Test Baker

Boom. Boom. Boom. On cogne à ma porte. Je me réveille en sursaut. Il fait encore nuit. Tant bien que mal, je m’extirpe du lit pour ouvrir. C’est Phil et Klaus.

— Dépêche-toi, tu as un avion à prendre !, me dit Phil.

— Quoi ? demandais-je. Le cerveau embrumé par le sommeil.

— On t’a trouvé un transport pour Toronto, mais tu dois te hâter : il décolle de Santa Fe dans une heure, m’expliqua Klaus.

— Quelle heure est-il ?

— Minuit et demi, répliqua Phil.

— Vous êtes fou. Je n’arriverai jamais à temps. Il m’a fallu 9 heures pour me rendre ici, sans compter le décalage horaire.

— Ne t’en fais pas ! Nous avons fait le calcul. Tu auras le temps de déjeuner et te doucher à Toronto, si tu pars maintenant.

En moins de 15 minutes, nous étions en route. Nous avons discuté tout le long du trajet. Phil m’a dit qu’il pensait aller à Cornell et m’a invité à le visiter, si l’occasion se présentait. Klaus lui s’apprêtait à retourner en Grande-Bretagne et me fit la même offre.

En arrivant à l’aéroport, je vis pour la première fois l’avion, dans lequel je devais monter.

— Qu’est-ce que c’est que çà ? Une blague ?

— Un P-82B, un nouveau chasseur à long rayon d’action. Il est construit à partir de deux fuselages de P-51 accolés. Il n’y en a que 5 en service en comptant les prototypes.

Encore sous le choc de cette vision ubuesque, je ne pus que répliquer : OK !

Le temps de faire mes remerciements et mes adieux, je me dirigeai vers l’appareil.

Le pilote m’adressa alors la parole.

— Bonjour major, je suis le capitaine Chuck Yeager. Ce sera moi qui vous transporterai jusqu’à Toronto. Je suis pilote d’essai rattaché pour à la Army Air Forces Technical Base, Ohio. Je vais être honnête avec vous : c’est la mission la plus ridicule que l’on m’a confiée de ma vie. Voici comment nous allons fonctionner. Dans cet avion, les commandes sont dupliquées entre les deux cockpits. Par conséquent, vous ne touchez à rien à moins que je vous le demande. Ce n’est pas un jouet pour touriste. Est-ce que c’est clair ?

— Oui, pas de problème. C’était visiblement un dur à cuire. Puis, son attitude vira soudainement : il avait vu mes rubans sur mon uniforme.

— Vous avez des compétences en aviation ?

— Oui, un peu. J’énumérai mes expériences précédentes.

— OK, cela change tout. Je vais pouvoir vous utiliser comme co-pilote. Voici les cartes et le plan de vol. On devrait sans trop se forcer faire la distance en 4 heures à 25 000 pieds. Peut-être même plus vite.

Il me donna les documents, m’entraina vers le cockpit de droite et m’informa de la fonction des différents instruments ainsi que des procédures d’urgence. Peu de temps après, nous décollâmes et, en moins de 10 minutes, l’appareil rejoigne son altitude de croisière. Ensuite, il entreprit de me faire pratiquer des manœuvres de base.

— Parfait. Maintenant, tout ce que vous avez à faire est de nous mener dans la bonne direction et de maintenir l’altitude. Je vais en profiter pour dormir un peu. Réveillez-moi en cas de pépins.

Plus facile à dire qu’à faire. C’était un pilote chevronné et moi un amateur. Cet avion était dépourvu de commandes hydrauliques. Les gouvernes étaient lourdes et lentes et se déplaçaient uniquement par la force musculaire. En raison de mon manque d’expérience, j’avais tendance à surcompenser, ce qui faisait que je me battais en permanence avec l’appareil. À la longue, la fatigue physique s’installait.

Heureusement, aux premières lueurs de l’aurore, un peu avant d’arriver à Chicago, Chuck s’est réveillé.

— Merci d’avoir tenu la barre. Ce petit somme m’a fait le plus grand bien. Nous avons un bébé à la maison. Il a des coliques alors je dors peu. En raison du travail, je suis souvent absent. J’ai même manqué la naissance de mon fils de plusieurs jours, car j’étais à la Muroc Air Force Base en Californie pour des essais en vol. C’est pourquoi cette mission inopinée m’a mis en colère.

— Je comprends. C’est tout à fait normal.  

Pendant le reste du voyage, notre conversation a été interrompue à de multiples reprises par des communications radio avec les aéroports. Finalement, nous nous sommes posés à Toronto un peu avant 8 h du matin. 

Je me dirigeai immédiatement vers l’université de Toronto, où avait eu lieu la conférence en faisant un crochet par mon hôtel. Comme Phil et Frank avaient promis, j’ai eu le temps de me doucher, de mettre des vêtements civils, et de casser la croute avant d’arriver juste à temps au grand étonnement de tous.

John Cockcroft, le directeur du laboratoire de Chalk River, présenta le nouveau projet de réacteur nucléaire à eau lourde. Henry passa juste après lui et exposa ses travaux sur les isotopes du xénon en insistant sur la découverte d’un nouveau. Lloyd George Elliott discuta de spectromètre pour les particules bêta et de leur usage comme compteur gamma. Il parla aussi de l’utilisation de compteur de coïncidence gamma et bêta pour l’étude des transitions nucléaires. Brian Flowers présenta un article semi-mathématique sur la photodésintégration du deutérium. Il démontra l’existence d’un état excité du noyau à 70 kV. Cette dernière présentation de la matinée avait assommé l’audience.

Sur l’heure du midi, moi, Henry, John et Elliot avons diné ensemble. John et Elliot étaient particulièrement curieux de savoir pourquoi j’étais disparu subitement du laboratoire de Montréal. Puisque ce n’étaient apparemment plus classifié et qu’ils avaient certainement l’autorisation de sécurité nécessaire, je leur fis un bref résumé de mes activités en Europe et au Japon. Pendant la même conversation, je l’ai informé du décès de Louis Slotin.

Après le repas, ce fut mon tour de parler. J’avais hérité du pire créneau possible ; celui où tout le monde s’endort. Juste avant que je commence, le responsable de séance demanda une minute de silence pour Louis Slotin et les autres victimes. Suite à ce bref intermède, je fis ma présentation avec brio et suscitai beaucoup de questions de l’auditoire. Après coup, j’ai réalisé que j’étais le seul étudiant à avoir fait une communication.

