œuf de pigeon, apparurent sur son corps, au nombre de douze ou treize. Le 22, le nombre de ses globules blancs était descendu à 300 par mm3. Hier, elle développa un abcès près de l’endroit où elle avait reçu une piqure, ainsi que des petites hémorragies sous-cutanées de la taille d’un grain de riz sur tous les corps. Nous lui avons donné d’autres transfusions. Elle se tordait de douleur au point où l’équipe d’infirmière avait du mal à la maitriser.

Ce matin sa température a atteint 40,4 et son pouls était monté à 158. Toutefois, elle avait l’air confortable et le Dr Shimizu l’a quitté pour aller manger, mais elle est décédée un peu plus tard à midi et demi. Seuls quelques petits poils collaient encore à son crâne. Quand elle a été soulevée du lit, même ceux-ci sont tombés et ont flotté lentement vers le sol.

Nous avons commencé son autopsie environ une heure plus tard. Nous allions tout juste commencer l’examen des organes internes quand vous êtes arrivé. Mais avant, je veux vous montrer quelque chose qui va certainement vous intéresser.

Tsuzuki se plaça vers une table où se trouvait un microscope. Il repéra deux éprouvettes remplies de liquide jaune clair qu’il me tendit aussitôt.

-C’est la moelle osseuse prélevée dans l’os iliaque et dans le sternum.

La moelle osseuse est normalement d’un rouge vif. La pauvre femme avait donc souffert d’une forme extrême d’anémie aplasique. C’est cette maladie qui avait fini par tuer Marie Curie. Un bref coup d’œil au microscope confirma cette interprétation. Je jetai aussi un coup d'oeil au rapport d’autopsie. On avait, à la section identifiant son état, rayé au crayon «des écorchures recouvrant le corps» et remplacé par «blessures et lacérations aux extrémités et maladie de la bombe A.».

Face à ce faisceau d’observations médicales, je ne pus que répondre que des banalités qui ne révèleraient pas ma couverture.

–À vue de nez, elle a dû recevoir une dose plusieurs centaines de rad, sinon plus de mille. Une telle dose détruit la moelle osseuse et attaque le système digestif.

Le physicien et médecin Jean Alban Bergonié et son collègue microbiologiste Louis Tribondeau avait établi en 1906 que plus les cellules se divisent, plus elles sont sensibles aux radiations. Les cellules de la moelle osseuse formant les composantes sanguines sont les premières affectées. Les globules blancs sont particulièrement sensibles aux radiations. Ensuite quand la dose augmente, c’est le système digestif et les muqueuses de façon générale qui sont affectés.

C’est pourquoi on nous faisait régulièrement des prises de sang au laboratoire de Montréal pour s’assurer que nous n’avions pas été exposés. Cependant, étant donné le peu de matière radioactive que nous avions en main à l’époque, c’était une précaution essentiellement inutile.

–Vous comprenez vite. Je n’ai été convaincu de cela qu’il y a deux jours. J’ai visité le Collège médical de l’armée et nous tenterons de nous rendre à Hiroshima aussitôt que possible. Est-ce que vous aimeriez nous accompagner?

–C’est que j’ai l’intention de m’y rendre dès aujourd’hui. Normalement, je serais déjà dans le train, mais la Croix-Rouge m’a redirigé ici.

–Je comprends. Préparez-vous à un long voyage. Est-ce que vous voulez continuer à participer à la suite de l’autopsie.

En me retournant, je vis que le collègue du Dr Tsuzuki avait commencé à retirer les organes du cadavre et les déposait sur une table adjacente pour les examiner et les peser. J’avais vidé des porcs à la ferme, mais cette vision était plus que je ne pouvais en supporter.

–Désolé, je dois partir le plus tôt possible, car je dois arriver avant les Américains, car nous craignons qu'ils tentent de camoufler de l’information. Est-ce que vous pourriez envoyer une copie de votre rapport à la Maison franco-japonaise de Tokyo? 

En finissant cette phrase, mon regard chercha désespérément la porte de sortie. Tsuzuki dut percevoir mon désarroi.

–Je comprends très bien. Je vous invite à prendre le train à la gare d’Ueno. C’est à une quinzaine de minutes de marche d’ici en coupant par le parc du même nom. Le trajet vous permettra d’oublier les dommages de la guerre pendant quelques minutes.

