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Le lancement cette semaine du télescope spatial Roman, destiné à étudier les mystères les plus profonds du cosmos, a permis de rappeler qu’il devait son existence à des investissements massifs du gouvernement américain dans l’espionnage. 

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Le miroir de 2,4 mètres qui va servir à observer l’Univers dans l’infrarouge, et tenter de résoudre les mystères de l’énergie sombre, avait en effet été construit, à l’origine, dans le but de regarder la Terre. Ou plus exactement, de regarder depuis l’orbite les pays ennemis. 

Le premier concept d’un télescope qui deviendrait un jour le Nancy Grace Roman Space Telescope, est pourtant plus classique, rappelle la revue Nature : au moment où, dans les années 1990, des physiciens ont établi que l’expansion de l’Univers était en accélération. Un concept qui était alors contre-intuitif: tout ce qui croît finit éventuellement par ralentir, voire s’arrêter. 

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Ce concept obligeait (et oblige encore) à raffiner les calculs sur ce qu’on appelle la matière sombre et l’énergie sombre: une bonne partie de la masse de l’Univers ne nous est pas seulement inconnue, elle a un impact sur l’expansion même de l’Univers. Dès lors, des astronomes et des ingénieurs ont commencé à travailler sur le type de télescope spatial qui serait capable de découvrir et de mesurer cette matière et cette énergie qui imprègnent le cosmos. 

En 2011-2012, le projet, qui portait alors le nom de WFIRST (Wide-Field Infrared Survey Telescope) a obtenu un élan inattendu. L’agence spatiale américaine, la NASA, avait été approchée par une autre agence gouvernementale, le National Reconnaissance Office, pour lui annoncer qu’elle avait sous la manche deux télescopes à moitié construits, et qui n’allaient plus lui servir, chacun avec un miroir principal de 2,4 mètres —soit à peu près aussi large que le miroir principal du télescope spatial Hubble. La NASA serait-elle intéressée à en obtenir un, gratuitement ? 

À ce moment, le gros projet de télescope spatial de la NASA était celui qui deviendrait le James-Webb, dont la facture projetée était déjà de 8,7 milliards$, et atteindrait les 10 milliards$ lorsqu’il serait finalement lancé, en 2021. Le WFIRST, rappelle le Scientific American, serait donc resté dans les limbes, sans cette offre inattendue. 

On ne sait pas grand-chose des activités « spatiales » de ce National Reconnaissance Office (NRO), sinon qu’il existait déjà chez lui, dans les années 1990, un programme de satellites-espions appelé Future Imagery Architecture, et qu’il avait bénéficié d’un afflux massif d’argent dans la foulée des attentats du 11 septembre 2001, à New York. Des enquêtes journalistiques ont par la suite révélé que la compagnie Boeing avait été le principal bénéficiaire, que le programme avait subi des retards et une explosion des coûts (18 milliards$ plutôt que 5 milliards$), au point où il avait été interrompu en 2005 —mais pas avant que l’agence ne se retrouve avec non pas un, mais deux télescopes spatiaux à moitié construits. 

Le Scientific American ajoutait dans un reportage publié le mois dernier qu’avec un miroir principal de la taille de celui d’Hubble, un tel télescope braqué sur la Terre plutôt que vers les étoiles, pourrait voir des objets aussi petits qu’une tasse à café. « Un exploit révélé dans un tweet de 2019 du président Donald Trump, lorsqu’il a montré une image d’un site iranien de lancement de missile, prise depuis un satellite similaire. » 

Le NRO avait « identifié un télescope en surplus », selon l’expression pudiquement employée par son porte-parole, et avait « déterminé » que ce télescope « atteignait ou dépassait les spécifications dont la NASA avait besoin » pour son projet WFIRST. 

Il faudrait une décennie pour transformer le satellite-espion en télescope spatial, au coût de 4,3 milliards. 

Avec son miroir et sa caméra infrarouge —la plus grosse jamais construite—  le télescope Nancy Grace Roman —du nom de la première astronome en chef de la NASA (1925-2018)— doit donc investiguer l’énergie sombre, mais aussi cartographier des millions d’étoiles de notre galaxie, la Voie lactée, et découvrir des milliers de planètes qui tournent autour de ces étoiles. 

Il devient le dernier membre d’un trio voué à la cartographie du ciel à une ampleur jamais vue auparavant: les deux autres étant l’Observatoire Vera C. Rubin, au sommet d’une montagne du Chili, inauguré en 2025, et le télescope spatial Euclid, lancé par l’Agence spatiale européenne en 2023, qui tourne à un million et demi de kilomètres de la Terre. Les progrès technologiques des deux dernières décennies permettent à ce trio d’observer beaucoup plus de choses, et avec beaucoup plus de précision.

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