Suivirent les conférences de Colin Barnes de l’université de Toronto, au sujet des différentes définitions de la masse selon le contexte, de Patrick McTaggart-Cowan sur les services météorologiques canadiens, de William Harriot Watson, du département de mathématiques de l’université de la Saskatchewan sur les guides d’onde, de Donald McKinley, du Conseil national de la recherche sur les aides à la navigation utilisant des émetteurs radio, ce qui compléta la session de l’après-midi.

Étant donné que j’avais une certaine compétence dans le domaine, j’avais trouvé ce dernier sujet particulièrement intéressant. Je l’ai rencontré après présentation et nous avons discuté longuement de nos projets de recherche respectifs. C’est à ce moment qu’il m’a introduit aux travaux de Peter Millman me disant qu’il fallait absolument que je le contacte, car mon projet de recherche était en parfaite cohérence avec le sien. J’ai aussi échangé avec William Watson, qui était un ancien étudiant de Rutherford à Cambridge. À cette époque, il était devenu ami avec le philosophe autrichien Ludwig Wittgenstein, ce qui entraina une discussion passionnante sur la logique, ce qui me changeait de la philosophie thomiste.

Au souper protocolaire, Henry me suggéra fortement m’associer à Mckinley et Millman sur leur projet de surveillance des météores, car c’était directement lié à mon projet de recherche, qui servait de camouflage. De son côté. John Cockcroff m’invita à produire une partie de ma thèse à Chalk River. Sur le coup je n’avais pas compris, mais Henry me confirma que c’était pour la version secrète. Je me voyais donc engagé sur deux fronts dans des collaborations scientifiques importantes, alors que je commençais à peine mon doctorat. Et, c’était loin d’être fini.

 

En avant midi, le lundi suivant, Henry me fit venir à son bureau, avec un ton qui lui était inhabituel.

— Jean, est-ce que cela te tente de prendre des vacances dans le sud ?

— Probablement, mais je n’ai absolument pas le temps. J’ai un examen prédoctoral de fou à préparer pour deux thèses. J’ai averti mes parents qu’ils ne me verraient pas avant l’automne. De plus, j’ai déjà perdu 3 semaines à cause de l’incompétence de la GRC.

— Je comprends, mais tu n’as pas vraiment le choix. Je viens de recevoir une demande directe d’Omandt Solandt : tu dois participer à l’opération Crossroads.

— À quel titre ? Il y a plein d’Américains que je connais qui sont là. Et des Anglais aussi.

— Ainsi que des Français ! C’est pourquoi tu seras identifié comme notre expert de l’effet des armes nucléaires et raison de ton expérience au Japon. Personne ne doit savoir que tu travailles encore sur le sujet hors de la délégation canadienne.

Sous le choc, j’étais un peu abasourdi.

— Quand est-ce que je bosse sur mon doctorat ?

— Prépare ton examen. Tu vas avoir un super groupe de physiciens et d’ingénieurs à ta disposition pour t’aider. La plupart du temps, il n’y aura rien à faire sauf discuter avec eux. Si tu veux pratiquer les langues étrangères, ce sera aussi une occasion.

Échec et mat en trois coups. Henry avait gagné.

— Je pars quand ?

— La délégation quitte Ottawa le 8 juin pour Washington. On me dit que tu devrais être rentré au début août, tout dépend de la météo !

— OK, je vais m’atteler aux préparations.

Je suis revenu au laboratoire un peu dépité et j’ai essayé de reprendre ma routine. Je peinais à travailler. Finalement, le soir j’ai décidé d’envoyer un long télégramme à Maria, pour lui conter ma mésaventure. Le lendemain, je reçus cette réponse qui me remplit de joie :

DEBROUILLE TOI POUR ARRETER A HAWAII LORS DE TON RETOUR NOUS FERONS LE RESTE DU CHEMIN ENSEMBLE XXX

Je soumis cette exigence à Solandt et à Henry, qui acceptèrent d’emblée. Dès lors, j’attendais mon départ avec impatience.

 

Les Américains nous avaient restreints à une valise et une petite malle qui ne devait pas excéder 30″×16″×13″ ; le tout ne devant pas peser plus de 150 livres. C’était un défi, car je devais transporter une mini bibliothèque. On précisait même le nombre de sous-vêtements que nous devions apporter. On nous avait aussi informés que les repas couteraient environ 1,50 $ par jour et qu’il n’y aurait pas d’alcool à bord.

Après un vol d’Ottawa à Washington, nous montâmes dans un train spécial de la US Navy, surnommé l’atomic express. Le voyage vers San Francisco dura 3 jours. Accompagnés de plus de 200 autres observateurs, journalistes et politiciens, nous sommes arrivés à Oakland tôt le 12 juin.

On m’avait désigné une cabine sur l’USS Panamint à bord duquel se trouvaient des membres du Congrès américain, des scientifiques de renom, des représentants des pays des Nations Unies. J’escortais le Vice Air Marshall à la retraite Ernest Walter Stedman, directeur de la recherche de l’aviation royale canadienne et le Major général Robert Marsden Luton, directeur des services médicaux de l’armée canadienne. Pendant le voyage en train, on m’avait fait comprendre que ma mission était de soutirer le plus possible de renseignements aux autres participants. Les quatre observateurs militaires canadiens étaient sur l’USS Blue Ridge.

Le Paramint était d’abord et avant tout un navire de guerre. Le confort y était spartiate. Je partageais ma cabine avec trois scientifiques que l’on avait choisis en fonction de leur âge (les plus jeunes héritaient des pires places) : Jack de Ment, chimiste, spécialiste de la fluorescence, et auteur d’un livre sur l’uranium et l’énergie ; Chalmer Gatlin Kirkbride, ingénieur chimiste, spécialiste du pétrole, professeur à l’université Texas A&M et Hugh Hildreth Skilling, ingénieur électrique, doyen de la faculté d’ingénierie de Stanford.

Mes co-chambreurs ont bien ri quand ils m’ont vu ouvrir ma malle pleine de livres. Ensuite, je leur ai montré la liste des sujets de mon examen prédoctoral : ils n’en revenaient : cela allait de la mécanique céleste, aux guides d’ondes, en passant par la géophysique. Ils se sont immédiatement offerts pour me prodiguer un coup de main.

J’ai eu aussi droit à l’aide des autres ingénieurs électriques présents parmi les observateurs : Haraden Pratt, Eugene Starr et Arthur Van Dyck. Leurs conseils et explications furent très utiles pour tout ce qui constituait les systèmes radio et les radars. Je m’étais lié d’amitié avec Hubert Bradford Vickery, un biochimiste canadien qui avait travaillé sur l’énantiométrie, ce qui m’a donné des idées supplémentaires pour ma thèse de camouflage. Finalement, Paul Simon Galtsoff, un biologiste d’origine russe spécialiste des coquillages me permettait de pratiquer cette langue, ce qui me fit progresser rapidement. De plus, c’était un Russe blanc qui ne portait pas du tout en son cœur les bolcheviks et qui était une source d’information précieuse sur les délégués russes.