Suivant cette suggestion,  je quittai prestement la pièce en m’excusant. Au détour d’un passage, je vis brièvement mon visage dans un miroir. Il était livide ! Je sortis prestement de l’hôpital, pris congé de mon chauffeur en me dirigeai vers la gare comme on me l’avait conseillé.

Le trajet passait par la partie sud du parc Ueno, là où se trouvait normalement l’étang Shinobazu. Même si pendant la guerre ce dernier avait été drainé afin d’être converti en rizière, l’endroit avait tout de même quelque chose d’apaisant comparé à la vaste dévastation de Tokyo. J’arrivai rapidement à la gare, mon sac surchargé sur le dos. Il me fallut encore quelques minutes pour réussir à me faire comprendre au guichet en demandant des billets pour Hiroshima.

Peu de temps après, vers 16h00, je réussis à monter à bord un train bondé se dirigeant vers le sud. Comme je le craignais, il est hors de question de passer inaperçu. Dans le wagon, il y avait à peine de la place pour bouger et mon immense sac n’aidait pas.

Pendant la guerre, l’armée avait réquisitionné les chemins de fer qui servaient essentiellement au transport militaire. Comme en Italie, ils avaient été la cible des bombardements alliés. À certains endroits, on avait même arraché des rails pour en récupérer l'acier. Cependant, le principal problème était le manque de matériel roulant qui n’avait que difficilement été remplacé.

Les wagons étaient pleins à craquer de soldats démobilisés. Je ne comprenais pas grand-chose de ce qu’ils murmuraient entre eux, mais il était évident que j’étais l’objet de la conversation et pas de façon très élogieuse ! La tension était palpable et tout pourrait facilement dégénérer.

« Shigaretto ? », dis-je au soldat le plus près de moi. Son visage exprima un instant de la surprise, puis de l’ambigüité ne sachant pas s’il devait accepter ou pas. Son voisin n’eut pas de telle inhibition et accepta l’offre. Rapidement, mes deux derniers paquets de cigarettes furent distribués et le wagon s’enfuma au même rythme que la tension diminuait. Pour tous les soldats du monde, le tabac avait cette propriété magique de faire oublier le froid, l’humidité, la faim et la peur, car l’instant d’une cigarette, on retrouvait une certaine normalité.

La tension diminuant, les langues se délièrent et les sourires et les rires deviennent plus présents. J’ai même droit à une gorgée de saké. Les soldats furent étonnés par ma mission et les péripéties m’amenant de l’Allemagne au Japon. Rapidement, les heures passèrent. Malheureusement, mes compagnons descendirent tous à la station de Hamamatsu. Alors que pour tous mes collèges, ce nom invoque une compagnie de détecteur optique, pour moi c’est la mémoire d’un des évènements les plus terrifiants de ma vie qui me vient à l’esprit.

En effet, les places libérées par les soldats furent bientôt comblées par un groupe d’officiers. Si la tension était palpable avec les soldats, elle était littéralement à couper au couteau :  les officiers au regard haineux caressant de la main le pommeau de leur katana. Au camp X, on nous avait enseigné la philosophie de Fairbairn au sujet des combats au couteau : les éviter à tout prix ! Si vous pouvez utiliser une arme à feu, faites-le, si vous pouvez vous sauver faites-le et uniquement si vous n’avez pas le choix engagez le combat, car on ne connait jamais les compétences de l’adversaire.

Ces officiers étaient imbibés du code du bushido. Pour eux la reddition n’était pas une option, même si l’empereur lui-même leur en avait donné l’ordre. Pour eux qui avaient fantasmé d’une mort honorable au combat, ils avaient été profondément humiliés par la défaite du Japon. Ils étaient visiblement dévorés intérieurement par l’idée de se venger. Pas question de sourire, ce qui aurait pu être considéré comme une provocation ; pas question de leur adresser la parole ; pas question de faire un mouvement brusque.

