Nous sommes en 1934, dans le bureau d’Asbjørn Følling (ci-dessous), professeur spécialiste du métabolisme à l'Université d'Oslo. Devant lui se trouve une mère de famille désespérée, Borgny Egeland. Cette dernière avait donné naissance, six ans plus tôt, à une fille en parfaite santé qu'elle avait nommée Liv.

Malheureusement, la joie de la mère tourna en inquiétude et finalement en désespoir quand elle se rendit compte que l'enfant ne se développait pas normalement et montrait des signes de déficiences motrices et intellectuelles. Deux ans après Liv, la famille s'était agrandie d'un autre enfant, Dag, lui aussi né en parfaite santé. Mais, là encore, des troubles de développement firent leur apparition et, dans le cas de Dag, encore plus rapidement que chez sa sœur. En 1934, Liv, alors âgée de six ans, n'était capable que de dire quelques mots et marchait avec difficulté. Pour sa part, Dag, qui avait quatre ans, ne savait pas dire un seul mot et était incapable de marcher, de manger ou de boire de lui-même.

Borgny Egeland avait fait le tour de tous les spécialistes sans qu'un seul puisse lui expliquer pourquoi ses enfants, nés sans problèmes apparents, avaient de manière progressive et inexorable développé ces tragiques symptômes. À l'époque, la médecine n'avait rien à offrir aux personnes «faibles d'esprit ». Elles étaient censées souffrir de «mauvais gènes» et destinées à passer leur vie dans des institutions à l'écart de la société. Un verdict que Borgny Egeland n'était pas prête à accepter. En désespoir de cause, elle décida de consulter Ashbørn Følling, bien que rien dans la spécialité de ce dernier ne puisse lui laisser penser qu'il pourrait l'aider. Pour ne pas décevoir une mère si éprouvée, Følling accepta de la recevoir et de procéder à un examen de Liv et Dag. Comme pour ses collègues, aucun des tests usuels ne révélait quelque chose de particulier. Pourtant, il y avait une caractéristique chez les enfants qui piquait sa curiosité. Une forte odeur de moisi se dégageait de leurs cheveux, de leur peau, de leur sueur et, en particulier, de leur urine. Les médecins avaient fait les tests usuels d'urine, mais ces derniers n'avaient rien révélé. Frølling décida d'essayer un test qui avait été négligé par ses collègues, le test de Gerhard. Du chlorure ferrique acidifié est ajouté à l'urine pour détecter la présence d'acide acétylacétique, un composé qui, lorsqu'il est présent dans l'urine, suggère la possibilité de diabète. La décision de Følling de procéder à ce test était totalement fortuite, car il n'y a aucune indication que le diabète puisse causer des problèmes de déficience intellectuelle.

C'est là que la chance sourit à Følling*. Normalement, lorsque l'acide acétylacétique est présent, la couleur de l'urine tourne au mauve. Mais, dans le cas des deux enfants, c'est un vert intense qui fit son apparition. Une couleur qui n'avait jamais été observée auparavant. Ce qui voulait dire pour Følling que les enfants excrétaient dans leur urine une substance inconnue. Mais laquelle? Après des mois de recherche –et 22 litres d’urine –, Følling arriva à la conclusion que cette substance était l’acide phénylpyruvique, un composé normalement absent de l’urine. L’étape suivante était de déterminer si la présence d’acide phénylpyruvique était associée aux symptômes de déficience mentale. Følling examina l’urine de plus de 400 patients des institutions de la région d’Oslo. Dans le cas de dix d’entre eux, le test de Gerhard révéla la présence d’acide phénylpyruvique. Faisant appel à son expertise, Følling reconnut que la présence du composé était probablement due à un trouble du métabolisme d’ordre génétique. De plus, étant donné la similitude de structure, il en déduit que la molécule à l’origine de ces troubles était probablement la phénylalanine, un acide aminé d’origine alimentaire.

Que des troubles de déficience intellectuelle puissent être associés à un composé naturellement présent dans l’alimentation était une idée révolutionnaire. Elle fut pourtant vérifiée lorsque Følling put observer que, chez des patients soumis à un régime strict, sans phénylalanine, l’acide phénylpyruvique, et l’odeur, disparaissaient complètement de l’urine.

La difficulté pour envisager un traitement de prévention est que la phénylalanine est présente en grande quantité dans presque tous les aliments, plus particulièrement dans ceux à teneur élevée en protéines –lait, viandes, œufs– nécessaires au développement des enfants. Ce n’est que près de dix ans plus tard que L.I. Wolf, un chimiste britannique, mit au point une méthode pour éliminer la phénylalanine de la caséine, une protéine du lait. Cette découverte amena les scientifiques à créer un supplément alimentaire pour les personnes souffrant de phénylcétonurie.

Aujourd’hui, l’origine de la maladie est bien comprise. En Amérique du Nord, environ un nouveau-né sur 15 000 est déficient d’une enzyme, la phénylalanine hydroxylase, qui convertit l’acide aminé en un autre, la tyrosine**. L’accumulation de phénylalanine perturbe le développement du cerveau et cause les symptômes de déficience intellectuelle. La réduction des niveaux de tyrosine abaisse ceux de mélanine, la molécule associée à la pigmentation. C’est pourquoi les enfants souffrant de phénylcétonurie ont tendance à avoir des cheveux et un teint clair. L’acide phénylpyruvique est une cétone. C’est elle qui est responsable de l’odeur caractéristique et également du nom donné à la maladie. Une odeur remarquée par Følling qui, comme beaucoup de médecins de l’époque, utilisait aussi les odeurs comme outils de diagnostic. Les tests de dépistage à la naissance suivis d’un régime strict, particulièrement pendant que le cerveau se développe, ont permis de minimiser les effets de cette terrible maladie. Il existe aussi un médicament, la tétrahydrobioptérine (Kuvan), qui permet de réduire les niveaux de phénylalanine chez certains patients.

Malheureusement, les résultats des travaux de Følling sont arrivés trop tard pour Liv et Dag Egeland, qui finirent leurs jours profondément handicapés. Mais le sens de l’observation (et de l’odorat) de Følling a depuis sauvé la vie de de milliers d’enfants du même sort tragique. Il a été dit d’Asbjørn Følling que c’est le plus grand scientifique médical qui n’a pas reçu le prix Nobel de médecine et de physiologie.

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* Lorsque quelqu’un lui avait fait remarquer qu’il devait sa découverte de la dissymétrie moléculaire à la chance, Pasteur avait répondu: «La chance ne sourit qu'aux esprits bien préparés».

** Les taux varient de phénylcétonurie varient énormément d’un pays à l’autre. Cela peut aller de moins de 1 pour 100 000 en Finlande à plus de 1 pour 2 500 en Turquie.