Parmi les représentants des Nations Unies, en plus des Russes, je surveillais particulièrement les Français. Il y avait Henri Bellande, capitaine de frégate et militaire de carrière. Parlant mal l’anglais, il se tenait à l’écart des autres observateurs, ce qui était un avantage pour moi. Toutefois, il ne connaissait pas grand-chose à l’énergie nucléaire. Par contre, il y avait aussi Bertrand Goldschmidt, qui m’a immédiatement reconnu. Nous avons beaucoup échangé et son aide fut fort utile pour la préparation de mon examen. Il était visiblement frustré d’avoir été expédié pendant 3 mois au bout de monde, pour ce qui n’était selon lui qu’un spectacle organisé par les Américains.

Les Britanniques avaient envoyé deux parlementaires : Allan Noble du parti conservateur, et Frank Beswick du parti travailliste. Des deux, c’est Beswick qui était le plus volubile, mais il n’avait aucune connaissance du sujet. Les Australiens n’avaient qu’un seul représentant, le commandant Stanley Herbert Spurgeon, un officier hautement décoré de la marine britannique. Mark Oliphant était censé l’accompagner, mais n’avait pas réussi à se dégager. Spurgeon semblait bien s’entendre avec Gerlof Berthy Salm, chef du renseignement naval néerlandais. Ce dernier avait été posté en Australie pendant la guerre. Ils se connaissent peut-être et il fallait certainement m’en méfier. Son compagnon et Hajo Bruining, un physicien spécialiste de l’émission des électrons. Découvrant que j’étais canadien, Bruining vint me voir immédiatement pour me remercier d’avoir libérer son pays, comme si c’était moi qu’il l’avait fait seul. Il me raconta aussi qu’il avait été membre de la résistance et qu’il avait échappé de peu aux nazis, grâce à la présence d’esprit de sa femme.

En face de nous, il y avait nos confrères du bloc communiste. Chez les Soviétiques,

Mikhail Grigorievich Meshcheryakov avait pris à la toute dernière minute la place de Dmitri Skobeltsyn dans le train. Il parle peu anglais et dit travailler au laboratoire du cyclotron de Leningrad et mentionne avoir œuvré à l’Institut du radium de l’URSS. J’espérais que ces points communs et l’excuse de pratiquer mon russe m’aideraient à prendre contact. Malheureusement, il resta distant. Il était accompagné de Simon Peter Alexandrov, un spécialiste de l’extraction des métaux non ferreux. Beaucoup plus affable que son collègue, il réagissait cependant mal quand on lui posait certaines questions.

Du côté des Polonais, il y avait le physicien Stefan Pieńkowski, recteur de l’université de Varsovie. Il ne parlait pas anglais et avait tendance à s’isoler. Il était escorté Andrzej Sołtan, chef du département de physique de la faculté de génie électrique de l’université de technologie de Łódź. Ce dernier maitrisait l’anglais ayant travaillé à Caltech, mais était extrêmement réservé.

Du côté des Chinois, il y avait le Major général Fisher T. Hou, attaché militaire à Washington. Il n’a presque pas commenté les essais. Il était accompagné de Chung-Yao Chao, un physicien théoricien qui avait étudié à Caltech où il avait obtenu son doctorat avec Milikan. Contrairement aux Polonais, ils ne se joignaient pas aux Russes.

Après quelques jours, j’avais identifié deux officiers américains, le colonel Edwin F. Black et le capitaine John Langsing Callan, dont le comportement laissait croire qu’ils étaient aussi à la recherche de renseignements. Je me suis souvenu peu après d’avoir aperçu Black aux bureaux de Berlin de l’OSS en juillet 1945. J’espérais qu’il n’en ferait pas autant.

Mis à part le confort spartiate et les conférences d’information, cela ressemblait plus à une croisière qu’à une mission militaire. Entre la routine des repas, la lecture des journaux et les heures passées sur le pont à contempler l’océan, rien ne laissait présager notre objectif. Pour moi, un aspect exotique du voyage était les offices protestants en anglais, qui offraient un contraste frappant avec la messe catholique en latin.

Deux jours après notre départ, Bernard Baruch présentait le plan américain de contrôle de l’énergie atomique aux Nations-Unies. L’incohérence de la synchronisation de cette proposition avec la démonstration de la puissance nucléaire des États-Unis à Bikini, n’avait échappé à personne, en particulier aux soviétiques.

Nous avons fait une brève escale de 2 jours à Honolulu, du 18 au 20 juin, où nous avons eu quelques activités mondaines. Avant de repartir, on me transmit un télégramme chiffré en provenance du Japon. C’était Maria qui m’écrivait.

ZBAYV GRFGO VRAIV QRFNA FZBAP BHERH EQRFO BVFWR ZRFRA FPBZZ RGBXL BYRDH VAMRZ NEFZN VFYRF CBZCV REFAR ZRFRE NVRAG QNHPH ARHGV YVGRW NVORF BVAQH AFBYV QRQRF GEVRE CBHEP URINH PUREG BHGRY NAHVG YBVAQ VPVCF CEBGR TRGRF PBHVY YRFWN VCEVF QRFBC GVBAF FHERY YRFVA RXXXX

 

La coquine avait chiffré son message pour plus de discrétion. Elle devait se dire que je demanderais aux gens du renseignement de m’aider, ce qui m’exposerait à leurs moqueries. Ce qu’elle ignorait, c’est que j’avais été initié à la cryptanalyse au Camp X, mais surtout pendant la mission ALSOS. En examinant, la fréquence des caractères et en faisant des tests de périodicité, j’en conclus qu’il devait s’agit d’un chiffre à substitution simple. Comme il avait été utilisé dans le Scarabée d’Or, d’Edgard Allan Poe et Les Hommes dansants, des aventures de Sherlock Holmes. Il me fallut peu de temps pour le décoder et lui envoyer une réponse.

Le 27 juin, j’ai soupé avec le capitaine accompagné d’autres observateurs. Le soir nous avons fait de l’astronomie et joué au shuffleboard avec les militaires. Même si le ciel était magnifique ce soir-là, on recourait seulement nos yeux et des jumelles étant donné que nous étions sur un navire. J’avais aussi utilisé un sextant, lors du crépuscule astronomique. On avait vu la planète Mars et ce qui était plus exotique pour moi, Alpha du centaure, l’étoile la plus près du Soleil, qui s’élevait un peu au-dessus de l’horizon.