La nuit était illuminée par la Lune et peu de temps après notre départ Vénus s’est levée. Cependant, en raison de l’orientation de la voie, elles étaient la plupart du temps invisibles, sauf au détour d’un virage. Après le lever du jour, la tension s’était encore accrue alors que le train traversait des villes détruites par les bombardements de la US Air force et de la US Navy. Toyohashi, Nagoya, Osaka et Kobe avaient été touchées, seul Kyoto avait été largement épargnée. Chaque passage dans les innombrables tunnels nous plongeait dans le noir et suscitait à chaque fois un moment de terreur, craignant que les occupants du wagon décident de profiter de l’occasion pour régler discrètement mon cas.

Contre toute attente, après plusieures heures de ce régime, un officier supérieur pris la parole et me demanda ce que je faisais dans ce train. Je répondis de la façon la plus respectueuse possible que j’avais été envoyé par le pape et la Croix-Rouge à Hiroshima et Nagasaki avant l’arrivée des Américains, car nous craignons qu’ils cachent des informations. Pendant un instant, l’officier sembla pensif, ce qui suscita quelques aversions chez moi. Puis, il pencha légèrement la tête pour me saluer. Salutation à laquelle je répondis. 

Le trajet se poursuivit en silence pendant encore des heures, jusqu'à la ville de Kobe, où la ligne se terminait et où je devais changer de train. Je n’étais pas mécontent de quitter mes compagnons de voyage. Je pris soin cependant de quitter le wagon le dernier, question de ne pas provoquer accidentellement l’ire de l’un d’eux.

Sur les quais, une foule de soldats visiblement heureux d’en finir avec la guerre montaient et descendaient des wagons dans un ordre relatif. Perdu au milieu d’eux, quelques civils, des réfugiés et des travailleurs tentant de se déplacer. Je réussis à me rendre à mon train et prendre ma place pour le reste du trajet vers Hiroshima.

Cette fois, ce n’est pas avec des militaires que je partageais mon wagon. Apparemment, j’avais eu un billet de première classe. Bien que rien dans ce wagon ne se comparait au luxe que j’avais connu en Italie, il était clair que ce wagon était beaucoup plus confortable que le reste du train. Nous étions relativement bien assis et avions un peu d’espace pour bouger. Bref, c’était à peu près l’équivalent de la seconde classe en Europe.

Les passagers présents étaient visiblement des voyageurs d’affaires, ainsi que des réfugiées plus fortunées retournant chez eux. L’atmosphère était beaucoup moins tendue. Ces civils étaient heureux que la guerre soit terminée. Il y avait cependant une certaine appréhension pour le futur, car personne savait comment les Américains traiteraient les Japonais. De plus, pour plusieurs de ces industriels, la fin de la guerre voulait dire un changement des activités d’affaire, ce qui présenterait tout un défi.

Après quelques heures de voyages, ce fut l’heure du repas. Pour la première fois, depuis mon arrivée au Japon, l’atmosphère était détendue. La benzédrine m’aidait à tolérer le manque de sommeil et me coupait la faim. Cependant, le moment me semblait parfait pour casser la croute. Je sortis donc ma ration K et ouvrit la boîte repas du midi. Je ne m’attendais à rien et je ne fus pas déçu. La boîte contenait une entrée en conserve. Dans mon cas, c’était une infâme pâte de fromage et de jambon prévue pour être mangée avec 8 biscuits qui pouvait aussi servir de blindage de fortune au besoin ! Je préférai boire de l’eau plutôt que de la mélanger à la poudre à saveur de raisin qui venait avec l’ensemble.

Voyant que mes voisins n’avaient le plus souvent qu’une boule de riz ou un petit morceau de poisson, ou une boîte de fèves en conserve à se mettre sous la dent, je leur offris de partager mon repas et ne trouvai malgré tout aucun preneur. Cependant, les caramels firent fureur auprès des quelques enfants présents qui pour la plupart n’avaient pas connu de sucreries de leur vie, ce qui embêta quelque peu les parents. De leur côté, les quatre cigarettes de la ration trouvèrent facilement preneur chez les adultes.

Il me fallut un certain temps pour réaliser que malgré qu’ils étaient privilégiés, ces gens étaient visiblement sous-nourris, car toutes les ressources étaient consacrées aux militaires. Dieu seul sait, ce qui serait arrivé à la population civile du Japon, si les combats avaient dû durer encore quelques mois.

