Fiction

Début janvier 1944, je revenais d’un court séjour dans ma famille pour les Fêtes de fin d’année. La température était relativement douce pour la saison, mais la chute de neige abondante (10 pouces) rendait la marche dans les rues difficile. J’avais remonté les escaliers extérieurs de mon appartement avec difficulté, empêtré dans la neige qui rendait les marches glissantes et encombré de ma valise.

Ayant à peine passé la porte de mon appartement, j’aperçus une ombre assise dans mon fauteuil de lecture. Surpris, je fermai la porte derrière moi d’un geste rapide et demandai sans réfléchir : Qui est là ? Le reste de la conversation fut surréaliste.

—Bonsoir et Bonne Année ! Veuillez excuser cette intrusion dans votre vie privée, mais il est préférable que nos rencontres soient discrètes. Je crois cependant qu’il serait plus approprié que nous puissions nous voir distinctement, est-ce que vous auriez la gentillesse d’allumer la lumière. Je reconnus aussitôt la voix de l’homme au veston bleu marine et j’appuyai machinalement sur l’interrupteur.

—Bonne Année à vous aussi. Il semble que vous n’êtes pas un négociant en fourrure et étoffes finalement. Que me voulez-vous cette fois ?

—Vous le savez certainement, les Allemands ont perdu du terrain en Afrique et en Italie. À chaque fois qu’ils reculent, nous récupérons le plus d’information possible sur leur technologie militaire. Cependant, des militaires de carrière ne sont pas très efficaces dans cette tâche, car ils ne maitrisent pas les concepts scientifiques sous-jacents. C’est là que vous intervenez. Vous maitrisez un nombre considérable de technologies allant de l’optique à la chimie en passant par l’électronique. Vous parlez couramment italien et allemand et connaissez des bases d’autres langues européennes. Vous avez un esprit de déduction remarquable et vous avez un talent pour vous interagit avec les gens. En plus, vous êtes un véritable rat de bibliothèque. C’est exactement le profil dont nous avons besoin pour fouiller la documentation, examiner les instruments et interroger des scientifiques.

Malgré ces flatteries, la vente n’était pas faite.

—J’ai encore beaucoup à faire ici. Je ne vois pas dans quelle mesure quitter maintenant serait utile.

—Vous savez comme moi que la recherche piétine dans votre laboratoire. Vous êtes dépendant des Américains pour tous et ils vous refusent de partager l’information et retiennent les matériaux dont vous avez besoin pour poursuivre vos expériences. De plus, ils ont complètement compartimenté l’information de sorte que vous ne savez même plus quel est l’objectif de vos recherches.

Moi, je vous propose d’aller en Europe et de recueillir de l’information sur le terrain qui servira immédiatement à l’effort de guerre et qui risque de sauver la vie à de nombreux soldats alliés dans les prochains mois, voire d’écourter la guerre.

—OK, si je quitte mon emploi, qu’est-ce que cela implique ? Je ne suis pas fort sur la drill et me faire aboyer des ordres par la tête. Et, je pose trop de questions pour être un bon soldat obéissant.

—En fait, vous serez un consultant civil. Vous porterez l’uniforme, mais vous ne serez pas officiellement un militaire. Vous ne serez pas appelé à aller au combat, mais votre fonction fera que vous serez sur le terrain et suivrez l’avance des troupes afin de recueillir les informations à la mesure de leur progrès sur le terrain.

—J’image qu’il faudra toute de même que je fasse mon entrainement militaire de base. Comme je vous ai dit, cela ne m’intéresse pas et je n’en vois pas ma pertinence.

—Effectivement, il sera nécessaire que vous subissiez un entrainement avant votre départ. Même si vous ne serez pas appelé à combattre sur le front, vous opérerez près de ce dernier. Il est possible que vous vous retrouviez en situation dangereuse, même si l’on veut éviter cela le plus possible. « Aucun plan de bataille ne survit au contact de l’ennemi », comme le disait von Moltke. Il est donc important que vous ayez un minimum de connaissances militaires afin de savoir comment réagir.

Cependant, il n’est pas question d’un entrainement classique. D’une part, cela demanderait trop de temps et ne serait pas nécessairement le mieux adapté à vos besoins. Nous avons cependant un programme de formation plus approprié qui a aussi l’avantage d’être plus court, sois 12 semaines. Après vous serez déployé rapidement en Europe.