C’était la première période de repos que je m’autorisais depuis le début du voyage. Après un passage rapide à Kwajalein le 28 juin où nous avons une conférence technique, et nous sommes finalement arrivés à Bikini le 29 juillet à 9 h 30 où nous avons rencontré l’Admiral Blandy. En après-midi, nous avons inspecté le Naqato, le USS Nevada et le USS Independence qui étaient les cibles désignées de la bombe. Le lendemain notre navire s’est déplacé à 20 miles du site prévu de l’explosion.

Ce jour même, je reçus un autre message codé de Maria.

PREMIERE X

HSSIM WCNES IQVPJ XODMF UNZBA ECQSU OZXEQ ZGSLR RGCNI JICQZ COCPR TFFQR RNFFU SMSLC LPDRV OCYPO LNHUV FOYEJ CNTXV ZNKXE MRXGG SOFVP RVJXD JUHKY FOZWS KSTRV NBWJC OMIPV JDODM FGSLH KIAFF YHAIW QZPHF YGGXP ICIRP UPBJE AVFEC ZXXXX

L’analyse des fréquences des lettres indiquait qu’il s’agissait d’une substitution polyalphabétique. Je notai aussi une séquence ODMF qui se répétait ! La méthode de test de Kasiski fonctionnait : c’était probablement d’un chiffre de Vigenère. Je ne sais pas d’où elle l’avait appris, mais on le retrouve dans La Jangada de Jules Verne.

Comme il y avait 126 caractères séparant les deux séries, la longueur de la clé devait être un facteur de ce nombre : 1, 2, 3, 6, 7, 9, 14, 18, 21, 42, 63, 126. Les valeurs de 6, 7, 9 semblaient les plus probables. En utilisant l’indice de coïncidence, je découvris qu’elle comprenait 7 lettres. J’en avais assez pour décoder le message ! Elle venait de quitter le Japon ! On se rejoindrait bientôt !

 

Le premier test Able eut lieu le 1er juillet en matinée. Sur le pont, nous suivions le déroulement de l’opération de seconde en seconde. À 8 h 59 min 30 s, le bombardier B-29 larguait la bombe, surnommée Gilda d’après le dernier film de Rita Hayworth. Environ 45 à 50 secondes plus tard, nous avons vu l’éclair de l’explosion. Robert Serber m’avait raconté que lui, Richard Feynman et Ernest Lawrence avaient regardé la détonation à Trinity à l’œil nu. Les imitant, quelques secondes avant la déflagration, j’ai échangé mes verres de protection contre de simples lunettes de Soleil d’aviateur. Le flash initial était collé sur l’horizon et extraordinairement brillant. La boule de feu s’éleva alors en prenant de l’expansion. Beaucoup d’entre nous ne regardaient pas au bon endroit et ont raté cet instant fugace.

Ce premier flash se transforma immédiatement en une sphère incandescente blanche à peu près de la taille angulaire du Soleil, qui recouvrait l’ensemble de la zone cible. Après quelques secondes la couleur rose orange passa au blanc pur alors que le nuage en champignon se dressait. L’aspect jaunâtre des explosions précédentes, attribué aux débris du sol, était absent. En me servant de ma main comme d’un rapporteur d’angle improvisé, j’ai estimé que son sommet avait atteint environ 40 000 pieds. J’ai ressenti une légère vague de chaleur, mais ce n’était pas le cas de tous les participants.

Finalement, après 96 secondes, le son de la détonation se fit entendre, semblable à un coup de tonnerre lointain. Manquant d’espace, je n’ai pas tenté de mesurer la force de l’explosion à la manière de Fermi en lâchant de petits bouts de papier dans l’air. Une demi-heure plus tard, nous retournâmes vers Bikini.

Les Américains avaient utilisé 46 000 hommes, 246 navires et 156 avions pour ce spectacle à grand déploiement diffusé en direct à la radio. Ils avaient aussi réquisitionné la moitié du film photographique de la planète pour documenter leur exploit. Malgré tout, le sentiment général à bord en était un de déception. L’observateur Alexandrov résuma le mieux la perception ambiante. À la vue de l’explosion, il haussa les épaules, désigna le champignon atomique et marmonna « Pour si peu ». De son côté, le Vice Air Marshall Stedman me confia sa crainte que l’horreur de l’arme nucléaire en soit sous-estimée.

À onze heures du matin, nous nous sommes déplacés vers le récif et avons examiné la flotte cible à travers des jumelles tout en voyant en même temps des drones de couleur jaune se précipiter pour prélever des échantillons d’eau pour mesurer la radioactivité. Ces bateaux étaient télécommandés à partir d’un destroyer éloigné avec des unités aériennes observant et dirigeant.

Les résultats des tests ont été favorables pour certaines parties du lagon et nos navires y ont jeté l’ancre peu après le déjeuner. L’atoll lui-même n’avait pas semblé souffrir de l’expérience. Pour une raison inexpliquée, la bombe avait manqué sa cible de près de 2 miles, ce qui avait largement réduit les impacts de la détonation. Ici, nous avons pu observer clairement la flotte et noter l’importance de la destruction. Les dégâts les plus spectaculaires étaient le croiseur japonais Sakawa qui présentait ne gîte à la poupe et des superstructures complètement démolies, et le porte-avions Independence avec des incendies qui ont culminé en soirée dans des explosions impressionnantes laissant le navire en ruine. À peu près en même temps, tous les vaisseaux présents dans le lagon ont reçu l’ordre de ne plus utiliser les évaporateurs servant à produire l’eau douce, ce qui nous empêcha de prendre une douche. Cette restriction resta en vigueur jusqu’en début d’après-midi le lendemain.

Ce jour-là, pendant le déjeuner, le Sakawa s’est retourné. Tout de suite après, à 9 h, nous eûmes une réunion des observateurs où en 45 secondes il fallait décrire nos constatations qui étaient dument notées par une sténographe. Vers 4 heures de l’après-midi, nous avons inspecté la région de la cible avec de petits navires et sommes montés à bord du Nevada, de l’Arkansas et du croiseur allemand Prinz Eugen.

Malgré l’horaire chargé, je pris tout de même le temps d’envoyer ce message à Maria.

