Le philosophe et éthicien Peter Singer, né en Australie en 1946, n'en est pas à son premier passage sous l'eau bouillante de la controverse. Cette fois-ci, c'est pour avoir, semble-t-il, ouvert la porte à la possibilité que des expérimentations sur des grands singes puissent être moralement justifiées qu'il se retrouve au coeur d'une vaste et acerbe polémique. Rappelons les faits.

Peter Singer est mondialement célèbre pour avoir, plus que quiconque sans doute, lancé le mouvement contemporain de défense des animaux et ce avec la publication de son ouvrage désormais classique: Animal liberation, en 1975.

Ce qu'il y proposait était rien de moins qu'une toute nouvelle façon de penser le statut moral des animaux non-humains et, partant, d'envisager notre rapport à eux ainsi que nos devoirs envers eux. L'ouvrage a exercé et continue d'exercer une énorme influence sur le vaste mouvement «animaliste». On peut en fait soutenir qu'on n’a que très rarement vu un ouvrage de philosophie être, comme c’est le cas ici, à la source d'un mouvement social d'une telle importance.

Le point de vue moral adopté par Singer, au sujet des animaux non-humains comme à propos de toutes les autres questions morales, s’appelle utilitariste. En un mot, il s'agit ici d'une théorie morale qui a été fondé au XVIII ème siècle par Jeremy Bentham (1748 – 1832). Elle a exercé une très profonde influence non seulement en éthique, mais aussi en politique, en droit et en économie et plus généralement sur notre façon même de penser les choix individuels et collectifs.

Pour comprendre ce qu’ affirme essentiellement l’utilitarisme, partons d’un problème typique. Nous (ce peut être une seule personne ou toute une collectivité) sommes placés devant une situation où nous devons décider ce que nous allons faire. Un certain nombre d’options s’offrent à nous — disons trois, X, Y, et Z. Voici l’idée de Bentham : pour décider de ce qu’il faut faire, il suffira de disposer d’un étalon clair de ce qui est ultimement souhaitable (ou utile, en un sens spécial du mot, d’où : utilitarisme) et d’examiner les conséquences qu’auront X, Y et Z sur ceux qui seront affectés par la décision. On pourra alors calculer les effets qu’auront X, Y et Z. La bonne décision, celle qui est moralement bonne, sera celle qui maximise ce que notre étalon nous donne comme souhaitable.

Il y a eu bien des discussions entre les utilitaristes pour savoir quel est le bon étalon et comment faire le calcul. Pour Bentham, l’étalon était le plaisir («La nature a placé l’humanité sous l’empire de deux maîtres : la peine et le plaisir.»). Pour son célèbre disciple John Stuart Mill, c’était le bonheur. Selon Bentham, il fallait calculer la quantité de plaisir; pour Mill, la qualité du bonheur devait aussi être prise en compte. Mais laissons cela, pour revenir au principe mis de l’avant. Le voici :

1. Les actions désirables sont celles qui maximisent le plaisir (ou le bonheur) — et qui minimisent la douleur (ou le malheur).

2. Ce sont les conséquences des actions sur tous ceux qui sont affectés qui permettent de décider ce qu’il faut faire — l’utilitarisme est en effet démocratique et accorde dans le calcul la même valeur à la même quantité de douleur ou de plaisir de l’un ou de l’autre.

D’où la célèbre maxime utilitariste que propose Bentham : «Le plus grand bonheur du plus grand nombre».

Cette idée a un sérieux impact sur notre façon de penser tous les problèmes de moralité, y compris ceux reliés au statut (moral) des animaux. En effet, sils peuvent souffrir, et en particulier s'ils peuvent souffrir autant qu'un être humain, rien, dans la perspective utilitariste, ne justifie que l'on les traite différemment. Bentham, le fondateur de l'utilitarisme, avait d'ailleurs écrit: «Le jour viendra peut-être où le reste des animaux de la création reprendront possession de ces droits qui n'ont pu leur être enlevés que par la main de la tyrannie. Le Français ont déjà compris que le fait de posséder une peau foncée n'est pas une raison qu'on vous abandonne sans plus y penser aux mains d'un bourreau. On admettra peut-être un jour que le nombre de pattes, la pilosité de la peau [...] sont également des raisons insuffisantes pour abandonner un être au même destin. [...] La question n'est pas: peuvent-ils raisonner? Ou: Peuvent-ils parler? Mais: Peuvent-ils souffrir?»

