Une équipe de scientifiques espagnols a annoncé, le 27 janvier, avoir découvert un remède contre le cancer du pancréas. Le Détecteur de rumeurs explique toutefois pourquoi l’excitation était prématurée.
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Sur des souris seulement
D’emblée, on ne peut pas leur reprocher de ne pas avoir précisé que l’étude n’avait été faite que sur 45 souris: c’est écrit dans l’en-tête du communiqué publié le 29 janvier par le Centre national de recherche sur le cancer (CNIO), en Espagne. Ça a également été dit dans la conférence de presse organisée par les chercheurs —mais pas par le CNIO— deux jours plus tôt. Et c’est évidemment au cœur de l’article scientifique paru le 2 décembre.
Sauf qu’il aurait fallu éviter d’en parler comme d’un remède qui « pave la voie » à un traitement chez les humains. Tester un traitement sur des souris est une étape normale —dans ce cas-ci, une triple thérapie qui cible un gène (KRAS) dont la mutation est associée à ce cancer. Mais il faut toujours se rappeler que, historiquement, de 90% à 94% des recherches « précliniques » (menées sur des animaux ou sur des cellules) échouent lorsqu’elles arrivent au stade « clinique » (sur des humains).
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La Fondation CRIS, qui a contribué à la conférence de presse, a lancé le 31 janvier une campagne de sociofinancement, centrée sur l’auteur principal de la recherche, le biochimiste Mariano Barbacid, afin de récolter 30 millions d’euros pour réaliser ces essais cliniques. « Il a réussi à guérir le cancer du pancréas chez les souris et à présent, il a besoin de notre soutien pour le guérir chez les humains », déclare la vidéo.
Un conflit d’intérêt
Le bémol suivant est plus gênant : comme l’a révélé le journal espagnol El Pais, trois des signataires de la recherche, dont Mariano Barbacid, sont parmi les fondateurs, en avril 2024, de la compagnie Vega Oncotargets, qui détient le brevet sur ce traitement.
Ça n’a jamais été souligné dans le communiqué de presse du CNIO, ni dans l’entrevue télévisée accordée par Barbacid le 2 février, qui a entraîné une plus large couverture médiatique, y compris en français. C’est mentionné dans l’avertissement qu’a publié la revue scientifique, comme c’est l’usage dans les revues scientifiques (sous l’onglet « competing interests »). El Pais souligne toutefois que des collègues du CNIO ont ouvertement reproché à Barbacid de ne pas avoir été suffisamment explicite lors des annonces.
Une révision accélérée
La recherche avait été publiée le 2 décembre dans la revue américaine Proceedings of the National Academy of Sciences (PNAS), où elle était passée largement inaperçue jusqu’à la conférence de presse de la fin-janvier. Or, bémol supplémentaire, un scientifique qui est membre de l’Académie nationale des sciences, ce qui est le cas de Mariano Barbacid, peut bénéficier d’un processus accéléré de révision par les pairs. C’est ce qu’indique, sous les signatures, le verbe anglais « contributed ». Or, dans une compilation de 46 000 articles portant la mention « contributed » et publiés dans PNAS entre 2007 et 2020, on apprenait que ces articles étaient en moyenne moins souvent cités par la suite et avaient fait l’objet de révisions moins détaillées.
Des soupçons
Ce n’est pas la première fois que Barbacid se signale ainsi. En 2011, alors directeur du CNIO, il avait annoncé avoir découvert un mécanisme capable de prévenir le cancer du poumon —chez des souris. Cette fois-là, c’est le ministère de la Science qui, dans une démarche inhabituelle, lui avait reproché de créer « de fausses attentes ». Des découvertes « faites sur des souris ne devraient pas être annoncées comme si l’avancée vers un remède chez les humains était immédiate », déplorait le ministère.
Le biologiste David Sholto, qui identifie fréquemment dans son blogue des failles dans des recherches, a repéré dans celle de 2025 des images dupliquées, c’est-à-dire des images censées représenter des cellules distinctes mais qui sont en fait des copies de la même image.
Verdict
Une étude sur des souris ne devrait jamais être présentée comme un traitement prometteur —sauf chez des souris.





