Le suicide de Bruce Ivins le 29 juillet, alors que le FBI s’apprêtait à l’accuser d’être l’auteur des lettres parfumées à l’anthrax de l’automne 2001, laisse plusieurs questions non-résolues. Etait-ce bien lui? Et les investissements massifs dans la lutte au bioterrorisme n’ouvrent-elles pas la porte à d’autres cinglés?

Plusieurs scientifiques aimeraient bien examiner les preuves des enquêteurs, mais ceux-ci ont d’abord été très avares de commentaires, avant de parler plus en détail de leur enquête le 19 août.

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Les scientifiques pouvaient toutefois bien avant cela en déduire une partie : depuis 2001, une sous-spécialité de la génétique, la métagénomique, a fait des progrès fulgurants. Elle permet de dresser la carte des gènes d’une population de cellules, plutôt que d’une seule cellule —et ceci permettrait, en théorie, de retracer avec davantage de précision le lieu d’origine d’une bactérie.

S’ajoute à cela le fait que le New Scientist avait appris, dès octobre 2001, soit quelques semaines à peine après l’expédition des lettres contaminées —qui avaient fait cinq morts— que la souche d’anthrax était une très proche cousine d’une souche d’anthrax provenant non pas d’une obscure caverne d’Afghanistan, mais de recherches menées dans les années 1960 au sein des laboratoires de l’armée américaine. Cette piste avait —apparemment— conduit les enquêteurs, en 2002, vers Steven Hatfill, un collègue de Bruce Ivins à l’Institut de recherche de l’armée sur les maladies infectueuses. Le procureur général de l’époque, John Ashcroft, l’avait publiquement présenté comme le « témoin-clef », ce qui revenait, aux yeux du public, à le désigner comme coupable du premier attentat bioterroriste de l’histoire en sol américain.

En mai dernier, le gouvernement américain a dû lui verser 5,8 millions$ en compensations morales pour ces accusations désormais considérées non fondées, qui ont ruiné sa vie et sa carrière.

Au-delà de l’histoire

Cette affaire a des ramifications bien plus larges que la recherche d’un coupable. Les lettres à l’anthrax, envoyées en pleine paranoïa post-11 septembre 2001, ont contribué à justifier des investissements massifs dans la lutte contre le bioterrorisme : selon Science, 5,4 milliards$ cette année. Or, le fait que cette souche d’anthrax soit américaine signifie que « toute l’argumentation pour cette augmentation » des budgets était « frauduleuse », accuse Richard Ebright, critique des politiques de biodéfense à l’Université Rutgers (New Jersey). Ces fonds étaient en effet justifiés sur la base d’une menace extérieure : or, davantage de fonds et davantage de laboratoires signifient davantage d’opportunités pour les cinglés de l’intérieur.

Bruce Ivins, 62 ans, a été décrit par son médecin comme « mentalement instable » et ce depuis de nombreuses années. Si tel est le cas, demande le New Scientist , était-il sage de le laisser travailler dans un pareil endroit?

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