J'ai dormi comme un bébé. Je me suis réveillé à 6 h du matin. Je me préparais sans trop de précipitation, ce qui était aussi inhabituel pour moi. Abetti m’avait averti que le petit déjeuner serait servi à 7 h. Les astronomes solaires se lèvent tôt, m’avait-il expliqué, car il faut observer avant que la chaleur du jour produise de la convection nuisible à la qualité d’image. Je me présentai à l’heure dite dans les appartements des Abetti. Ce dernier, me regarda d’un air grave : Vous faites la Une, mes amis ! Il tenait un exemplaire de La Nazione. Le grand titre se lisait : Quatre soldats perspicaces sauvagement attaqués par des nazis en fuite !

Le texte rapportait que des militaires avaient repéré une femme suspecte, voulant l’interroger ces derniers avaient été brutalement agressés par elle et son compagnon. Selon l’enquête policière, ils avaient été vus dans le train arrivant de Bologne. Dans la voiture-restaurant, ils avaient examiné des documents techniques et parlaient allemand entre eux. L’auteur spéculait qu’il s’agissait probablement de Werwolf, qui était passée clandestinement par la Suisse et qui s’apprêtait à faire une action d’éclat en Italie, vraisemblablement une opération de sabotage. Étant donné leur âge apparent et leur technique de combat, c’étaient sans doute de jeunes officiers SS très bien entrainés. On recommandait à la population la plus grande vigilance. Suivait une description assez détaillée permettant vraisemblablement de nous reconnaitre, où à tout le moins inciter les policiers à nous interroger et probablement nous arrêter. Si la situation était inquiétante, elle n’était pas désespérée. Le temps de prendre mon capucino et la viennoiserie qui m’avait été offerte, je me mis aussitôt à la besogne.

Pour moi, c’était relativement simple de changer mon apparence. Je demandai à Abetti, s’il avait du peroxyde et du collodion. Nous avons trouvé le peroxyde dans la pharmacie familiale et le collodion dans l’atelier de l’observatoire où il était utilisé pour nettoyer les pièces d’optique. Avec le peroxyde, je décolorai mes cheveux. Ces derniers étant déjà pas mal clairs, cela fût simple de me vieillir passablement. J’étendis ensuite une très fine couche de collodion sur ma peau aux endroits où se formaient naturellement des plis. En séchant, ces plis recouverts de collodion se transformaient en rides profondes. Il ne fallait pas oublier de traiter aussi mes mains avec le même procédé pour que l’ensemble soit cohérent. Pour parfaire le tout, une feuille de papier repliée sur elle-même à plusieurs reprises sous la semelle intérieure de ma chaussure causait une légère claudication. Abetti perfectionna mon déguisement avec une paire de lunettes trouvée dans le fond d’un tiroir, qui en plus de changer l’aspect de mon visage, me provoquait des étourdissements et un mal de tête ! Le tout donnait l’impression que j’avais vieilli d’au moins 25 ans en une heure.

Pour Maria, le principal problème était ses cheveux courts très pâles. On aurait pu essayer de la vieillir elle aussi, mais sa coupe n’aurait pas correspondu à son âge. C’est madame Abetti qui trouva la solution avec une recette de teinture maison qui lui venait de sa mère. Celle-ci avait donné une coloration cuivrée à ses cheveux, le blond vénitien. Elle avait aussi hérité d’une vieille robe sortie d’un placard de madame Abetti. Avec un chapeau sur la tête, son style était suffisamment changé pour ne plus attirer l’attention au premier coup d’œil.

Idéalement, nous aurions dû voyager séparément, mais comme il n’y avait qu’un seul train entre Florence et Rome dans la fenêtre de temps dont nous disposions avant nos rendez-vous respectifs, il fallut se résigner à rester ensemble. Nous avions l’air d’un père avec sa fille, ou de sa jeune maitresse. Maria préféra avec un brin de malice cette version qu’elle trouvait plus stéréotypée et tout à fait banale en Italie ! Nous avions décidé de parler français pour nous éloigner encore plus de l’image des nazis en cavale.

J’expliquai aussi qu’il serait plus prudent que je prenne le train entre Florence et Rome d’une gare secondaire afin d’éviter les contrôles policiers. Abetti nous conduisit gentiment à d’Incisa in Val d’Arno, qui est le premier arrêt après Florence. Arrivé à la station, j’appris que les seuls billets restants pour Rome étant en première classe. J’utilisai tout ce que je possédais de lires pour les payer.