Cependant, la formation du prochain groupe commence la semaine prochaine. Il vous faut donc prendre une décision rapidement. Ce n’est pas une offre qui vous sera refaite. Il y a une fenêtre opérationnelle qui se referme et qui ne se rouvrira pas.

Je ne sais pas si c’était la fatigue du voyage, le goût de l’aventure ou la frustration d’avoir l’impression de tourner en rond avec nos travaux de recherche depuis des mois, mais ma réponse fut immédiate.

—OK, je veux bien. Mais, il va falloir quand même que je m’organise avec mes travaux en cours. Quelqu’un doit s’occuper de mon appartement.

—Nous en avons déjà discuté avec vos supérieurs et cela ne posera pas de problème.

—Donc, je n’ai plus qu’à faire mes valises.

—Oui, nous viendrons vous chercher le 9 janvier. Nous nous occupons de tous les détails.

Le matin de 9 janvier, une voiture est venue me chercher chez moi pour m’amener à la gare Centrale. On m’a remis un billet de train pour Toronto et on m’a mentionné que quelqu’un m’attendrait là-bas. Pendant le voyage, en voyant le paysage enneigé défiler devant mes yeux, je me demandai dans quel pétrin je m’étais fourré. Il était cependant bien trop tard pour reculer.

Arrivé à Toronto, on me fit monter dans une voiture qui se dirigera vers une petite ville du nom de Whitby. Là nous passâmes une barrière indiquant simplement qu’il s’agissait d’un site militaire sans désignation. Une fois à l’intérieur, on me fournit une tenue militaire et me transmit les règles du camp et m’indiqua où se trouvait ma chambre. J’y déposai mes bagages et me dirigeai vers le mess.

On pouvait y manger à heure fixe à volonté. Cependant, ce n’était pas gratuit : on soustrayait 50 cents par jour de notre paye, pour la nourriture, auxquels on ajoutait 50 cents par semaine de pourboire. Cependant, il fallait payer pour l’alcool au bar et les limites de rationnement s’appliquaient ici aussi, sauf le premier soir où l’alcool était offert à volonté.

Ce soir-là, j’ai pu discuter avec quelques recrues. Il y avait quelques francophones de diverses régions du pays, mais aussi des Canadiens de descendance néerlandaise ainsi que norvégienne. Après quelques minutes de conversation, il est rapidement devenu clair que ce camp d’entrainement spécial servait à la formation d’espions. Dans quel guêpier, je m’étais fourré ! Peut-être que Rasetti avait raison : j’avais vendu mon âme au diable.

Les victuailles et les libations déliaient les langues et je pus connaître mes compagnons de camp. On m’avait strictement averti de glisser mot à personne de nos travaux à Montréal. Je m’étais donc construit une couverture plausible. Je travaillais sur des travaux en collaboration avec l’Institut du radium de Montréal. Pour faire plus crédible, j’avais visité les lieux à quelques reprises et lu quelques publications d’Ernest Gendreau. Je pouvais décrire en détail les lieux, ainsi que la machine à recueillir le radon qui s’émanait du radium. La soirée fut des plus agréable et ce n’est que tard en soirée que je retournai à ma chambre.

Ce soir-là, je mis beaucoup de temps à m’endormir. Brassant ces nouvelles informations dans ma tête, je finis par conclure que la meilleure chose à faire était de faire son mieux pour passer à travers.

Le lendemain matin le réveil fut des plus matinal. Nous nous préparâmes et déjeunèrent en vitesse. Immédiatement, après nous fument accueilli par le commandent du camp Lieutenant-Colonel Cuthbert Skilbeck. Skilbeck avait habité à Paris et à Dresden ainsi qu’en Norvège. Il parait couramment le français et l’allemand. Il avait été formateur à Beaulieu, l’école de formation finale des espions britannique. Il avait appris ses techniques d’interrogation sur les docks de Marseilles alors qu’il devait vérifier que des espions allemands ne se cachaient pas parmi les membres d’équipage quittant la France. De retour en Grande-Bretagne, il avait avec ses collèges monté un programme de formation à partir de presque rien. Bref, c’était une des personnes les plus qualifiées au monde pour ce travail.