UZIIY AGUCS DMRTJ EISEG ULFWC HNCUW OKIPQ ZEIII

Les jours suivants se ressemblèrent : visite des navires et activité de loisir en après-midi (baignade, baseball, exploration des ruines japonaises) qui se terminaient invariablement par une visite au club des officiers de l’île où l’on pouvait boire un coup et faire des rencontres sociales. C’est là que j’ai croisé Karl Compton, le capitaine James Nolan et William Penney, que je n’avais pas vu depuis le Japon. Penney me raconta que grâce à sa technique des barils écrasés, il avait sauvé une partie de la valeur scientifique du test Able. Il me présenta son confrère britannique Ernest Titterton, qui était la voix des comptes à rebours des explosions.

Le 5 juillet à 17 h, le Pannamint leva l’ancre pour une croisière entre les deux tests. Nous sommes passés par Kwajalein le lendemain matin pour en repartir quelques heures plus tard. Au cours, de cette dernière, nous avons visité les atolls de Ponape, Truk, Majuro et Guam. Lors de notre passage à Guam, nous avons assisté au procès d’un criminel de guerre japonais qui avait été appréhendé après la fin du conflit. Nous avions eu aussi droit à une présentation sur la bataille de 1944 par un officier des marines.

Après quelques jours en mer, je reçus un autre message chiffré de Maria.

PIQUE

IVNJV RAELA EPGPT IERAL SSFON SNAIR EEECM OUIOU SELPR VNIIE NUNUD SRIOP EULFS UDURA STSEO EODRL EISAN EUNDS NOJEI UDOEI LAMJC TOUER AUOAN HORJR JBDEA JEMSV PEPEE EPYAR TNDRJ AELDY ACPTL ESANN ZEPTI ENTRR LTSNP AEOEN RSRHL IGSIU AEAOL AQION EIARR RDINA ASQET EEXXX

D’après la distribution statistique des lettres et de la valeur de l’indice de coïncidence, cela ressemblait à un simple code de transposition. Jules Vernes l’avait utilisé dans Mathias Sandorf. Pour trouver la longueur de la clé, le truc est d’essayer d’avoir un nombre constant de voyelles sur chaque ligne. Ensuite pour décoder, on peut s’aider du fait que certains digrammes sont quasiment toujours dans le même ordre, comme QU, ce qui permet de réduire la complexité du problème. Pour le reste, c’est une question de résolution d’anagramme. Heureusement, cette fois je connaissais le mot de passe, ce qui me sauva beaucoup de travail : Maria m’annonçait qu’elle était arrivée à destination.

Je profitai de cette période pour continuer mes activités de renseignement. Bertrand Goldschmidt avait demandé de retourner à New York après le premier test, ce qui lui a été refusé à deux reprises par Frédéric Joliot. Lew Kowarski lui a finalement expliqué que même si c’était une perte de temps, il devait rester parce que les Français ne comprendraient pas. Il me donna aussi des potins sur Joliot. Ce dernier avait été blessé par le manque de considération pour son travail dans le Smyth report. De plus, il était obsédé par l’idée que les gens pensent qu’il fournissait de l’information aux Russes, ce qu’il niait catégoriquement. Il mentionna que Joliot et Auger reçurent tous deux l’invitation pour servir d’observateur, mais refusèrent.

Chez les Soviétiques, j’ai eu quelques discussions informelles avec Galstoff qui confirmèrent mes propres impressions. Dr Meshcheryakov n’était probablement pas un agent du NKVD chargé de surveiller Dr Alexandrov lorsque nous étions à terre. Il était sensible à l’alcool et à quelques reprises cela lui avait délié la langue et fait ressortir son anti-américanisme primaire. Cependant, Alexandrov ne laissait pas sa place dans ce domaine. Il avait mentionné à plusieurs reprises que les Soviétiques n’étaient pas effrayés par les tests. Il avait aussi dit à de Ment, que son livre avait été traduit en russe et était très apprécié dans certains cercles à Moscou. Galtsoff m’informa que tôt pendant le voyage, Alexandrov lui proposa de retourner en URSS. Des deux, s’il y avait un agent du NKVD, c’était probablement Andropov, bien qu’il n’était pas exclu que les deux soient des espions ayant comme mandat de transmettre une menace subtile aux Américains. De leur côté les Polonais étaient effrayés par les Russes. Dr Soltan lisait le livre I Chose Freedom, du transfuge Viktor Kravchenko et nous suppliait de ne pas leur dire.

Pendant la croisière, je reçus un autre télégramme de Maria.

ON N’Y SUIT PAS LES REGLES

CGNW HJVU FBJY GVOF RLBA ZBCO OCML CPEO BLIB SHNJ HJCQ CPKU BLCZ ZEPC PCSN FCYN PNJY WMCP NBEY IBSN HNJY CPUE WPFC MPBW CZRN UZBQ FCPL CGCP HJCY HNPW FECY IKPA BQZB WJUJ CTJP NHFB WPFO PCPK JYOW WJQB GFKU PACQ FJSN HNSM UEWP WMZE MPCZ VUCP OKPY CQRJ CZUK JNJY CIOW ENOU WMEU BLBP FUEO MWZE

Il était composé d’un nombre pair de lettres, en groupe de 4 au lieu de 5. De plus, aucun bigramme n’avait des lettres identiques. Tout indiquait un chiffre Playfair. Il avait été utilisé par Dorothy Sayers dans Have his carcass. La cryptanalyse est plus complexe que celle des messages précédents, mais quand même assez facile à faire à la main. Les tétragrammes le plus courants en français sont ELLE, ETTE, ESSE ENNE, EMME. Heureusement, j’avais trouvé le mot de passe, ce qui a rendu le décodage trivial.

Pendant la croisière, on ne restait malheureusement pas plus d’un jour à chaque endroit, ce qui limitait sérieusement la possibilité de se familiariser avec la culture polynésienne. C’est alors que je posai la question à savoir s’il y avait des habitants sur l’île de Bikini. On m’avait répondu qu’ils étaient 167 et qu’ils avaient été déménagés dans un autre atoll à 150 km, de là. Je ne pouvais m’empêcher quels dommages ce dernier subirait à la suite des tests. Les événements subséquents confirmèrent mes pires craintes.

Le 25 juillet, nous étions de retour à Bikini après un bref passage par Kwajalein. Le matin du test, au déjeuner, nous avions eu droit à un steak aux oignons avec des pommes de terre. Cette incongruité ne manqua pas de provoquer une blague sur le dernier repas du condamné. Cette fois-ci, nous étions beaucoup plus près de la détonation, environ 10 miles ou lieu de 20. Comme elle était sous-marine, nous pouvions l’observer sans risque à l’œil nu, ce qui nous assurait une vue parfaite du site.

À 8 h 35, l’explosion a eu lieu. D’abord, il y eut un bref flash de lumière sous l’eau. Puis, dix secondes plus tard, l’onde de choc nous frappa de plein fouet ; après cinquante secondes nous avons entendu un son sec semblable à un coup de fusil.