Si on les traite différemment les animaux humains et les animaux non-humains dans des cas où rien ne le justifie, on commet ce que Singer, après le psychologue anglais Richard Ryder, a appelé «spécéisme», qui consiste à commettre, à propos des espèces, la même erreur morale et logique à propos de la race que désigne le racisme, ou du genre sexuel que désigne le sexisme.L'idée est que l'on ne peut justifier un traitement différent des animaux non-humains et des animaux humains que là où une ou des différences pertinentes existent et peuvent justifier cette différence de traitement. On peut, par exemple, justifier de ne pas admettre d'animaux non-humains comme étudiants dans les universités ou de ne pas leur donner le droit de vote. Mais si un animal peut, comme nous, ressentir de la douleur et jouir du plaisir, le traiter différemment est indéfendable.

On le devine: dans son livre de 1975, en s'intéressant aux animaux en adoptant le point de vue utilitariste, Singer a amorcé un immense renversement de la perspective traditionnelle pour laquelle la Nature (selon les Anciens comme Aristote) ou Dieu ( selon les théologiens comme Thomas d’Aquin) a créé les animauxnon-humains pour que les humains s'en servent comme ils le veulent. Singer a notamment attiré l'attention sur l'élevage des animaux pour fin de consommation et donné une base éthique au végétarisme; et il a encore — et nous voici ramené à la controverse que j’évoquais en ouverture de ce texte — remis en question leur utilisation à des fins de recherche.

Que s'est-il passé cette fois? Au point de départ, il semble y avoir une grande polémique autour de la construction, par l'université Oxford, d'un laboratoire destiné à la recherche sur les animaux (non-humains). Dans ce contexte, la BBC a produit un documentaire dans lequel elle met face à face Singer et le professeur Tipu Aziz, qui a effectué de nombreuses expérimentations sur des singes macaques dans le cadre de ses recherches sur la maladie de Parkinson.

Durant leur conversation, Aziz explique que ses expérimentations sur 100 singes — dans les crânes desquels il semble percer des trous pour insérer des fils électriques — a conduit à pouvoir offrir des traitements positifs à 40 000 patients. Singer répond alors qu'il n'a jamais affirmé que les recherches impliquant des animaux non humains ne pouvaient en aucun cas être justifiées et ajoute: «Et je pense que si vous présentez les choses comme vous venez de le faire, je dois convenir que c'est à l'évidence une expérimentation justifiée».

Ces remarques ont provoqué un tollé. En fait, deux. Elles ont d'abord suscité l'ire des militants pour la défense des doits des animaux; elles ont ensuite amené leurs opposants à affirmer que les positions de Singer sont à l'évidence peu claires et inconsistantes, comme ils l'ont toujours affirmé.

Pour aller à l'essentiel, disons que les deux groupes ont en partie tort dans la mesure où Singer, ici, se montre tout à fait consistant avec ses positions fondamentales (utilitaristes) et avec ce qu'il n'a cessé de répéter depuis toujours —et je viens de relire certaines de ses pages pour m’en assurer. C'est d'ailleurs ce qu'il a écrit à la suite de l'affaire, rappelant qu'il a toujours prétendu que si, par une analyse utilitariste, on démontre le caractère avantageux des conséquences d'une expérimentation, celle-ci peut être justifiée. Il ajoute cependant que la barre est haute et que si on est disposé à tenir pour justifiable cette expérience particulière sur des singes macaques, on devrait ... la tenir pour également justifiable sur des animaux humains disposant d'un degré de conscience semblable au leur («say, those born with irreversible brain damage»)!

Je vous laisse sur ce défi lancé par Singer et en précisant qu’en matière d’éthique, je ne suis pas un utilitariste.