Le message de bienvenue fut assez explicite : nous étions ici pour maitriser les techniques de survie, d’espionnage, de sabotage et de combat nécessaire pour les opérations derrière les lignes ennemies. Ce qui était enseigné ici était les bases et la formation finale serait donnée ailleurs ultérieurement en fonction de nos compétences personnelles et d’une mission spécifique. Skilbeck nous mentionna aussi que la formation que nous allions recevoir avait bénéficié de retours d’expérience sur le terrain et de toutes les innovations qui avaient eu au cours des 3 dernières années. De plus, elle serait plus étendue que d’habitude à 12 semaines au lieu de 10 afin de mieux répondre à l’évolution de la situation sur le terrain.

Après cette entrée en matière, question de casser la glace, après quelques instructions de base, on nous fit escalader une tour de 90 pieds de haut dont il fallait sauter pour simuler une chute en parachute ! Exercice que nous allions répéter tous les jours en préparation à de véritables sauts en parachute, que nous aurions à effectuer de jours comme de nuits.

Une journée typique commençait par une course de 5 milles et deux heures de gymnastique et d’entrainement physique, suivies de conférences et de films documentaires sur divers sujets. En après-midi, on pouvait s’entrainer à des techniques de démolition avec des explosifs dans un champ à proximité, à l’usage des armes légères dans un champ de tir au sous-sol, à sauter en parachute depuis la tour ou de faire un parcours du combattant. Nous ne marchions pratiquement pas pendant la journée, soit nous courrions, soit nous rampions. Le soir, nous étudions nos matières académiques quand nous ne participions pas à manœuvres de nuit ou subissions des interrogatoires simulés par des instructeurs ou par l’un des officiers allemands recruté dans camp d’internement voisin.

La formation étant essentiellement paramilitaire, un nombre considérable d’heures étaient consacrées au maniement des armes et au combat corps à corps. Le programme avait été conçu par le Lieutenant-Colonel William Fairbairn. Il avait été policier à Shanghai pendant 32 ans. Après avoir été presque tué dans une bagarre de rue, il s’était mis à étudier presque toutes les techniques de combat connues à l’époque. Il ainsi était reconnu comme étant le plus grand spécialiste occidental des arts martiaux orientaux et était considéré comme un des hommes les plus dangereux du monde. Il avait mis au point une technique de combat corps à corps, le defendu, conçue pour se débarrasser de son adversaire rapidement, brutalement et efficacement, bref « ungentlemanly ».

La technique consistait en une série de mouvements rapides (ou avec tout ce que nous avions sous la main), combinée à une collection de coups cochons : un genou dans l’aine, un coup avec le côté de la main sur une pomme d’Adam, un coup aux yeux avec les doigts, etc. On apprenait aussi à tomber, à rouler et à remonter à l’offensive ; comment donner un coup de pied, un jab, un coup avec une main ouverte rigide ; comment disloquer une épaule ou casser un bras ou une jambe ; comment briser le cou d’une sentinelle par-derrière, etc. Fainbain ne travaillait plus ici depuis que les Américains l’avaient recruté pour leur propre usage, mais son enseignement était donné par d’autres officiers aussi dangereux.

On nous a aussi montré comment utiliser les couteaux, les haches et autres instruments tels qu’un magazine ou un journal enroulé, une boîte d’allumettes, un stylo ou un crayon. On nous a montré les points de pression sur artères cruciales et les zones nerveuses sensibles où un seul coup pouvait immobiliser un ennemi. Avec chaque tactique, nous avons également appris les contre-mesures pour protéger nous-mêmes dans une attaque similaire.

En complément des techniques de corps à corps, Fainbain avait développé une technique de tir par instinct semblable à celle utilisée dans les westerns. L’idée étant de toucher l’adversaire avant qu’il ait eu le temps de nous viser. On nous apprenait à tirer deux balles en direction de la cible sans vraiment viser. Nous avions tiré avec des armes de poing de tous les alliés ainsi que les armes allemandes. Pour le tir à la carabine, la formation se concentrait normalement sur des tirs à moins de 300 verges au lieu des 600 à 1000 verges utilisées dans l’armée. La technique enseignée consistait à se jeter au sol et à tirer deux balles en direction de la cible. L’idée n’étant pas de combattre sur un champ de bataille, mais de se sortir d’une situation dangereuse.

