Je viens d’écrire un article qui rappelle que le simple fait d’écrire sur la science équivaut à un biais : ça signifie qu'on considère ce sujet important. Eh bien quiconque était à Science Online 2012 aurait du mal à échapper à un autre biais : les blogues.

Ce n’est pas comme si les organisateurs prétendaient prédire l’avenir. J’étais à ce même congrès en 2008, et il n’annonçait rien pour 2012. En fait, la seule apparence de prédiction qu’on pouvait entendre ces dernières années de la part de certains blogueurs plus agressifs que d’autres, était que le journaliste allait bientôt disparaître et qu'on ne s'en porterait que mieux —alors que cette année, ces deux frères ennemis donnaient plutôt l’impression d’être en train de fusionner sans douleurs.

Mais le biais pro-blogues, et pro-Twitter, et pro-n’importe-quel-nouvel-outil-pour-communiquer-la-science, tient à autre chose : un dynamisme, une énergie, un enthousiasme, qui habitent ce congrès et qui, c’est mon observation personnelle, le distinguent d’un congrès de science conventionnel pour lui faire plutôt ressembler à un congrès de passionnés de science-fiction.

Les 450 participants (et il y avait une liste d’attente) ont d’abord des raisons objectives d’être enthousiastes : il est devenu difficile de nier le poids qu’a acquis un blogueur comme P.Z. Myers dans les débats sur le créationnisme, la crédibilité d’un Seth Mnookin dans celui sur la vaccination, l’influence d’un Revkin dans celui sur le climat, d’un Mooney dans celui sur la politisation de la science...

Et au-delà de la place prise par les blogueurs dans l’espace médiatique, le secret spécifique à ce congrès, qui explique que la sauce ait si bien pris, n’est pas vraiment un secret. Les organisateurs ont tout fait pour que les 450 participants aient l’impression de faire partie d’une communauté.

Ça tient un peu, comme l’explique Bora Zivcovic sur son blogue, au format « non-conférence » (unconference) qui consiste à avoir, dans chaque atelier, un ou deux modérateurs qui parlent le moins longtemps possible pour passer plus vite le micro à la salle. Ça tient aussi aux 17 000 twits (!!!) envoyés en trois jours. Et ça se vérifiait jusque sur le carton d’identification : ni fonction ni institution, juste un nom... et le code twitter. Le message des organisateurs est clair : nous ne voulons pas de vedettes.

Journalistes et blogueurs, même combat

Certains qui lisent ces lignes regrettent déjà de ne pas y être allé, d’autres sont peut-être sceptiques, et je leur donne raison. Si je recommande sans hésiter le congrès annuel de l’Association américaine pour l’avancement des sciences (AAAS) à n’importe quel journaliste scientifique, avec Science Online, je suis mitigé. Les professionnels de la communication qui n’ont ni blogue ni twitter ni baladodiffusion, s’y sentiront en terre étrangère. Les scientifiques pour qui vulgariser se limite à une conférence de temps en temps ne sauront trop quoi y ramasser. Il faut croire en la vulgarisation, mais plus encore, il faut avoir envie d’expérimenter, ne serait-ce qu'en rédigeant un blogue. Et si on travaille du côté des médias, il faut avoir la conviction que le journalisme scientifique ne sera pas demain ce qu’il est aujourd’hui... et que ce n’est pas une mauvaise chose.

Il est exact que le format « non-conférence », aussi sympathique soit-il, rend certains ateliers trop décousus. À l’inverse, si on tend l’oreille, on capte des échos du futur.

Un futur qui, incidemment, est loin d’être clair pour eux, aussi avancés qu’ils puissent sembler à nous, francophones : un des ateliers consistait même en une série de complaintes sur les universités qui... résistent aux blogues (Why the resistance to science blogging).

Mais il y a un de ces échos du futur qui est assez clair, et il n’était pas nécessaire de venir à Science Online pour le percevoir : c’est cette fusion qui est amorcée entre blogueurs et journalistes. Dans un des ateliers (voir ce texte), on en était déjà à prendre pour acquis qu’une hiérarchie existe, et à proposer aux étudiants en science qui rêvent d’écrire, des façons d’en tirer profit : au bas de l’échelle des revenus, le blogueur qui écrit pour son plaisir ou pour un réseau qui ne le paye qu’en (maigres) revenus publicitaires; au-dessus de lui, le blogueur embauché par le Scientific American ou Public Library of Science et payé, mal, mais payé tout de même; ce dernier étant peut-être en train de devenir une porte d’entrée vers des contrats plus formels de journaliste.

Mais pour qu’il y ait fusion, il faut qu’il y ait respect, et à ce titre, il y a eu une évolution, dont témoignait la plénière de clôture. Là où il n’y pas si longtemps, nombreux étaient les scientifiques blogueurs à dénigrer « les journalistes » comme un bloc monolithique —même de la part de Bora Zivcovic, le sympathique et hyperactif « blogfather » de cette communauté— la plénière a plutôt été une occasion de faire prendre conscience aux scientifiques qu’ils ont tout intérêt à mieux comprendre le fonctionnement des médias —comme les journalistes scientifiques doivent déjà, par défaut, mieux comprendre le fonctionnement de la science.

« Parce que, a dit le blogueur Seth Mnookin, la communauté scientifique doit prendre conscience que communiquer la science au public va être une partie de plus en plus importante de ce que nous faisons. Et être méfiant face au journalisme n’est pas une option viable. C’est même dangereux, si on se rappelle que le financement de la science n’est pas sur une voie de croissance. »