Une fois dans le train, nous avons rejoint nos places et avons attendu patiemment le contrôleur. Ce dernier n’y vit que du feu. Le voyage de 3 heures et demie jusqu’à Rome fut des plus calmes et dans un niveau de luxe impressionnant. J’en profitai pour casser à nouveau la croûte étant donné que mon frugal petit déjeuner italien, la prima colazione, m’avait laissé sur ma faim. Maria prit aussi un second café. Elle avait délaissé par précaution ses livres en allemand pour se consacrer à la lecture de quelques textes médicaux en français. De mon côté, je parcourais les journaux du nord de l’Italie. Mis à part l’article dans La Nazione, il y avait un texte très court dans le Corriere d’informazione disant que la police cherchait un couple d’Allemands impliqué dans une altercation avec des militaires ; dans les deux pages du Corriere dell'Emilia, il n’y avait rien, et La Nuova Stampa reprenait le même texte que le Corriere d’informazione. Donc rien de bien inquiétant.

Il fallut attendre notre arrêt à la gare d’Arezzo environ une heure après notre départ pour avoir accès aux journaux romains. Dans l’Avanti !, on reprenait la narration générale, mais en ajoutant des détails sur les blessures des soldats, fractures multiples et dislocation d’une épaule, et sur la sauvagerie des fascistes qui les avaient attaqués. Dans Il Tempo, le texte était un peu différent. Il semblait qu’il y avait un de ses journalistes présents et qu’il avait recueilli des témoignages des badauds. Il décrivait comment un soldat avait embêté une voyageuse allemande qui l’avait giflé. Ce dernier avait répliqué, mais s’était retrouvé rapidement au tapis. Ses compagnons étaient venus à sa défense, mais s’étaient fait donner une leçon par un grand gaillard arrivé de nulle part. Selon les informations recueillies par le journaliste, les deux personnes voyageaient seules, mais s’étaient enfuies ensemble. Apparemment, les deux avaient eu un entraînement avancé au combat corps à corps, ce qui laissait supposer une formation militaire. On recommandait la vigilance à la population et d’avertir les autorités policières, si le couple était aperçu. Dans les deux cas, la description aurait été suffisamment précise pour nous faire repérer, cependant avec nos déguisements, c’est beaucoup moins probable.

À midi pile, le train arriva à la gare Rome-Termini. Sur les quais, nous avons croisé des carabinieri, dont nous n’avons absolument pas attiré l’attention. Le hasard voulait que Maria aille visiter un cousin garde suisse au Vatican. Étant sans le sou, elle m’a donc gentiment payé le taxi. Mon rendez-vous aux bureaux de la Congrégation des rites étant à 13 h 30, nous avons amplement eu le temps de casser la croûte dans une trattoria située juste à côté des murs d’enceinte du Vatican, encore une fois financé par Maria.

Une fois le repas terminé, je m’excusais auprès de Maria en lui demandant si je pouvais la rejoindre après ma réunion. Elle m’a dit de la retrouver à la Garnison des gardes suisses. Après un bref au revoir, je me dirigeai vers l’édifice de la Congrégation des rites, situé juste en face de l’entrée de la basilique Saint-Pierre. Un jeune prêtre m’accueillit dans le vestibule et me conduisit vers le bureau du cardinal Salotti. Un homme âgé au front haut et aux cheveux coupés très court m’attendait derrière son pupitre.

–Signore Royer ! Nous vous attendions avec impatience. J’espère que le voyage entre Heidelberg et ici ne fut pas trop désagréable. Cependant, je suis un peu étonné. On vous avait décrit comme un étudiant fraichement sorti de l’université alors que j’ai devant moi un homme dans la cinquantaine avancée !

–Cardinal Salotti, ce fut un long voyage, malgré tout assez agréable surtout depuis que je suis sous le soleil de l’Italie. Effectivement, on vous a bien informé : j’ai 25 ans. Si je parais plus âgé, c’est en raison d’un déguisement pour plus de discrétion, car on m’avait indiqué à mon départ de Heidelberg que cette mission était sensible. Joignant le geste à la parole, j’enlevai aussitôt mes lunettes et retrouvai une vue normale.

Je ne crus pas bon de lui donner plus de détails. Au mieux, l’explication risquait d’être longue et, au pire, de me créer des problèmes.

