Si vous êtes un amateur d’échecs comme moi, ou à plus forte raison un joueur ou une joueuse intermédiaire ou expert.e, vous êtes peut-être en retard sur votre journée de travail parce que vous regardez la 8e partie en cours (sur 12) du championnat mondial des échecs opposant le champion en titre depuis 2013, le norvégien Magnus Carlsen à l’aspirant américain Fabiano Caruana, numéro deux mondial. Mais contrairement à vous peut-être, j’ai la chance, grâce à mon métier de blogueur sur les sciences cognitives, de transformer ma procrastination matinale en « temps de réflexion » pour mon billet d’aujourd’hui. Les ruses de l’esprit humain vont bien au-delà de l’échiquier…

Après uniquement des parties nulles à date (donc 7!), que nous réserve cette 8e rencontre ou pendant en général 4 à 5 heures (7 heures pour la première!) deux êtres humains sont assis l’un devant l’autre et ne font essentiellement que… penser. En langage des sciences cognitives (puisqu’il faut bien en parler un peu ici pour justifier ma procrastination), on pourrait dire que leur cerveau fait du « offline » pendant l’immense majorité du temps où ils réfléchissent, et du « online » quand ils finissent par bouger de temps en temps leurs pièces. Mais au fait, qu’entend-t-on au juste par « réfléchir » quand on joue aux échecs ? Quels sont les mécanismes cognitifs ou mentaux qui sont alors sollicités ?

Commençons par le suspect numéro un, la mémoire. On sait que notre capacité à retenir est d’autant meilleure qu’on utilise des trucs qui tiennent compte du fonctionnement de nos processus mnésiques. Parmi ceux-ci, il y a le fait que notre mémoire sera meilleure quand ce qu’il y a à retenir a du sens pour nous, qu’on peut « accueillir le nouveau dans le déjà-là », pour employer la belle formule d’Hélène Trocme-Fabre.

Pour illustrer ceci avec les échecs, il y a cette expérience où l’on montrait pendant 5 secondes un échiquier avec 24 pièces dessus et les sujets, des débutants ou des experts, devaient ensuite tenter de les repositionner de mémoire sur un échiquier. Point important, parfois les positions étaient celles d’une vraie partie d’échecs (échiquier du haut), parfois les pièces étaient placées au hasard (échiquier du bas). Dans le premier cas, si vous êtes un débutant, vous ne vous souviendrez de la position que d’environ 4 pièces en moyenne. Mais si vous êtes un expert, vous les retiendrez pratiquement toutes ! Par contre, avec les positions aléatoires, les experts étaient à peine meilleurs que les débutants, ce qui montre que la différence de niveau de jeu ne s’appuie en tout cas pas seulement de la mémoire générale, si l’on peut dire.

En observant les experts reconstituer les positions sur l’échiquier, on avait aussi remarqué qu’ils plaçaient les pièces par petits groupes, avec de courtes pauses de réflexions entre chaque groupe. C’est que pour eux, il y a une logique qui relie les positions de différentes pièces sur un échiquier, celle-ci étant protégée par celle-là, qui elle-même est protégée par cette autre là-bas, etc. Ce que les experts reconnaissent, c’est donc des patterns, des relations entre les pièces qui ont du sens pour qui sait (bien) jouer aux échecs. On pourrait aussi dire qu’ils font du « chunking », c’est-à-dire qu’ils retiennent des « gros morceaux » de sorte qu’il y a moins d’items à retenir en tout. Et si c’est gros morceaux ont un sens aux échecs (tel type d’ouverture, roque, fourchette, clouage, etc.), l’expert peut ensuite le « décompresser », c’est-à-dire expliciter la position de chaque pièce dans chaque morceau. Ceux qui participent à des championnats de mémoire utilisent aussi couramment ce genre de truc.

De nombreuses études comme celles-ci ont tenté de mieux comprendre les facultés mentales les plus sollicitées aux échecs. Bien sûr, la capacité de simuler mentalement différentes suites de coups possibles est importante, et la profondeur de chaque exploration ainsi que le nombre de possibilités évaluées par les experts sont un peu plus grands chez les experts que les novices. Mais pas tant que ça, montrent différentes études. Ce qui semble avoir cependant beaucoup plus d’importance, comme l’ont montré les travaux de Fernand Gobet par exemple, c’est la capacité de reconnaître des situations de jeu (et évidemment de savoir si elles sont favorables ou non). Et comment en vient-on à retenir beaucoup de situations de jeu ? En jouant beaucoup ou en lisant des livres d’échecs, principalement. En effet, il semble y avoir une très bonne corrélation entre le nombre d’heures passées à regarder des situations de jeux et notre cote aux échecs. Bref, il ne semble pas y avoir de recettes miracles et aux échecs comme dans la vie, on n’a rien pour rien, comme le dit l’adage.

Et c’est n’est pas le seul parallèle, loin s’en faut, qu’on peut faire entre les échecs et la « vraie vie ». Pratiquer les échecs en groupe au sein d’un club et en faisant des tournois est plus profitable que l’étude individuelle. Nous sommes des animaux sociaux, même aux échecs…

L’âge auquel on apprend à jouer a aussi son mot à dire, comme dans bien d’autres activités où l’on peut atteindre une grande expertise. La plupart des maîtres aux échecs s’y sont mis sérieusement entre 10 et 12 ans. Inutile d’ajouter que peu importe le niveau qui sera atteint, les enfants tirent de nombreux bénéfices à apprendre à jouer aux échecs, que ce soit au niveau de la capacité de concentration, d’anticipation, de représentation dans l’espace, et de ce dont je vais parler pour conclure ce billet.

C’est qu’on peut aussi tirer plusieurs « leçons de vie » des échecs. C’est qu’en termes de complexité, les échecs ne sont pas en reste : on a estimé à 10 à la 120 le nombre de parties d’échecs possibles ! Et comme pour tous nos comportements de la vie de tous les jours, les échecs font appel à tout notre « corps-cerveau ». Nombreux sont en effet les bons joueurs d’échecs qui disent s’en remettre souvent, au terme de longues analyses peu concluantes, à un « gut feeling » ou une intuition, qui n’est souvent rien d’autres qu’une évaluation inconsciente nous mettant en alerte de la présence potentielle d’un danger pas encore perçu consciemment.

Nos capacités à autoréguler et contrôler nos émotions sont aussi très sollicitées aux échecs comme dans la vie. Le monde comme les échecs sont trop complexes pour qu’on ne fasse jamais de mauvais choix ou de gaffes. Il faut donc apprendre à vivre avec, ou mieux, à apprendre de nos erreurs, un aspect évidemment fondamental de tout l’apprentissage.

Il y a d’ailleurs un phénomène que certains appellent « chess blindness » (vers la 12e minutes de ce vidéo) où, un peu comme avec la cécité au changement (change blindness) et la cécité attentionnelle (attentional blindness), on manque quelque chose d’évident parce qu’on est concentré uniquement sur une partie de l’échiquier, le plus souvent celle où se porte notre attaque. Encore une fois ici, les leçons de vie plus générales ne sont pas loin.

Je vous laisse avec deux dernières leçons qui aident à garder une certaine humilité. D’abord la prise de conscience, fort utile aux échecs comme dans la vie, qu’il y a toujours quelqu’un de meilleur (ou de pire) que nous. Et ensuite, l’idée que les échecs sont avant tout un jeu de la seconde chance. Comme dans la vie, c’est la persévérance malgré les faux pas qui y est souvent récompensée.