Quelles leçons retire-t-on après avoir épluché 169 billets provenant de 98 des plus talentueux blogueurs de science de la francophonie?

Ceci est une version adaptée de l’exposé que j’ai donné au 5 à 7 de l’Association des communicateurs scientifiques, le 23 janvier.

Au terme de cette sélection en vue de ce qui sera, ce printemps, la première anthologie des blogues de science en français, on m’avait demandé de présenter les voix incontournables de la blogosphère scientifique francophone. Mission impossible. Imaginez si on m’avait demandé la même chose pour la blogosphère anglophone : « les incontournables », est-ce que ça signifie les plus populaires comme P.Z. Myers, le féroce anti-créationniste, ou bien Real Climate , parce qu’il est devenu une référence chez des journalistes et des enseignants? Ou bien recherchez-vous des munitions pour vulgariser l’anthropologie ou la physique?

Certes, les blogueurs de science sont beaucoup moins nombreux en français, ce qui devrait théoriquement faciliter la tâche. Par exemple, un Ariel Fenster ressort inévitablement du lot. Ce professeur de chimie à l’Université McGill était un vulgarisateur connu et en demande, longtemps avant les blogues. Et il maintient une production régulière, ce qui est rare.

Mais si la chimie ne vous intéresse pas?

Ajoutez à cela que l’un des gros handicaps de la blogosphère francophone, c’est qu’on a eu peu de blogueurs qui ont maintenu une production régulière, pendant plus de deux ou trois ans. Et on n’a jamais eu de blogueurs hyperactifs, comme dans le monde anglophone : je définis comme hyperactif quelqu’un capable de pondre plus d’un billet... par jour!

C’est généralement autour de ces derniers, aux États-Unis, que se sont cristallisés les premiers noyaux durs de lecteurs, de commentateurs réguliers et d’autres blogueurs. C’est par ces noyaux durs qu’est apparu en 2007 Science Blogging , le premier congrès de blogueurs de science aux États-Unis, et ses organisateurs en avaient profité pour lancer un livre, The Open Laboratory : le tout premier recueil des meilleurs billets de blogues de science parus dans l’année écoulée. The Open Laboratory, ce fut notre inspiration pour ce livre en français.

On songeait à un tel livre depuis longtemps à l’Agence Science-Presse, mais la blogosphère francophone possédait-elle la masse critique et «l'infodiversité» nécessaires? Lorsqu’on a lancé l’invitation l’automne dernier, je m’attendais en gros à une quarantaine de blogueurs. Au final, 98 personnes ont soumis 169 textes. En provenance du Québec, de France et même de quatre pays africains. À notre échelle, c’était très gros.

Et c’est ainsi qu’on a pu voir se dégager trois choses :

  1. Le Québec est fort. Sur les 98 blogueurs qui ont soumis un ou deux textes, il y avait 44 Québécois... et 45 Français. Pour une population huit fois supérieure.
  2. La pérennité, ça compte. Ceux qui ont maintenu une production régulière depuis des années sont rares, mais ce sont souvent ceux-là qu’on va spontanément recommander aux amis, entre autres parce qu’on a une plus grande assurance qu’ils soient encore là dans quelques mois. Des gens —tous représentés dans le livre— comme Tom Roud, ou Alexandre Moatti et ses maths, ou Homo Fabulus —le coup de coeur du jury— ou le Dr Goulu... Et si on évalue en fonction de la qualité de l’écriture, les journalistes partent avec quelques longueurs d’avance : Sylvestre Huet de Libération, Valérie Borde de L’actualité, Pierre Barthélémy au Monde...
  3. Le désir d’être pédagogique. J’entend par là des billets (environ 45 sur les 169) qui n’ont ni pour but de présenter une opinion (ce qui a toujours été la principale raison d’être des blogues, du moins d’après tous ceux qui les ont évalués jusqu’ici) ni de se lier à l’actualité. Ils peuvent être tout aussi faciles à lire que les autres, mais il faut que le lecteur soit au préalable passionné par le sujet. Ce qui pose un dilemme au blogueur : jusqu’à quel point faut-il adapter notre écriture pour viser le public le plus large possible?

Si j’avais à spéculer —à partir de cet échantillon très partiel— sur ce que seront les prochaines étapes de l’évolution de notre petite blogosphère :

  1. La formation. Personnellement, je crois qu’il faudra offrir une formation à l’écriture, l’écriture telle qu’on l’entend en journalisme. Pas pour amener qui que ce soit à écrire de bout en bout comme un journaliste, juste pour élargir les horizons de quelques-uns au-delà du moule «introduction-développement-conclusion». Certains seront réceptifs, d’autres pas du tout, et c’est très bien ainsi: pas question d'imposer quoi que ce soit à qui que ce soit.
  2. L’intégration du blogue dans nos vies est plus fondamentale encore. Il n’est pas normal qu’après tout ce temps, si peu de gens bloguent, dans l’univers de la science en français. Le blogue est le symbole des outils de communication de notre époque : personnel, convivial. Quiconque veut écrire sur la science et se plaint de ne pas avoir assez d’espace à sa disposition, a manqué quelques épisodes. Quiconque se plaint que les climatosceptiques occupent trop d’espace dans le discours public, et ne fait rien pour leur répliquer, s’est trompé de siècle.
  3. La communauté. Si l’évolution anglophone doit servir de modèle, une étape importante doit être logiquement de créer des ponts, des passerelles, des regroupements. Le livre nous démontre qu’il est possible d’en jeter au moins un entre le Québec et la France. Pourquoi est-ce aussi important ? Parce que nous sommes dans un contexte où, d'un côté, les médias vivent une crise et où, de l’autre côté, le financement de la science n’est pas voué à devenir une priorité. Il n’est pas seulement important de réunir les forces, il est important de se connaître mutuellement, et de cesser de snober «l’autre».

Knowtex est une plateforme de regroupement, une tentative de création d’une communauté de blogueurs et de gens intéressés par cette communication dite 2.0. Science Online est un autre exemple de communauté, à une échelle beaucoup plus grande.

Par-dessus tout, il faut qu’il y ait une masse critique de blogueurs qui s’investisse. Qui sait, peut-être que le livre aura cette utilité. Créer une émulation, donner envie d’écrire plus, sur des sujets peut-être pas assez couverts par les collègues blogueurs, et surtout, donner envie d’écrire mieux. À suivre en avril.