Cependant, cette année-là, on avait ajouté dans le cursus un usage plus agressif des armes de tous types sur la base militaire de Borden. Personne n’avait posé la question, mais nous avions tous compris que cela était annonciateur d’une invasion possible de l’Europe. Cet entrainement visant à augmenter les capacités offensives des agents sur le terrain, ce qui était contraire à la logique usuelle qui était d’éviter les affrontements directs. Suivant la même logique, nous avions utilisé des mitrailleuses, des grenades et des mortiers.

De même, nous avions aussi suivi une formation de tir longue portée qui était à l’encontre de tout ce que nous avions appris jusque-là. Armés d’un fusil Lee-Enfield 4 équipé d’un télescope, il nous était possible d’abattre une cible avec une probabilité raisonnable jusqu’à 1000 verges. J’étais particulièrement bon à cette tâche, mon grand-père maternel m’ayant initié au tir sur une arme similaire dans ma jeunesse. Celui-ci était un chasseur émérite qui avait passé une partie de sa jeunesse à travailler pour le chemin de fin et avait vécu pendant quelques années seul dans une cabane au milieu de nulle part dans le nord de l’Ontario. Il ne sortait du bois qu’une fois par mois pour acheter de la farine, de la mélasse, prendre quelques bières et aller à la messe. Son mode de vie frugal lui avait permis d’amasser assez d’argent pour payer sa terre comptant.

La balistique a quelque chose de fascinant. La balle en vol est soumise à la force de la gravité, mais aussi à la friction de l’air, mais aussi à l’effet Magnus, l’effet gyroscopique et des forces de Coriolis pour les tirs à très longue portée. Étant donné son importance militaire, les scientifiques s’étaient penchés depuis des siècles sur le problème du calcul de la trajectoire des projectiles. Le premier fut le Niccolò Fontana Tartaglia. Prisonnier le la théorie de l’impetus de Burridan, il avait eu beaucoup de mal a expliquer la trajectoire courbe des boulets. Il avait cependant montré que l’angle de tir optimal pour avoir un maximum de portée était près de 45°. Il fallut attendre Galilée et Torricelli pour montrer que cette trajectoire était une parabole.

Pendant longtemps, on a négligé la friction de l’air dans les calculs. Ce n’est qu’avec les travaux de Benjamin Robins et la publication de son livre New Principles of Gunnery en 1742 que la situation changea. Robins avait inventé le pendule balistique ce qui lui permettait de mesurer avec précision la vitesse d’un projectile à différentes phases du vol. Le mathématicien allemand Leonhard Euler traduisit ce livre et en utilisant les résultats expérimentaux de Robins, put enfin tenir compte de la résistance de l’air dans les calculs.

Ces progrès théoriques furent encore améliorés avec les travaux expérimentaux de Franklin Ware Mann. Ce médecin américain avait en 1894 fabriqué un tunnel aérobalistique de 200 verges fait de tissus dans lequel on avait fixé des feuilles de papier à plusieurs endroits pour mesurer la trajection et l’orientation des projectiles. Ses travaux ont été publiés 1909 dans The Bullet’s Flight, un ouvrage qui avait inspiré le développement de l’artillerie pendant la Première Guerre mondiale.

Au CARDE, Gerald Bull avec utilisé une technique similaire pour étudier l’aérodynamisme à grande vitesse. Cela lui avait permis de tester l’aérodynamique des obus, du missile Velvet Glove, mais aussi en collaboration avec les Américains des rentrées atmosphériques, entre autre, des capsules spatiales habitées dont les capsules Apollo.

Une fois que l’on a compris les principes physiques en jeu, le tir de précision n’est qu’une question de technique. De plus, j’avais mémorisé les tables balistiques sous forme de différences finies, un truc qui me venait d’un ami spectroscopiste. Je pouvais donc faire les corrections de trajectoire mentalement, ce qui me permettait de tenir une cadence de tir remarquable. J’ai eu beau tenter d’expliquer la technique à l’instructeur, ce dernier n’a jamais compris comment cela fonctionnait. Ceci dit cela n’était pas très utile tactiquement, le fusil Enfield voyant sa précision se dégrader sous l’effet de la chaleur après 2-3 balles.