Pour la première fois depuis que j’avais fait une sieste dans soute de l’avion, je me sentis assez en sécurité pour dormir un peu. Je ne dormis que peu de temps cependant, car un cauchemar terrible où je revoyais les images d’horreur de l’autopsie me fit quitter brusquement le sommeil, ce qui ne manqua pas d’attirer l’attention des autres passagers. On me demanda si j’avais fait la guerre, ce à quoi je répondis « Non, mais je l’ai vue de près! ». La conversation n’alla pas plus loin, la plupart des gens présents ayant vu eux aussi la guerre de trop près.

Éventuellement, le train entra à la gare d’Hiroshima un peu avant 18 h. La gare se résumant à une plateforme où l’on débarquait car le bâtiment avait été largement détruit par l’explosion. Les fragments de murs en briques qui constituaient la station témoignaient également de la gravité des destructions causées par la bombe atomique. Sortant au grand jour, j'étais abasourdi par la destruction qui m'était offerte.

Le centre de la ville immédiatement au sud et à l'ouest de la gare avait été rasé et la vue été dégagée jusqu’au pied des montagnes. Les grands pins situés sur une colline à un peu plus d’un demi mille de la station avaient une couleur brun noir ; grillés par le rayonnement de l’explosion sans avoir pris feu. La ville quant à elle s’était essentiellement volatilisée, seuls subsistaient des squelettes de bâtiments en béton armé

Je n’eus guère le temps de contempler les paysages, car je fus immédiatement arrêté par deux policiers portant des sabres. Ces derniers me questionnèrent assez sévèrement au sujet de ma présence à Hiroshima. Je leur expliquai tant bien que mal que je devais me rendre à la résidence des Jésuites à la demande du Vatican et de la Croix-Rouge. Je présentai mes lettres patentes pour justifier mon histoire.

Les policiers examinèrent rapidement mes documents et, après ce qui sembla être une discussion interminable, décidèrent de me laisser aller. Avant de partir, je pris la peine de leur demander la direction de la résidence des jésuites, car les points de repère avaient essentiellement disparu. Ils me suggèrent plutôt d’aller vers le noviciat qui était à l’extérieur de la ville, en suivant la voie ferrée, ce que je fis.

En marchant dans les rues dévastées, j’eus l’impression d’avoir été transportée dans un monde lunaire. Les bâtiments avaient été réduits en poussière grise et rougeâtre, qui contrastaient avec le ciel bleu et que les ombres longues de la fin de l’après-midi rendaient encore plus lugubres. Des habitations privées, il ne restait que les portiques d’entrée en briques carbonisées. Les feuilles d’acier galvanisées qui jonchaient le sol à Tokyo et dans les autres villes dévastées par les bombardements que j’avais traversées étaient apparemment absentes ici. Plus étrange encore fut le passage d’un tramway, qui continuait d’opérer malgré la dévastation ambiante.

De la fumée provenant des feux qui couvaient s’échappait des fissures du sol et il y avait odeur particulière omniprésente, différente de tout ce que j'ai senti auparavant. Une odeur humide, âcre et sulfureuse. Je la percevais aussi dans le sillage de la fumée des buchés brulant les dépouilles des victimes. Mais, elle était aussi présente loin de ces sources. Des mois plus tard, on percevait encore clairement cette odeur de mort.

Les quelques personnes dans les rues se pressaient sans s'arrêter ni parler, des masques de tissus blancs couvrant leurs visages. On m’expliqua plus tard qu’elles craignaient de cette odeur soit un gaz toxique produit par la désintégration des atomes. Bien que cela ne fût pas le cas, il est clair que cette simple action les aidait psychologiquement à reprendre le contrôle de la situation. Je les imitai, ce qui me permettait de passer un peu plus inaperçu.

Il me fallut près d’une heure et demie pour parcourir les 4 miles entre la gare et le noviciat. Même s’il faisait presque nuit, je pus noter que l’explosion avait fait des dommages jusque là. C’était un bâtiment à l’architecture inhabituelle, mettant en vedette une pagode à trois étages surmontée d'un crucifix. Les portes de l’entrée ont été soufflées par l’explosion de l’explosion, comme l’ensemble des fenêtres du bâtiment. Dans le foyer, les panneaux du plafond ont été soulevés par le choc. La structure de la chapelle attenante avait aussi visiblement souffert et son toit était déformé.