L’explosion a atteint la surface en quelques centièmes de seconde, produisant un dôme illuminé de l’intérieur. Lorsqu’il éclata, la boule de feu et la colonne d’eau jaillirent du lagon avec une force stupéfiante. Elle fut telle qu’elle vaporisa littéralement le navire situé au-dessus de la bombe. À ce moment, j’ai cru voir un cuirassé projeté à la verticale par le choc.

Nous peinions à suivre l’ascension fulgurante de la vapeur. Sa vitesse était initialement supérieure à un mille par seconde, mais elle a ralenti presque immédiatement. L’altitude atteinte au bout de quinze secondes était d’environ un mille ; à la fin de la première minute, elle était approximativement un mille et demi. Elle se stabilisa comme s’elle se solidifiait pendant plusieurs secondes. Puis lentement le pilier a commencé à tomber et à se briser. À sa base, un raz de marée d’embruns et de vapeur engouffra la flotte et se dirigea vers les îles. Tout cela n’a duré que quelques secondes. L’impact immédiat et visible de l’explosion était impressionnant : huit navires coulés, huit rendus inopérants, de nombreux autres gravement endommagés.

Pour la première fois, je ressentais en personne la puissance de l’arme nucléaire. Je ne pus m’empêcher d’envoyer ce télégramme à Maria.

JLALY JYADL LXLHR AYINL LLXTN FJBLX FDFHF ENAZP AKAXE VJJXE KALXA ILFML

 

Le lendemain, au sortir de la réunion des observateurs, mes collègues militaires canadiens m’ont fait remarquer que les bombes atomiques avaient un intérêt militaire limité. En effet, les navires et les troupes étaient rarement regroupés aussi densément. Clairement, leur cible de prédilection serait des ports, des bases militaires et des villes.

Nous avions aussi tiré des leçons de cette expérience pour la conception navale. En 1949, avec le commodore Horatio Nelson Lay et le air commodore Larry Dunlap, qui étaient présent aux essais, nous avions défini les spécifications des navires anti-sous-marins de la classe Saint-Laurent. Ils pouvaient faire face à l’onde de choc et à la contamination radioactive d’une bombe atomique. La coque était très résistante tout en étant flexible. Les ponts facilitaient l’évacuation des déchets radioactifs. Ces navires possédaient également un système d’arrosage, qui décontaminait sur les surfaces supérieures. C’était aussi les premiers navires de l’OTAN à employer le concept de « Citadelle ». Une fois certaines écoutilles fermées, la partie centrale du navire utilisait un système de ventilation renforcé pour filtrer les agents chimiques, biologiques ou nucléaires assurant ainsi la sécurité de l’équipage.

Un peu plus tard, alors que j’étudiais à la bibliothèque, un officier de la Navy m’aborda.

— Monsieur Royer, vos collègues qui sont à bord du Blue Ridge débarquent ici pour prendre un avion vers le Canada. Nous aimerions vous donner leur cabine, ce qui autoriserait plus de confort pour nos autres passagers.

J’acceptai d’emblée et fis mes adieux à mes compagnons de voyage. Je descendis vers un petit bateau qui nous servait de navette. Cependant, je me suis rapidement rendu compte que quelque chose n’allait pas : nous nous dirigions vers le USS Haven. Un navire que je connaissais bien pour l’avoir vu à Nagasaki. L’officier s’aperçut de ma réaction.

— Nous avons dû utiliser ce subterfuge pour justifier votre disparition. Nous avons un besoin urgent de votre expertise et votre gouvernement vous a délégué. Nous vous expliquerons votre mission en temps et lieu.

— Mais, ma copine m’attend à Hawaii. Je dois l’avertir sinon elle va s’inquiéter.

— Il n’y a pas de soucis. Vous arriverez en même temps que le Panamint à Honolulu. Elle ne saura rien.

Dès ma montée à bord, on me dirigea rapidement vers une cabine où je dus revêtir mon uniforme de major des marines. Une fois changé, on me conduisit vers une salle de conférence.

Le Colonel Stafford Warren salua mon entrée dans la pièce.

— Voici notre invité surprise : le major Jean Royer, temporairement membre du corps des marines. Pour ceux d’entre vous qui ne le connaissent pas, il est canadien et il a été sur le terrain à Hiroshima et Nagasaki. C’est un spécialiste de l’effet des radiations et des armes nucléaires.

Dans la pièce se trouvaient un groupe intimidant de gradés et de scientifique dont Colonel Alfred A. de Lorimier, le Dr Herbert Scoville, Jr, le. Dr Joseph Hamilton, le Dr Kenneth Scott, le Dr Gerhard Dessauer et le Dr Lauren R. Donaldson. De plus, Louis Hempelmann était là comme Phil Morrison me l’avait dit.

Le colonel reprit la parole.

— Contrairement au test Able qui était autonettoyant, le test Baker a produit une quantité importante de retombées radioactives. Ces dernières ont pollué l’eau du lagon ainsi que l’ensemble des navires près de l’explosion. Les premiers drones envoyés sur le site étaient tellement contaminés que l’on ne pouvait pas en extraire les échantillons en sécurité.

Aujourd’hui, j’ai accompagné l’amiral Blandy qui voulait visiter la flotte fantôme. Nous avons dû battre en retraite après 30 minutes. Les compteurs Geiger crépitaient de façon frénétique. Il aurait été fou de continuer. La Navy aimerait récupérer ces vaisseaux. Cependant, la radioactivité est-elle que cela présente des risques importants.

Nous devons prendre une décision sur la marche à suivre pour décontaminer ces navires. Je laisse la parole à Harold Urey pour vous donner une meilleure idée de ce à quoi nous faisons face.

— Lors de l’explosion de la bombe les neutrons émis ont été absorbés par l’eau cela a créé de grande quantité de sodium-24. De plus, les produits de fission et le plutonium résiduel ne se sont pas dispersés. Nous estimons qu’il y avait l’équivalent d’une tonne de radium en matières radioactives immédiatement après la détonation. Entre 10 % et 50 % de ces dernières sont restées dans l’eau du lagon. Comme nous sommes entre nous, j’aimerais noter que nous l’avions prévu, mais que l’on a ignoré nos avertissements.

La bonne nouvelle est que la radioactivité décroît rapidement. Au moins, proportionnellement au temps, mais probablement plus comme T1,4 selon notre expérience à Trinity.

