En 1998 paraissait un article intitulé « The Extended Mind » qui allait faire grand bruit dans le milieu des sciences cognitives. Leurs auteurs, les philosophes Andy Clark et David Chalmers y posaient la question de la frontière de nos processus cognitifs. Étaient-ils restreints au cerveau, comme on serait prêt à la penser de prime abord ? Où débordaient-ils, pour ainsi dire, jusque dans notre corps et même dans certains artéfacts de notre environnement ? Qu’en est-il vingt ans plus tard de cet audacieux concept de "cognition étendue" qui a fait couler beaucoup d’encre depuis ?

C’est la question que je me suis posée en tombant sur les entretiens vidéo tournés avec Clark et Chalmers dans le cadre de la série Closer to Truth animée et produite par Robert Lawrence Kuhn. (petite parenthèse sur cette série diffusée sur le réseau public américain PBS que je découvre seulement aujourd’hui mais qui roule depuis près de 15 ans : la quantité et la qualité des intervenant.es sur des sujets comme la nature de l’univers, la conscience, le libre arbitre (ou l’absence de) a de quoi donner le vertige…)

Toujours est-il que l’on peut voir un entretien avec David Chalmers où celui-ci prend l’exemple le plus évident de nos jours pour présenter l’idée générale de la cognition étendue : nos téléphones cellulaires. Non seulement il retient pour nous tous les numéros de téléphone de nos ami.es, mais il nous aide à nous orienter grâce à son GPS, à avoir accès en quelques secondes à tout le savoir d’Internet, nous permet de faire des réservations, de gérer notre agenda, de rester connecté en quasi permanence avec nos réseaux sociaux, etc. Tout cela, bien entendu, pour le meilleur et pour le pire. Mais ce n’est pas du caractère bon ou mauvais (ou comment prendre le bon et éviter le mauvais) que l’on considère ici mais la nature même de l’objet par rapport à notre cognition : peut-on dire qu’il en fait partie ? Ou, pour le demander comme dans l’article de 1998 de Clark et Chalmers : « Where does the mind stop and the rest of the world begin? (les anglophones ont en effet ce mot merveilleux, le « mind », qui traduit l’idée de la pensée ou de l’esprit sans les relents dualistes collés à ce dernier en français).

L’exemple du téléphone permet de comprendre un concept général associé à l’idée de la cognition étendue qui celui « d’extériorisation » dans l’environnement d’une partie de nos processus cognitifs (« offload », en anglais). Si je vous demande combien donne 385 multiplié par 274, le premier réflexe que vous allez avoir sera de chercher une calculatrice ou une feuille et un crayon car notre mémoire de travail naturelle n’est pas assez performante pour gérer toutes les retenues impliquées dans cette multiplication. En « extériorisant » le calcul sur une feuille de papier par exemple, on peut référer visuellement aux retenues préalablement notées et l’on n’a pas besoin de les retenir par coeur. C’est le même phénomène d’extériorisation qui se produit quotidiennement avec nos téléphones cellulaires auquel on délègue toutes sortes de tâches que l’on peut faire plus rapidement et avec moins d’effort mental grâce à eux.

Mais si l’on accepte l’idée que notre téléphone n’est pas juste une « enrichissement » de notre pensée mais en fait carrément partie (la thèse forte de la cognition étendue), il faut admettre que la frontière ultime de ces processus de pensée devient alors difficile à établir. Est-ce que Wikipédia que je consulte quasi quotidiennement fait partie de ma cognition ? Et les gens qui ont écrit les notices sur Wikipédia ou qui m’apprennent la moindre chose lors d’une discussion, est-ce que leurs connaissances font, d’une certaine manière, partie de mes processus cognitifs à moi aussi ? Certains, comme Raymond Tallis, penchent en ce sens.

Andy Clark avait tenté il y a plusieurs années, à l’aide de quelques critères, de mettre un peu d’ordre dans tout ça. Ainsi, l’information doit être fiable et immédiatement disponible pour être considérée comme faisant partie de notre cognition, exactement comme lorsqu’on consulte notre mémoire cérébrale. Elle doit être aussi facilement accessible et automatiquement admise (contrairement à une discussion, par exemple, où selon Clark on peut remettre en questions les opinions et arguments de notre interlocuteur).

Ces « glue and trust conditions » permettraient, toujours selon Clark, de discerner ce qui peut ou ne peut pas faire partie de notre cognition étendue. Un livre dans ma bibliothèque ? Non car je ne peux y accéder instantanément. Un livre en pdf sur mon cellulaire ? Hum… ça se rapprocherait, surtout s’il y a un moteur de recherche associé pour chercher des mots dans le texte. L’Internet en général ? Pas toujours… Si je ne paie pas ma facture d’Hydro Québec par exemple, je n’y ai plus accès (est-ce qu’alors Hydro me coupe une partie de ma cognition ?). Les autres personnes ? Normalement non, car pas assez de « glue » et de « trust ». Mais dans certains cas, celui des couples mariés depuis très longtemps, on pourrait se rapprocher de ça tellement l’un se réfère automatiquement à l’autre pour certaines choses et vice versa. Cela me permet de vous signaler cet intéressant article où deux neuropsychologues mariés depuis 50 ans, Chris et Uta Frith, analysent la dynamique de leurs prises de décision communes et pourquoi ils pensent que « deux cerveaux valent mieux qu’un ».

Clark qui avoue, dans l’entretien de Closer to Truth avec lui, passer moins de temps qu’avant à explorer les dédales de la cognition étendue (il est beaucoup dans le « predictive mind » maintenant, voir par exemple son livre Surfing Uncertainty), rappelle toutefois que ces réflexions demeurent essentielles, ne serait-ce que du point de vue éthique. Il rappelle que bon nombre de personnes souffrant d’amnésies graves peuvent de plus en plus continuer de fonctionner socialement grâce à tous les appareils électroniques qui leur font des rappels et leur indiquent ce qu’ils doivent faire ou considérer à différents moment dans leur journée. Imaginez que ces gens se fassent voler leurs appareils, suggère Clark. Ce ne serait pas considéré comme un simple vol, mais bien comme un crime contre la personne, étant donné que celle-ci ne pourrait plus alors fonctionner socialement. Le « mind » d’une personne est, il faut l’admettre, bien difficile à confiner à l’intérieur de la boîte crânienne.

D’autres ont étendu, si l’on peut dire, le concept d’extériorisation à d’autres domaines que la cognition. Certains considèrent par exemple la cuisson des aliments comme une forme d’extériorisation de notre digestion, les protéines dénaturées par la chaleur du feu étant plus faciles à digérer. À ce compte-là, le processus d’extériorisation se confond avec la maîtrise du feu il y a 400 000 ans, et pourquoi pas avec les premiers outils en pierre taillée il y a quelques millions d’années. Les frontières sont décidément très difficiles à établir avec le « cerveau-corps-environnement », que l’on devrait peut-être toujours écrire avec des traits d’union d’ailleurs…