Une fois à l’intérieur, on me dirigea, après m’avoir questionné, rapidement vers le réfectoire. Là se retrouvait l’ensemble des jésuites d’Hiroshima, ainsi qu’un groupe de sœurs Auxiliatrices des âmes du purgatoire chassées de leur couvent détruit par la bombe. On m’invita à participer au repas communautaire, qui semblait être essentiellement constitué de riz, de pain noir, ainsi que des fèves et de courges que les prêtres arrivaient à cultiver tant bien que mal sur leur lopin de terre. J’en profitai pour y ajouter le contenu de ma ration K constituée d’une boîte de conserve contenant du pain de viande de bœuf et de porc, quatre biscuits secs et un cube de bouillon à saveur de poulet. Si les ecclésiastiques ne rechignèrent pas sur la viande, ils refusèrent poliment, les cigarettes, la gomme à mâcher et la tablette de chocolat. Je les ai donc conservés en réserve comme outil d’interaction sociale.

Étant au fait de ma mission, c’est le père Arrupe qui prit le premier la parole.

–Le matin du 6 aout, j’ai vu trois avions dans le ciel sans trop m’en préoccuper, j’étais dans mon bureau avec un autre jésuite quand une lumière aveuglante a rempli la résidence. Un peu plus tard un choc immense frappa le bâtiment. Nous avons cru un moment qu’il s’effondrerait sur nous, mais il a tenu le coup. J’ai ensuite fait le tour de la maison et fut soulagé de voir que personne n’avait été sérieusement blessé. Nous avons immédiatement cru qu’une bombe était tombée à côté de la maison. En cherchant la cause de cette explosion, nous avons vu depuis la colline que la ville au complet était en flamme.

Ne sachant trop quoi faire devant un tel désastre, nous nous sommes agenouillés pour demander l’inspiration divine afin de savoir comment le mieux aider. Devant la vue de la colonne de réfugiés, nous avons vidé la chapelle et la bibliothèque et les avons transformés en hôpital de fortune. Nous avons pu prendre soin de 150 personnes.

Mes cours de médecine ont été enfin utiles malgré les maigres moyens dont nous disposions et la nature des blessures. En effet, les gens avaient été touchés par le flash de lumière, mais ce n’est que trente minutes plus tard, des brulures sont apparues sur leur corps. Nous avons drainé leurs cloques au mieux. Leur souffrance était affreuse, leur douleur atroce, et leur corps se tordaient comme des serpents, mais il n’y avait pas un seul mot de plainte.

Nous avons voulu envoyer des équipes de secours en ville, mais en raison du feu et du risque d’être attaqué parce que nous étions des étrangers, nous avons attendu plusieurs heures.

Le père Kopp, un jésuite allemand, prit alors la parole.

–Je venais tout juste de dire la messe au couvent des sœurs Auxiliatrices à Missa, à environ 2,3 km de l’explosion. Je sortais de l’enceinte du couvent au moment de l’explosion. J’ai eu une main brulée par la lumière et j’ai été blessé au cou par des débris. Avec les sœurs, trois Françaises, deux Italiennes et deux Japonaises, nous avons tenté de sauver tout ce que nous pouvions du couvent en enterrant les biens précieux dans le jardin. Peu après le couvent brula jusqu’au sol.

Nous nous sommes ensuite dirigés vers le noviciat. Il nous fallut 5 heures pour l’atteindre. À notre arrivée, le père Arrupe me fit l’accolade et nous nous sommes attelés à aider les blessés qui affluaient.

Sœur Julia, une Irlandaise, rajouta :

–J’étais assise dans le jardin quand une lumière aveuglante illumina le ciel, le choc qui suivit m’éjecta de ma chaise. Je me remis sur mes pieds et courus me mettre à l’abri à l’intérieur du couvent. Subitement, il y eut une explosion assourdissante et le couvent trembla. Nous courûmes à l’extérieur alors qu’il s’écroulait derrière nous. Le mur d’enceinte s’était effondré nous permettant de voir la destruction de notre quartier.