Le Colonel reprit la parole

— Nous avons des Geiger Victoreen Modèle 263 et des chambres d’ionisation modèle 247. De plus, nous avons plusieurs compteurs Geiger modèle X-263. Il est petit et léger, mais n’est pas fiable et brise tout le temps. Cependant, notre principale inquiétude est la présence d’émetteurs alpha et bêta. Les compteurs Geiger sont sensibles aux gamma, mais seulement légèrement aux bêta. À des fins de radioprotection, nous supposons que le ratio entre les bêta et les gamma est de 5 pour 1, mais en pratique c’est très variable et pourrait atteindre 10 pour 1. De plus, nous n’avons aucun système de détection d’alpha opérationnel sur le terrain. Pour couronner le tout, nous avons des effectifs insuffisants pour produire tous les relevés nécessaires.

S’en suivit une discussion technique serrée. Nous avions convenu d’attendre que le niveau de radioactivité de l’eau diminue un peu avant de procéder. D’autre part, les navires devaient éviter de faire fonctionner leur bouilloire jusqu’à nouvel ordre.

De plus, les hommes qui monteraient à bord de bâtiments exposés devaient observer de procédures strictes. Un vaisseau serait désigné comme vestiaire afin de prévenir que la radioactivité se propage. Sur ce navire, tout le personnel participant aux opérations de sauvetage et de décontamination devait se changer et prendre une douche. Un service de buanderie spécialisée se chargerait des vêtements contaminés.

Pendant les discussions sur les dangers dus à l’inhalation du plutonium, j’ai expliqué que nos analyses à Nagasaki étaient très restreintes et que pas grand-chose ne pouvait en découler à court terme. J’ai profité de la conversation pour demander quelle était la limite d’incorporation pour le plutonium, parce que nous ne le savions pas à l’époque. On m’apprit que l’on avait d’abord placé la limite à 5 μg en considérant qu’il était moins radioactif que le radium. Ensuite, en s’est aperçu qu’il était 5 à 10 fois plus difficile à éliminer que le radium, on avait alors ramené la dose limite à 1 μg.

En sortant de la salle, on me dirigea vers ma cabine pour y laisser mes affaires. Par la suite, on me conduisit vers le labo où l’on réparait les compteurs Geiger. Étant donné mon expérience à l’université Laval, on avait jugé bon que ce serait là où je serais le plus utile. Ce n’était que le début d’une semaine absolument frénétique. J’ai dû dormir seulement 2 heures cette nuit-là tellement la charge de travail était lourde.

Le lendemain, nous avons appris que des matelots étaient montés sur le Hughes, étaient tombés violemment malades et avaient vomi la moitié des quatre heures qu’ils avaient passé sur le navire ! C’était une indication d’une exposition considérable, plusieurs centaines de rad, mais impossibles à évaluer avec précision sans dosimètre. Chose certaine, ils avaient dépassé, leur limite quotidienne de 0,1 R !

Sans demander conseil à Warren, l’amiral Blandy avait donné l’autorisation aux navires dans le lagon d’opérer leur évaporateur servant à fabriquer l’eau douce ! Conséquemment, les produits de fissions se sont concentrés à l’intérieur de ceux-ci. Ils étaient tous radioactifs maintenant !

Le même jour, les premières expériences de décontamination ont commencé. Le Hughes et le New York ont été arrosés par les navires-pompiers. Les résultats étant somme toute mitigés : un arrosage de deux heures n’avait permis qu’une réduction de moitié de la radiation.

Dans le courant de la journée, nous avons eu une conférence technique sur les meilleures façons de nettoyer les navires. Les équipes sur le terrain nous ont rapporté quelques échantillons sur lesquels essayer différentes approches et j’ai été assigné à ce travail.

Nous avons projeté des abrasifs dessus à l’aide d’un compresseur : épis de maïs broyés, coquilles de noix de coco, du riz, de l’orge, du café moulu, des coques de riz et du sable. Les spécimens comprenaient des lanternes électriques, des tuyaux en cuivre, une cafetière en plastique, des cornières en fer, des tôles en aluminium, une gaffe en laiton, des boîtes de jonction en laiton et en bakélite, une crépine de douche en laiton et une plaque en acier galvanisé.

Grâce à ces tests, nous avons appris que de peindre les surfaces ne donnait rien. La projection de riz réduisait la radioactivité du cuivre de moitié, mais seul un jet de sable permettait de l’éliminer complètement. Le décapage de la peinture enlevait souvent la radiation. Le laiton pouvait être décontaminé avec de l’acide nitrique. Ces résultats ont montré que la radioactivité pouvait être extirpée grâce au sablage. Malheureusement, cette solution était inapplicable à l’immense surface des navires.

Lors d’une brève discussion à côté de la machine à café qui nous servait de substitut au sommeil, William Myers m’avoua que l’on pourrait être évité des brûlures de radiation, mais que les doses reçues par les marins dépassaient probablement les limites de sécurité. Je ne pouvais qu’acquiescer. Surtout que les mesures de précaution étaient systématiquement contournées. Par exemple, les équipes de surveillance radiologique revêtaient des tenues de protection complètes alors que les marins travaillant à côté portaient des shorts et des T-shirts !

Tout de même, malgré nos conclusions pessimistes, la Navy voulait continuer le combat en utilisant tous les produits disponibles à Bikini ou Pearl Harbour. On a essayé de nettoyer les surfaces avec de la lessive et même du naphta et du diesel ; de les dissoudre avec de l’acide chlorhydrique et sulfurique, ou d’absorber la contamination avec de la farine, la fécule de maïs ou le charbon de bois. Un lavage prolongé avec une solution d’acide acétique s’est avéré efficace, mais n’était tout simplement pas réalisable pour une application de masse. On a aussi tenté le sablage avec des résultats mitigés. Les traitements ne fonctionnaient que dans la mesure où ils enlevaient la peinture ou la rouille.

On s’est aperçu que les couchettes extérieures d’un bâtiment de soutien affichaient des lectures de 0,156 roentgen par jour, et à proximité de l’évaporateur elles étaient de 0,104 R/jour ; toutes supérieures à la limite quotidienne. Par conséquent, il a fallu déplacer les lits pour réduire l’exposition des marins. De plus, on a découvert que les algues et les coquillages qui collaient aux navires concentraient la radioactivité. Lutter contre ces dernières est devenu une priorité. On les grattait avec des rames, sinon si on allait en haute mer à plein régime pour laisser l’eau faire son travail.

Ce même jour, les observateurs qui avaient pu constater les dégâts ont commencé à quitter. N’étant pas conscient de la catastrophe. Juste avant son départ, Harold Urey me prit à part et me transmit une information importante.