Le plus dur cependant dans cette formation était les techniques de camouflage et de lecture du terrain qui étaient essentielles à la survie en situation de combat. C’était aussi la partie les plus pertinentes pour les espions. En effet, les snipers constituaient d’excellents éléments de reconnaissance en raison de leur capacité de s’approcher de leur cible sans se faire voir. Mais ramper lentement dans un champ à découvert pendant des heures était une épreuve physique des plus éprouvantes.

Les explosifs c’était la marotte du Capitaine Hamish Pelham-Burn. Un officier écossais spécialiste des opérations paramilitaires. Il s’était sauvé de justesse de la France après la défaite de Dunkerque. Il avait alors rejoint le RAF, avant de devoir quitter pour des raisons de santé et être transféré aux services secrets. Il avait ajouté plein d’exercices de terrain. En autre, il avait obtenu trois biplans Tiger Moth pour entrainer les étudiants à monter et à descendre des avions aussi rapidement et silencieusement que possible. C’est lui qui enseignait les techniques de sabotage et de démolition.

D’ailleurs, à son grand regret, une des techniques de sabotage les plus efficaces consiste à contaminer l’huile de lubrification avec un peu de poudre de carbure de silicium. Cela assure une destruction rapide et discrète d’un moteur ou de n’importe quelles pièces mobiles. Le poil à gratter était aussi utilisé pour saboter les sous-vêtements des officiers allemands avec des conséquences risibles, mais efficaces sur le moral des troupes.

Tout l’entrainement avait pour but d’augmenter notre confiance en nous et de tester nos limites. Ainsi, pour valider nos compétences dans le maniement des armes. On pouvait nous réveiller en pleine nuit, nous mettre un sac sur la tête et nous amener sur un des bâtiments du site. Là, on nous laissait dans une pièce noire avec un sac dans lequel se trouvait une arme en pièce détachée. Il fallait assembler l’arme dans noir. Ensuite, il en fallait entrer dans un parcours du combattant où les planches craquaient de façon réaliste quand on y posait le pied, de pas résonnaient mystérieusement devant, un phonographe dissimulé projetait des voix allemandes gutturales autour d’une table de poker, le tintement des verres et le claquement des cartes. Un tour du couloir révélerait un mannequin soudainement éclairé vêtu de l’uniforme allemand. Le tout conçu pour nous déconcentrer. Pour réussir ce test, il fallait tirer deux balles sur chaque silhouette se trouvant sur notre chemin, la dernière cible étant un mannequin à l’effigie d’Hitler. J’avais passé ce test quasiment dans un état second n’ayant repris conscience de la réalité qu’après avoir vidé mon chargeur.

On avait aussi mis au point un parcours du combattant des plus stressants où on tirait juste au-dessus de nos têtes avec des balles réelles et où de petites charges explosives qui sautaient près de nous. Dans un autre, on nous plaçait derrière une plaque de verre pare-balle fabriquée par Corning Glass de six pieds de haut et neuf pieds de large alors que l’on nous tirait dessus à bout portant ! Une autre pratique consistait à nous tirer dessus juste à côté de la tête afin que l’on sente le passage de l’onde de choc de la balle.

Afin de tester nos limites, on participait à une mission simulée de 3 jours. On nous parachutait à 30 milles du camp en pleine nuit et il fallait réussit à s’y infiltrer. Dans mon cas, la période choisie fut du 13 au 16 mars : trois jours de pluie verglaçante ! Ce fut une véritable torture physique et mentale, mes vêtements étant trempés et ne retenant plus la chaleur. Je suis certain que ce n’est pas par hasard que ces dates avaient été choisies, les instructeurs sachants que je haïssais cette météo.

Étant donné que la session d’entrainement avait eu lieu en hiver, les instructeurs ont attendu la fin de la session pour nous faire goûter à un de leur exercice favori. Après la course du matin, il fallait sauter de la falaise dans le lac Ontario plus bas et la remonter à l’aide d’une corde. Très pénible en été, cet exercice était atroce en hiver. Le simple choc thermique avec l’eau froide pouvait vous faire perdre conscience. Il fallait énormément de volonté seulement pour s’extirper de l’eau glacée et des efforts surhumains pour s’agripper à la corde. Je compris ce matin-là pourquoi le bar ouvrait à 12h15.

