Il y a 100 ans exactement, le Dr McKay, alors jeune dentiste, quitta la côte est américaine pour s’établir dans la ville de Colorado Springs, dans l’État du Colorado. Ce qu’il y remarqua et son désir de comprendre le phénomène allaient changer pour toujours la pratique des sciences dentaires.

À sa surprise, les dents d’un grand nombre des habitants de la ville étaient couvertes de larges plaques brunes (ci-contre) : une situation qu’il n'avait jamais rencontrée auparavant et qui piqua sa curiosité. Les habitants associaient le problème à une multitude de facteurs, dont la surconsommation de porc.

Incapable de résoudre le mystère appelé par les habitants « Colorado Brown Stain » (taches brunes du Colorado), il fit appel au plus célèbre dentiste de l’époque, le Dr Green Black. Celui‑ci, surpris par cette condition dentaire - qui n’avait d’ailleurs jamais été rapportée dans la littérature scientifique - vint lui rendre visite dans le but d’observer le phénomène de ses propres yeux. La collaboration alors nouée entre les deux médecins et maintenue jusqu’au décès du Dr Green Black, en 1909, donna lieu à de nombreuses observations.

La première est que le processus ne semblait se développer qu’à un jeune âge. En effet, ces taches n’apparaissaient pas sur la dentition de personnes arrivées à Colorado Springs à l’âge adulte. La deuxième observation portait sur la résistance particulièrement élevée aux caries des dents présentant de telles taches. Enfin, la dernière observation portait sur les différences, d’un coin à l’autre de la ville, quant à la présence de taches dentaires au sein de la population. Les médecins remarquèrent que la dentition d’habitants de certains quartiers présentait davantage de taches que d’autres. Comme chaque quartier puisait son eau de sources distinctes, le Dr McKay émit l’hypothèse que ces altérations dentaires provenaient de l’eau consommée. (Voir photos : Lors d’un séjour à Colorado Springs, j’ai eu l’occasion de me désaltérer à l’une de ces sources.)

La confirmation de cette hypothèse est venue quelques années plus tard. En 1923, le Dr McKay fit un séjour à Oakley, dans l’Idaho. Il y remarqua que la dentition des enfants était également couverte de telles taches et apprit que ces dernières n’étaient apparues qu’une fois que la ville remplaça les différents puits par une conduite communale apportant l’eau d’une source unique située à l’extérieur de la ville. À la suggestion du Dr McKay, la municipalité décida d’abandonner cette conduite et de puiser l’eau à partir d’une autre source. Après quelques années, plus une seule tache brune ne fut constatée sur les dents des enfants.

Néanmoins, la substance responsable n’avait toujours pas été identifiée. En dépit de nombreux tests menés en laboratoire, il demeurait impossible de distinguer la composition de l’eau des municipalités aux « taches brunes ». C’est finalement H. V. Churchill, chimiste de l’aluminerie ALCOA, qui découvrit « le coupable ». Il avait remarqué ces taches brunes chez les enfants de Bauxite, en Arkansas, où la société traitait le minerai dont l’aluminium est extrait et duquel la ville tira d’ailleurs son nom. À l’aide de nouvelles techniques d’analyse spectrographique, H. V Churchill réussit à identifier d’importantes concentrations de fluor dans l’eau. Il s’agissait d’un composé absent des sources d’eau à partir desquelles s’approvisionnaient les habitants dont la dentition présentait des taches brunes.

Entre alors en scène le Dr Tendley de l’Unité d’hygiène dentaire de l’Institut national de santé des États-Unis. Les Drs Black et McKay avaient remarqué que les dents affectées par ces taches étaient particulièrement résistantes aux caries. Le Dr Tendley émit quant à lui l’hypothèse que l’ajout du fluor à de l’eau n’en contenant pas ou peu pouvait prévenir ce problème. Après de nombreux tests, les résultats démontrèrent qu’une concentration fluorique inférieure à un milligramme par litre d’eau empêche l’apparition du phénomène d’altération dentaire, lequel prit alors le nom médical de fluorose. De plus, une telle concentration fluorique contribue à la protection contre la carie.

Une étude à grande échelle amorcée en 1945 à Grand Rapids, au Michigan, la première ville au monde où l’eau fut fluorée, confirma ces observations. De cette étude échelonnée sur une période de 15 ans et menée auprès de 30 000 enfants d’âge scolaire furent tirés des résultats spectaculaires. À la suite de la fluoration de l’eau de la ville, l’incidence de carie dentaire infantile connut une baisse supérieure à 60 pour cent.

Le Dr McKay aurait certainement été heureux d’apprendre qu’aujourd’hui, la plupart des grandes villes d’Amérique du Nord (à l’exclusion de Montréal!) fluorent leur eau. Il serait par contre étonné d’apprendre que l’avancée considérée par plusieurs comme l’une des plus grandes réalisations du 20e siècle en matière de santé publique suscite désormais la controverse. Mais cela est une autre histoire, dont je parlerai la semaine prochaine.

Les effets des téléphones cellulaires sur l’activité cérébrale (suite)

Il y a quinze jours, je vous ai fait part de l’étude publiée dans le Journal of the American Medical Association, selon laquelle les ondes électromagnétiques de radiofréquence émises par les téléphones cellulaires pourraient avoir un impact sur l’activité cérébrale des utilisateurs.

D’après une analyse de mon collègue Lorne Trottier, l’explication la plus plausible quant à « l’augmentation du métabolisme » serait attribuable à la chaleur émise par le téléphone. Vous trouverez l’article à : Emf and Health. _______________________________________________________________________________________________________ LES MANCHETTES SCIENTIFIQUES d’Ariel Fenster L’Organisation pour la science et la société de l’Université McGill présente des capsules sur des sujets défrayant l’actualité scientifique. Plus de renseignements sur ces sujets, ou d’autres d’intérêt général, sont disponibles en communiquant avec Ariel Fenster.

Professeur Ariel Fenster Organisation pour la science et la société de l’Université McGill 514 398-2618 ariel.fenster@mcgill.ca