— Le 26 juillet, le congrès et le sénat se sont entendus sur le texte de l’Energy Atomic Act. Le président devrait le signer d’ici quelques jours. Si tu as des questions à poser au sujet de l’énergie nucléaire, c’est le temps. Même si la loi ne sera en vigueur qu’à partir du 1er janvier prochain, tout le monde va faire super attention à ce qu’il dit ou fait à partir de maintenant pour ne pas se faire accuser d’espionnage.

Prenant bonne note du conseil, je m’arrangeai pour obtenir des échantillons des débris par l’intermédiaire de David Bradley, juste avant la date limite. À ce moment, j’avais probablement la collection la plus complète de résidu d’explosion nucléaire hors des États-Unis et vraisemblablement de l’URSS.

Les jours suivants ont été tout aussi frénétiques. J’étais sous une tension permanente et je dormais à peine. Les corridors du Haven étaient encombrés d’équipement de mesure et la colère sourde des scientifiques et des techniciens était palpable. Le 31 juillet, le Nagano finit par sombrer dans le lagon. Ce jour-là, les hommes ont pu retourner sur Bikini, mais les plages étaient interdites. Cependant, il était hors de question pour moi d’y aller tant que la charge de travail était lourde.

Finalement, après une semaine de bataille contre les équipements défaillants et la radioactivité envahissante, on me transporta vers l’hydravion qui me ramènerait à Hawaii. C’était un Martin PBM-5 Mariner de l’escadron VPB-32. Le pilote me fit signe de monter à bord.

— On m’a dit que vous êtes mon colis. Mettez-vous à l’aise. Nous allons voler pendant 19 h jusqu’à Kaneohe Bay. De là, quelqu’un vous conduira jusqu’à Pearl Harbour. Si vous voulez faire une sieste, il y a un dortoir avec 4 lits et si vous désirez manger, il y a une cuisinette sous la cabine de pilotage. Normalement, on demande aux gens de ne pas se déplacer pendant le vol, mais si vous souhaitez visitez, libre à vous.

Quelques minutes plus tard nous étions en vol. En voyant l’archipel disparaitre à l’horizon : je n’avais qu’en pensée en tête : les habitants de Bikini ne retournaient jamais chez eux.

L’appareil était immense pour transporter un seul homme. Dans le cockpit, on retrouvait le pilote, le co-pilote, l’opérateur radio et l’opérateur radar. À proximité se trouvait le poste du navigateur et de l’ingénieur de vol. Ensuite, j’ai visité l’ensemble de l’avion : de la tourelle du mitrailleur arrière à celle située dans le nez. Je suis resté un bout de temps dans cette dernière. Malheureusement, si la vue était exceptionnelle, l’espace était trop restreint pour moi. Je suis donc redescendu dans la cuisine. Le récit de mes expériences précédentes m’a valu de relever le navigateur, l’opérateur radio et même le co-pilote pendant une partie du voyage.  

 

Le vol se fit sans anicroche. J’ai même profité des couchettes pour dormir quelques heures. J’ai été déposé à la base des marines à l’heure prévue. En quittant l’avion, je notai pour la première fois l’odeur florale et fruitée d’Hawaii. De là, je fus transporté en voiture de l’autre côté de l’île afin de monter discrètement, trois quarts d’heure plus tard, sur le Panamint pendant que les passagers débarquaient.

En me dégageant de la foule, j’aperçus Maria qui m’attendait à côté d’une Ford Deluxe décapotable. Ses cheveux étaient maintenant. Elles étaient nettement plus bronzées que lorsque l’on s’était vu la dernière fois. Elle m’embrassa goulûment sur la bouche, me fit prendre place sur le siège du conducteur et se dirigea rapidement vers notre hôtel. En route, elle m’expliqua qu’elle était venue à Hawaii pour étudier les effets du tsunami du 1er avril. Le mur d’eau avait atteint 45 pieds par endroit et avait entrainé la mort de 159 personnes dans l’archipel. Elle avait cherché à comment éviter une telle catastrophe à l’avenir et avoir les meilleurs moyens d’y faire face. Spontanément, je proposai un système d’alerte basé sur un réseau de sismographes ; une idée que j’ai intégrée à ma thèse. Je lui fis alors remarquer que j’étais surpris de ses compétences en cryptographie.

— J’imagine que tu as appris cela dans les romans policiers ou au pensionnat.

— Non, non. C’est mon père qui m’a enseigné. Il est un grand amateur d’énigmes. Dis-moi : tu t’es débrouillé tout seul pour décoder ou tu as demandé de l’aide ? me questionna-t-elle sur un ton ironique.

— J’ai tout déchiffré par moi-même.

— Tu es un homme avec des ressources insoupçonnées.

Bientôt nous aperçûmes les murs roses du Royal Hawaiian Hotel. Après une autre embrassade dans le hall d’entrée, Maria m’entraina vers les ascenseurs menant à l’étage où se trouvait sa chambre. À peine avions-nous passé le pas de la porte, elle m’ordonna sur un ton qui ne laissait pas place à la discussion : « Enlève tes vêtements va prendre ta douche, maintenant ! ». Si gentiment demandé, c’était difficile de refuser.

Je me dénudai rapidement. J’avais fait deux pas vers la salle de bain, qu’elle clarifia sa requête : « Sous-vêtement et chaussettes compris ! ». Je m’exécutai à l’instant et me dépêchai de me laver. Probablement que je puais le kérosène. Le Martin Mariner est reconnu pour laisser fuir du carburant et il faut dire que je n’avais pas pris de douche depuis une semaine.

Après que j’eux terminer mes ablutions, je trouvai la pièce déserte ! Maria avait vidé ma malle et ma valide et était partie avec tous mes vêtements. J’attendis un moment, un peu penaud, ne comprenant pas ce qui se passait. Quelques minutes plus tard, Maria rentra.

— Tu as décontaminé. Parfait : pas de radioactivité dans la chambre à coucher ! Ton linge est à la buanderie.

— Mais…

— Qu’est-ce que tu escomptais ? Ah… C’est vrai que lorsque l’on qui n’a pas vu sa copine depuis des mois, on peut se faire des idées. Moi, j’avais plus l’intention de t’emmener pique-niquer sur une plage isolée. D’un autre côté, ne pas profiter de l’occasion pour une jeune épouse serait plutôt suspect. De plus, tu n’as plus rien à te mettre et tu es visiblement dans de bonnes dispositions…

Maria s’approche de moi et fit glisser ses vêtements au sol.

— Tu vois, pas de marque de bronzage, me dit-elle en tournant sur elle-même.

— Des plans pour se faire arrêter.

— Oui, deux fois…

Chapitre 16 : Le feu de Prométhée