Trois Américains sur quatre disent s’opposer à la construction d’un centre de données dans leur communauté, selon un sondage publié en août. Plus de la moitié soutiennent même un moratoire à l’échelle du pays entier. En cette époque où la polarisation est exacerbée, où l’hostilité face aux opinions différentes semble atteindre des sommets, ce consensus non-partisan étonne.
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Ce n’est plus un simple « pas dans ma cour » (not in my backyard), souligne le chroniqueur du New York Times, David Wallace-Wells, alors qu’au moins 500 villes ou comtés ont voté des interdictions ou des moratoires, dont 150 dans le seul mois de juillet. En fait, dans le sondage du mois d’août, si 83% des gens qui s’identifient au parti démocrate se sont dit opposés aux centres de données locaux, les deux tiers des républicains l’étaient tout autant, et près de 80% des indépendants.
Dans un autre sondage paru en août, de l’École de droit de l’Université Marquette (Wisconsin), 64% des républicains, 80% des indépendants et 93% des démocrates, disaient que les coûts des centres de données l’emportaient sur les avantages. L’opposition augmente dans les trois groupes avec chaque nouveau sondage, depuis octobre 2025.
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Et l’opposition ne transcende pas seulement les lignes de partis politiques, elle est présente dans tous les groupes d’âge, toutes les tranches de revenus, les hommes comme les femmes, les ruraux comme les urbains.
Si ce n’est pas un simple « pas dans ma cour », de quoi s’agit-il ? Les craintes face au futur incertain que nous apporte l’IA sont souvent évoquées par les répondants aux sondages, de même que les craintes quant aux impacts environnementaux —sur les réserves d’eau locales en particulier. Ainsi qu’une certaine réaction transpartisane face aux ultra-riches qui prennent ces décisions en haut lieu sans consulter les populations locales.
« Le mouvement contre les centres de données unit les Américains parce qu’il illustre parfaitement comment quelques individus détiennent le pouvoir de contrôler des décisions qui affectent nos vies », écrit, dans The Guardian, Aaron Regunberg, directeur de l’organisme Public Citizen’s Climate Accountability Project, un organisme qui vise à rendre les décideurs politiques redevables de leurs inaction face au climat.
En mars dernier, un sondage Gallup signalait que 71% des Américains s’opposaient à un centre de données dans leur communauté, soit davantage que ceux qui s’opposaient à une centrale nucléaire.
Le parti républicain qui, jusqu’à maintenant, était systématiquement favorable à ces projets, semble en avoir pris note, du moins certains de ses candidats à des élections locales: à la mi-août, le magazine Axios révélait un mémo du parti aux grandes compagnies d’IA, les prévenant que les « perceptions toxiques » des centres de données aux États-Unis réduisaient les chances des républicains de l’Ohio de conserver leur siège au Sénat lors des élections de novembre.
Mais pas tous les républicains. Le 31 août, le président Donald Trump écrivait sur son réseau social : « La seule raison pour laquelle des communautés à travers les États-Unis pourraient ne pas vouloir de centres de données, c’est si elles veulent finir arriérées et pauvres. »
L’ampleur de l’opposition est inédite dans l’histoire récente, analyse David Wallace-Wells. Les doléances « se renforcent mutuellement »: ça commence par « les préoccupations environnementales sur l'énergie et l’usage d’eau », puis les « inquiétudes sur la pollution et le bruit » ainsi que sur l’impact que cela aura sur la facture d’électricité, « et de là, jusqu’à un large dédain ou une méfiance face à l’IA ». Il y a aussi des activistes MAHA (le mouvement Make America Healthy Again de Robert F. Kennedy Jr), des militants climatiques et « oui, quelques-uns qui sont carrément complotistes ».
Deux professeurs de science politique, Jennifer McCoy et Murat Somer, avaient inventé à ce sujet, en 2021, l’expression « repolarisation transformative ». Ils rappelaient d’abord que ce à quoi on a souvent assisté ces dernières années, c’était une « polarisation pernicieuse », voire « toxique »: une volonté de certains politiciens et ultra-riches, d’utiliser le « nous contre eux », par exemple sur le thème du « wokisme », pour se camper dans une posture extrême, quitte à amplifier les divisions sociales. Alors que ce à quoi on assisterait autour des centres de données, ce serait une « dépolarisation » —l’équivalent de cesser de voir le voisin comme un danger s’il ne pense pas comme nous— et ce, grâce à la découverte d’un adversaire commun: les centres de données.
On peut ajouter à cela qu’une fois construits, les centres de données ne génèrent pas d’emplois locaux... pour contribuer à une technologie, l’IA, qui va détruire, à ce qu’on dit, des millions d’emplois.
Les dirigeants des grandes compagnies de la Silicon Valley en ont eux aussi pris note, et semblent s’en inquiéter. Le magazine Salon notait, le 2 septembre, que de très gros montants d’argent sont actuellement versés pour appuyer des candidats à certaines élections locales qui auront lieu le 3 novembre (au niveau des parlements des États ou des conseils municipaux), dans l’espoir « d’influencer des courses qu’ils auraient ignoré dans le passé ».