En dehors de l’entrainement physique, il y avait une multitude de cours sur la lecture de carte, le codage de message, le crochetage des serrures, les interrogations, l’organisation militaire, les opérations tactiques, etc. Il y avait de cours de déguisement afin d’apprendre à changer rapidement d’apparence. Nous avons été initiés à la procédure d’opération d’une radio clandestine et nous nous sommes entrainés à taper du code et à crypter des messages pendant nos quelques instants libres.

J’avais assimilé la majorité de cet entrainement sans trop de mal. Les techniques militaires ne me furent gèrent utiles. Mis à part quand les sergents-entraîneurs de Valcartier ou Petawa m’invitent à faire un petit tour question d’humilier les recrues, je n’ai jamais vraiment eu à combattre ; ni briser des nuques, ni à démolir quoi que ce soit à l’explosif. Exception faite de la fois où je dus donner un cours de galanterie accélérée à quatre GI un peu trop entreprenants auprès d’Allemandes. Les élèves s’en étaient tiré des bras et des jambes cassés, ce qui était beaucoup mieux pour eux que la cour martiale.

Cependant, les techniques de mémorisation, de premiers soins, et surtout les techniques de propagande me furent des plus utiles. Ces dernières étaient enseignées par le Major Paul Dehn. Après la guerre, il était devenu un brillant scénariste et producteur de films. En particulier, la technique de contre-propagande qui consiste à réfuter un argument avec un meilleur argument m’a permis de manipuler quelques administrateurs et politiciens afin de pousser quelques-uns de mes projets.

L’entrainement ne cessait vraiment jamais. Au terme d’une journée d’entrainement rigoureuse, on retournait, totalement épuisé, dans notre chambre pour se détendre. En entrant, on pouvait remarquer que quelque chose manquait ou était égaré. On pouvait être certain que cela ferait partie de la formation du lendemain. Tout cela dans le but de nous apprendre l’extrême important de l’observation et de mémoriser les détails.

Avant de quitter les lieux, à la fin de la formation, début avril 1944, Skilbeck me fit venir à son bureau, ce qui était très inhabituel. Après quelques brèves salutations et banalités, il m’adressa la parole en ces termes.

—J’ai accepté de vous prendre dans ce programme suite à des pressions externes. J’ai fini par céder et ce fut une excellente décision. Vous excellez dans toutes les matières. Les seuls points négatifs à votre dossier sont que vous avez peur en avion et en hauteur.

Je répondis aussitôt.

—Sur votre respect Lieutenant-Colonel, j’ai peur seulement au décollage en avion et j’ai une phobie de voir les autres personnes tomber dans le vide. Une fois l’avion en vol, je n’ai plus peur et je n’ai jamais eu la moindre hésitation à me jeter dans le vide.

Je vis un sourire s’esquisser sur le visage de Skilbeck

—Merci de ces précisions. Je ne sais pas sur quelle mission vous allez être déployé, mais si vous le désirez je peux faire jouer mes contacts afin de vous voir transférer au SOE.

Pendant une fraction de seconde, j’ai considéré cette possibilité. Mais, soudainement un profond instinct de survie me fit dire : Non, merci ! La mine radieuse de Skilbeck se renfrogna un peu aussitôt. Il me tendit alors une lettre qui m’était adressée. Je l’ouvris aussitôt. Le contenu de la lettre se résumait à peu de choses. Je serai déployé à Londres dans deux semaines avec des instructions pour le voyage. La lettre mentionnait aussi que je pouvais désormais porter tout uniforme militaire canadien, américain ou britannique jusqu’au grade de capitaine et que je receverai une paye en conséquence de ce grade !

Je demandai à Stillbeck s’il savait à quelle mission j’étais dédié. Stillbeck m’expliqua qu’il s’était posé la même question et que beaucoup de portes s’étaient refermées. Finalement, il avait finalement expliqué que c’était dans le cadre d’une opération militaire secrète qui n’avait rien à voir avec le SOE.

Je le saluai et pris congé me demandant encore quelle était cette fameuse mission.

Chapître 3 : Le laboratoire de Montréal

Chapître 5 : Alsos