J’aurais aimé dire cette semaine «Je suis Charlie». Mais si je l’étais, je serais en ce moment dans un cimetière en France. Ou emprisonné en Arabie Saoudite.

Etre Charlie, c’est avoir le courage de réimprimer des caricatures qui choquent... quelques jours après avoir été victime d’un attentat à la bombe à cause de ces caricatures. Etre Charlie, c’est s’appeler Raef Badawi et critiquer le pouvoir saoudien en sachant que ça peut valoir 1000 coups de fouet et 10 ans de prison.

Le journaliste scientifique est à des années-lumière de cette réalité. Et les scientifiques aussi. Le journaliste risque, au pire, de mécontenter un scientifique qui n’aime pas trop lire des métaphores. Le scientifique, lui, craint de ne pas avoir sa subvention s’il dit un mot plus haut que l’autre. Mais on n’a jamais vu un PhD prendre la kalashnikov parce qu’il ne pouvait pas blairer une métaphore.

Profitons-nous pleinement de cette liberté qui nous échoit? Sans même avoir besoin d’être irrévérencieux à la Charlie Hebdo, il reste un immense espace de liberté que les scientifiques n’occupent pas. Il y a par exemple trois ans que nous, journalistes québécois, cherchons à interviewer des scientifiques du gouvernement fédéral sur le muselage dont ils sont l’objet. Silence radio. Quant à leurs collègues des universités, il y a eu ici et là des initiatives pour protester contre cette situation, mais chaque fois organisées par une petite poignée de gens...

Encore cette semaine, un reportage dans Nature enjoignait les scientifiques à «parler pour la science», la défendre contre les attaques dont elle est l’objet, à se tenir debout pour elle. Qu’il faille faire cet appel en dit long.

Quant au journaliste scientifique, il est certes devenu plus combatif qu’à ses débuts. À partir des années 1960 et 1970, la science vue à travers les lunettes roses de la «conquête» de l’espace ou des «progrès» de la médecine a fait place à des questionnements sur ses limites éthiques, ses impacts environnementaux ou ses influences politiques. Mais en contrepartie, c’est aussi depuis cette période qu’on a vu croître une vulgarisation scientifique moins critique, celle des relations publiques.

Le journalisme scientifique pourrait-il être ce preux chevalier, trempant sa plume dans la plaie, là où les relationnistes de la science ou les scientifiques ne peuvent pas le faire? Le problème est que son épée de Damoclès à lui, c’est le loyer qu’il n’est pas sûr de payer à la fin de l’année...