En effet, si vous cherchez un cas type de multidisciplinarité, je suis un bon exemple. En effet, j’ai fait une thèse en astrophysique sur l’évolution chimique des galaxies. Cependant, au cours de mes études, j’ai aussi développé une expertise dans les systèmes d’optique adaptative. J’ai ensuite fait un postdoc en télédétection atmosphérique, travaillé dans l’industrie spatiale, codirigé une maîtrise en astrobiologie, fait du journalisme scientifique, enseigné au cégep et fait un peu de consultation. À j’oubliais, j’ai aussi développé une expertise dans le domaine des modes de scrutin. Aujourd’hui, je suis coordonnateur scientifique d’une chaire de recherche industrielle en technologie de l’énergie et en efficacité énergétique de l’École de technologie supérieure.
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En effet, de nombreuses barrières administratives, institutionnelles et culturelles se dressent devant ceux qui partagent cette vision de la nécessité de décloisonner la recherche. Le premier problème auquel, on fait face est le cloisonnement entre les diverses disciplines. Ainsi, il est loin d’être simple de glisser d’un domaine du génie à l’autre ou de passer d’une science fondamentale au génie. Dans ce cas particulier, l’ordre des Ingénieurs du Québec a fait exploser ses frais d’évaluation des dossiers de candidatures dans l’objectif évident de limiter l’entrée des gens ayant une formation de scientifique dans la profession. Cette pratique bloque automatiquement toute personne qui doit être ingénieur pour faire face aux exigences légales ou pour des raisons purement administratives alors que cela ne changera absolument rien à ses compétences ou à la nature de son travail. La même contrainte existe dans le milieu universitaire.
Il y a aussi des raisons institutionnelles. Entre chaque domaine de recherche, les pratiques scientifiques sont différentes. Ainsi, pour un physicien lorsque l’on soumet un article à une revue, on s’attend à avoir une réponse de l’arbitre dans les semaines qui suivent et normalement l’article est publié en quelques mois. De plus, il est maintenant de pratique courante de rendre l’article disponible directement en format électronique, et ce, souvent avant même la revue par les pairs. À l’inverse, dans le domaine des sciences sociales, il n’est pas rare qu’il faille attendre des mois voire des années avant de recevoir les commentaires de l’arbitre et il faut attendre encore longtemps avant qu’il soit publié. De plus, la taille des collaborations et des groupes de recherche étant différents, le nombre de publications annuelles varie de façon considérable d’un domaine à l’autre. Dans ces conditions, pour de nombreux chercheurs participer à de la recherche transdisciplinaire ne peut se faire qu’à l’intérieur d’un cadre bien précis qui évite ce genre de problème. Sinon, dans le contexte hypercompétitif du milieu de la recherche, le risque professionnel est tout simplement prohibitif. Or, ce cadre restrictif constitue en soi un obstacle à l’innovation qui est l’objectif avoué de la recherche multidisciplinaire.
Finalement, il y a des raisons culturelles. On a beau tenir un discours sur l’approche selon les compétences dans le milieu de l’éducation, dans la pratique, ce sont les connaissances qui comptent. En effet, à moins d’avoir étudié exactement dans le domaine spécifique du labo ou de l’entreprise, les chances de se faire engager sont minimes, car il faut un certain temps pour s’adapter à un nouveau domaine, il y a un coût à payer pour l’employeur ce qui est suffisant pour rejeter une candidature. Personnellement, j’ai vu une offre d’emploi pour un poste d’ingénieur des systèmes avec de l’expérience dans le domaine des implants neurologiques! Il n’y a probablement personne sur la planète qui possède simultanément ces connaissances et il a fort à parier que cette entreprise se plaignait qu’elle avait du mal à recruter du personnel spécialisé.
En toute rigueur, je dois souligner cependant l’ouverture des économistes et des politologues dans le cadre de mes travaux sur les modes de scrutin. Cette ouverture allant jusqu’à évoquer la possibilité de codiriger une maîtrise sur le sujet. Le même commentaire s’applique à mon employeur actuel. Ce qui me laisse croire que l’intérêt pour la multidisciplinarité existe bel et bien, mais qu’il est refroidit par de nombreux obstacles.
Il ne faut pas se faire d’illusion, la gestion de la recherche se fait selon le modèle de gestion dominant, c'est-à-dire celui de la division du travail imaginé par Taylor et Ford. Comme l’a fait remarquer Karl Popper, l’existence de domaine de recherche défini n’est qu’un mythe. Il s’agit d’entités artificielles conçues afin de faciliter le travail des gestionnaires. Tant que cela ne changera pas, le reste est accessoire.





