Accepter le vaccin, voyager en avion, faire de l’alpinisme... Tout cela comporte un risque. Mais quel risque? On imagine souvent que, si on connaissait le pourcentage exact de risque, on pourrait décider en connaissance de cause. Or, ce n’est pas aussi simple, parce que notre cerveau est très mauvais avec les probabilités, explique le Détecteur de rumeurs.


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Trois exemples:

1) Nous sommes nombreux à acheter des billets de loterie. Bien que nous sachions qu’une chance sur 14 millions (comme à la 6/49), ce n’est pas beaucoup, nous sommes incapables de visualiser à quel point ce n’est pas beaucoup: 14 millions, c’est un chiffre qui n’a aucune résonance dans la vie quotidienne.

2) Plusieurs personnes sont capables d’éviter un voyage en avion parce que la peur d’un accident les tenaille et ce, même lorsqu’on montre des statistiques à l’effet que le pourcentage de décès en voiture est plus élevé. La peur est, dans ce cas-ci, une émotion plus forte.

3) Beaucoup de gens craignent le vaccin contre la COVID parce que des cas de thromboses ont été signalés. Quand bien même on souligne qu’il ne s’agit que d’un cas sur un million ou un sur 100 000, rien n’y fait: ce sont deux chiffres qui ont aussi peu de résonance l’un que l’autre. La crainte, ici aussi, est une émotion plus forte.

Les maths sont contre-intuitives et difficiles, reconnaissait le statisticien David Spiegelhalter lorsqu’on lui demandait pourquoi les gens étaient si mauvais avec les probabilités.

Une des pistes de solution est d’essayer de rapprocher une probabilité qui nous est étrangère d’une qui aura plus de résonance pour nous.

DDR-Probabilités-Graphique 1

Une autre piste de solution, connue des publicitaires, est d’inverser le problème « négatif » pour lui donner une connotation « positive »: plutôt que de parler du risque de maladie, ils vont préférer parler des chances de guérison. Plutôt que de pointer le faible pourcentage de chances de gagner à la loterie, les slogans vont pointer « le » cas gagnant.

Pour vendre des billets de loterie, dites
1 chance sur 14 millions
Et non 0,000007% de chances

 

Plutôt que « une thrombose sur 100 000 vaccinés »
essayez 0,001% des vaccinés
Ou encore
99,999% des vaccinés n’ont pas eu de thrombose

 

Devinette. Lequel de ces deux traitements est le plus sécuritaire:

Celui qui tue 10 patients sur 100
Celui qui a un taux de survie de 90%

Réponse: c’est la même chose. Mais le deuxième traitement donne l’illusion d’être plus « positif »: un plus grand nombre de gens choisiront spontanément cette réponse.

 

Devinette. Laquelle de ces deux maladies est la plus inquiétante:

La maladie qui tue 12,5 personnes sur 50
La maladie qui tue 250 personnes sur 1000

Réponse: ici aussi, c’est la même chose. Mais la première donne l’illusion de faire moins de morts.

 

Les experts en communication ou en psychologie qui évoquent cette difficulté de l’esprit humain à jongler avec les probabilités ramènent souvent le problème à notre facilité à prendre des décisions à court terme, mais pas à long terme. Le court terme, c’est le risque immédiat qu’on se donne l’illusion d’éviter —avoir une thrombose, avoir un accident d’avion— ou la récompense instantanée —gagner le gros lot. Le long terme, c’est l’impact indéfinissable qu’aura notre action dans un futur indéterminé —par exemple, notre contribution à la fin de la pandémie ou à la lutte aux changements climatiques.

C’est ainsi que nous sommes mauvais pour prendre des décisions qui nous avantageront dans le futur, surtout si les bénéfices sont intangibles.

Plusieurs experts ramènent même cela à nos ancêtres préhistoriques: pour eux, prendre une décision ultra-rapide était une question de vie ou de mort: Ce son, est-ce le vent ou est-ce un lion? Après des millions d’années d’évolution, notre cerveau resterait pour cette raison programmé pour réagir au quart de tour, mais serait singulièrement mal adapté pour soupeser les risques à long terme.

Or, c’est là un problème familier à ceux qui, dans la lutte à la désinformation, pointent les biais de confirmation comme une cause de la dissémination des fausses nouvelles : le biais de confirmation, c’est notre réflexe de lire d’abord ce qui confirme nos opinions ou nos croyances. Ce biais fait partie de ce qu’on appelle les raccourcis mentaux, ces raccourcis que prend notre cerveau pour arriver à une décision en une fraction de seconde. Résultat : de la même façon qu’on peut choisir spontanément de lire une fausse nouvelle qui confirme nos peurs sur le vaccin ou sur l’avion, on peut choisir spontanément une (mauvaise) solution simple à un problème de probabilités complexe (si j’évite le vaccin, j’évite une thrombose).

Comment déjouer ces tendances de notre cerveau à vouloir aller trop vite? Ralentir ! Prendre notre temps, se rappeler que nous avons tous des biais, que nos émotions peuvent nous jouer des tours… et que les maths, c’est souvent difficile et contre-intuitif!