Après avoir enterré les saintes espèces, nous avons décidé d’aller au noviciat. Sur la route, nous avons croisé une multitude de victimes. Des gens aux visages noirs avec des brulures couvrant leur corps. Des mères portant leurs enfants brulés ; les moins blessés portant les plus gravement blessés sur leur dos alors qu'ils tentaient de s'éloigner des incendies qui faisaient rage dans la ville vers les collines voisines.

Nous avons voyagé à travers une terre brulée couverte de morts et de mourants. Nous nous sommes arrêtés pour aider ceux que nous pouvions, mais avec peu de matériel de premiers soins, nous avons été obligés de laisser les gens mourir. Il nous fallut 5 heures pour parcourir les 2 miles et demi nous séparant du noviciat.

Au noviciat, nous avons placé les réfugiés gravement brulés sur des futons, et avons couvert leurs blessures avec de la gaze humidifiée avec une solution d'acide borique diluée. Nous nous sommes relayés pour nous occuper des blessés pendant la nuit.

Tellement de gens sont morts, qu'il a fallu trois jours entiers à une compagnie de soldats pour bruler tous les corps dans une école primaire qui avait été transformée en centre d'urgence près du noviciat.

Le supérieur des Jésuites, le père Lasalle prit alors la parole.

–Nous étions dans notre résidence lors de l’explosion à environ 1,2 km de l’explosion. Il y eut un flash de lumière extraordinaire immédiatement suivi du bruit des plafonds, des planchers et des murs se fracassant. Je courus hors de la pièce ensanglanté, parce qu’avais été frappé par des fragments de verre. Moins chanceux le père Schiffer était écrasé par une portion de mur et saignait abondamment de la tête. Il y avait de la poussière partout et il faisait sombre. D’un trou dans le mur, on pouvait apercevoir le ciel noir. Tout était sens dessus dessous. Le mortier avait été arraché des murs, mais la structure avait tenu le coup. Il faut dire qu’elle avait été renforcée par le frère Gropper, qui craignait les tremblements de terre étant arrivé au Japon juste après celui de 1923.

Le père Cieslik était dans le jardin avec le père Kleinsorge, qui ne portait que ses sous-vêtements, saignant légèrement à cause de petites coupures le long de son flanc. Autour de nous aussi loin que portait le regard, tous les bâtiments s’étaient effondrés hormis un bâtiment de béton qui tenait debout, bien que tordu par l’explosion.

L'église, l'école et tous les bâtiments à proximité immédiate s’étaient effondrés. Sous les ruines de l'école, les enfants ont crié au secours. Ils ont été libérés au prix de grands efforts de notre part. Plusieurs autres ont également été sauvés des ruines d'habitations voisines. Même moi et le père Schiffer avons aidé. Avec le père Cieslik, nous avons sorti une femme prisonnière des décombres d’une maison voisine.

Cependant, les incendies qui avaient commencé à une certaine distance faisaient rage, de sorte qu'il devient évident que tout brulerait bientôt. Plusieurs objets ont été sauvés de la maison paroissiale et ont été enterrés en face de l'église, mais certains objets de valeur et de premières nécessités qui avaient été gardés prêts en cas d'incendie n'ont pu être retrouvés en raison de la confusion qu'avait provoquée l’explosion.

Fukai, le secrétaire de la Mission, est devenu complètement fou. Il ne voulait pas quitter la maison et expliquait qu'il ne voulait pas survivre à la destruction de sa patrie. Il était physiquement indemne, mais son esprit avait été brisé. Il fallut que le père Kleinsorge le trainât de force hors de la maison en le portant sur son dos.

Nous avons donc décidé de nous diriger vers le parc Asano, qui était le point de refuge désigné en cas de bombardement. Sous l'épave des maisons le long du chemin, beaucoup ont été piégés et ils crient pour être sauvés des flammes.

Ne pouvant nous rendre directement au parc, nous avons décidé de prendre le pont Sakea. Là, il y avait une foule immense venant dans l’autre direction. Épuisé, le père Kleinsorge déposa Fukai au sol. Ce dernier ne voulut plus aller plus loin et resta derrière. Nous n’avons plus entendu parler de lui depuis.

Dans le parc, nous nous sommes réfugiés près de la rivière. Ce dernier était littéralement couvert de réfugiés, la plupart blessés, certains morts. En raison du choc et de l’épuisement, nous étions apathiques. La vue de corps brulés, certains au point d’être méconnaissable, ne nous affectait pas.

Comme nous nous reposions sur la rive, nous avons vu que le feu avait commencé à se propager sur l’autre rive. Un peu plus tard, il y eut plusieurs explosions. Probablement, un dépôt de munition qui avait pris feu. Vers midi, la ville entière était en feu.

Soudain, le ciel devint noir et un son terrifiant se fit entendre : une tornade se dirigeait vers nous harnachant tout sur son passage. La seule chose que nous pouvions faire est de se coller le plus possible au sol et d’attendre. En atteignant l'eau, il se forma une trombe d'eau d'environ 100 mètres de haut. Sur la berge, où de nombreux réfugiés ont trouvé refuge, beaucoup sont jetés dans la rivière.

Vers 15 h, les incendies se sont calmés. Les gens réfugiés dans le parc qui étaient valides ont commencé à chercher un moyen de se sauver. Le pasteur de l’église méthodiste proche, Dr Tanimoto, est arrivé avec une barque trouvée on ne sait où. Il a gentiment pris un de nos étudiants en théologie pour alerter les gens du noviciat pour venir me chercher et le père Schiffer, car nous étions trop blessés pour nous déplacer.

Le père Arrupe continua cette partie du récit :

–Vers 16 h, nous avons reçu des nouvelles de nos confrères et avons monté une équipe de secours. En tout, nous étions sept prêtres à nous diriger vers le parc Asano avec une civière faite de rebus de bois. En chemin, un général de l'armée, nous entendant parler une langue étrangère, nous a presque attaqués avec un sabre. Heureusement, le père Laures lui expliqua que nous étions allemands, ce qui lui fit cesser son attaque.

Nous avons d’abord transporté le Père Schiffer. Heureusement, nous avons eu la chance de faire un bout de chemin sur la barque de Dr Tanimoto, car le chemin était presque impraticable. Les obstacles sont innombrables et il est quasiment impossible à voir dans la nuit. Le père Kruer finit par tomber et avec lui la civière. La chute rendit le Père Schiffer à moitié inconscient et il vomit. Nous avons encore progressé un bout de temps, lorsque nous avons rencontré des collègues jésuites venus à notre rencontre. Nous leur avons confié le père Schiffer avant de retourner chercher le père Lassalle.

Pendant qu'il était transporté, le père Lassalle et sa civière tombèrent dans un fossé au milieu de l'obscurité.

Ce dernier interrompit son confrère :

–On fait une pause ? me suis-je écrié.

Tout le monde à table éclata de rire. Le calme revenu, le père Arrupe repris.

–Finalement, un moine catholique a trouvé une charrette sur laquelle transporter le père Lassalle. Ce n'est qu'à 4 h 30 le lendemain matin que nous sommes finalement arrivés au monastère.

Le père Cieslik ajouta son grain de sel.

–Moi et le père Kleinsorge sommes retournés à la résidence de Noboricho. Tout avait brulé jusqu’aux fondations. Il ne restait que la vaisselle sale dans l’évier de la cuisine. Quand j’ai ouvert le robinet, l’eau coulait. Le vent qui avait rasé les bâtiments n’avait pas affecté les canalisations. Nous avons récupéré les sacs d’urgence cachés dans le jardin, ainsi que les citrouilles à moitié brulées. Nous sommes retournés au parc, où avec d’autres provisions amenées par d’autres réfugiés, de vigoureuses femmes préparèrent un repas pour la multitude de gens qui se trouvaient là.

Le père Arrupe reprit alors la parole.

–Les journaux parlent d’armes atomiques et disent aussi que la ville restera inhabitable pendant 70 ans en raison des radiations. De plus, on voit des gens sans blessures apparentes mourir. Le premier symptôme est une diarrhée. S’en suivent un saignement des gencives et la chute de cheveux. Finalement, une fièvre très forte apparait et la personne meurt dans le deux à trois jours suivants. Les gens pensent que c’est un gaz toxique généré par la bombe ou une arme bactériologique. Est-ce que vous avez des informations à ce sujet.

Ce à quoi je répondis :

–J’ai les mêmes questions. C’est d’ailleurs pourquoi je suis ici.

Chapitre 8 : Tokyo express

Chapitre 10 : La ville des martyrs