 –Vous êtes donc fidèle à votre réputation. Vous nous avez été décrit comme un jeune homme brillant, polyglotte, athlétique, brave et à l’aise dans tous les milieux. C’est exactement ce dont nous avons besoin pour une mission toute particulière.

–Je vous remercie de tous ces bons mots, mais quelle est cette mission au juste ? Le colonel Pash ne m’a dit que je jouerais l’avocat du diable, que je partais immédiatement pour le Japon, mais qu’avant je devais passer par le Vatican. Il me semblait que ce poste dans les procès en béatification et en canonisation était occupé par un religieux.

–Effectivement, j’ai moi-même été advocatus diaboli à une certaine époque, même si l’expression correcte est plutôt promotor fidei, promoteur de la foi. Techniquement, vous ne serez pas avocat du diable au sens théologique du terme, mais au sens scientifique. Nous sommes face à une situation exceptionnelle qui demande des approches extraordinaires.

Vous savez probablement que les villes d’Hiroshima et Nagasaki abritaient de nombreux catholiques. Très inquiets de la situation de nos confrères missionnaires, nous reçûmes finalement de leurs nouvelles quelques jours après les terribles bombardements. Les deux messages : un en provenance des Jésuites d’Hiroshima, l’autre des Franciscains de Nagasaki mentionnaient qu’ils avaient miraculeusement survécu au feu nucléaire grâce à la récitation du Rosaire. Cette nouvelle eut l’effet d’une bombe atomique au Vatican ! Théologiquement, il y a un élément de ressemblance avec la survie miraculeuse de Sidrac, Misac et d’Abdénago décrite dans le troisième chapitre du livre de Daniel. Certains y voient un lien avec la danse du Soleil observée à Fatima, alors qu’il se serait jeté sur la Terre. Pour des raisons semblables, d’autres encore le relient aux secrets de Fatima.

Votre tâche, en tant que scientifique, consistera à vérifier s’il s’agit véritablement d’un miracle. L’objectif est de procéder le plus rapidement possible. D’une part, s’il s’agit d’un message divin, étant donné l’état du monde, il doit être connu dans les plus brefs délais. Avec le déferlement du Mal sur la Terre des dernières années, dont même le Saint-Siège n’a pas été épargné, un tel miracle serait une source d’espoir pour les millions de miséreux qu’a laissé la guerre. D’autre part, nous craignons que les Américains qui occuperont bientôt le Japon tentent de censurer toutes informations provenant des deux villes martyres. Car selon les renseignements dont nous disposons, leur action pourrait être interprétée comme un crime de guerre. C’est pourquoi il est essentiel que vous arriviez sur les lieux avant eux.

Toute une mission ! Aller chercher des renseignements pour l’Église catholique dans un pays qui était un ennemi juré jusqu’à la semaine passée, qui n’est pas encore pacifié, et le tout avant que les Américains n’aient eu le temps de débarquer. 

–Je vois ce que vous voulez faire, mais c’est pratiquement impossible. D’abord, il faut entrer au Japon avant les Américains. De plus, une fois au Japon, il faut se rendre à Nagasaki et Hiroshima qui sont complètement dans le sud du pays. Un Caucasien parmi des Asiatiques ne passera pas inaperçu. Et, je doute que les Nippons soient très enthousiastes à voir débarquer un étranger chez eux. J’ai toutes les chances de ne pas me rendre à destination.

–Ayez la foi ! Le simple fait que vous soyez ici tient du miracle. Imaginez un physicien spécialiste des effets des radiations avec une expérience en reconnaissance militaire parlant le japonais et catholique ! On aurait demandé cela et on nous aurait dit que c’est impossible. Pourtant, vous êtes là !

–Justement comment m’avez-vous trouvé ?

–Nous avons envoyé des télégrammes aux membres de l’Académie Pontificale spécialisés en physique, du moins ceux que nous avons pu rejoindre, Werner Heisenberg étant prisonnier des Anglais, afin qu’ils nous proposent des candidats pour cette mission délicate. Deux d’entre eux, Max Planck et Franco Rasetti, nous ont spontanément suggéré votre nom en mentionnant que vous aviez un esprit curieux et aventurier. Il nous a fallu quelques jours pour vous retrouver. Votre officier supérieur, le Colonel Pash, nous a mentionné que vous étiez courageux et plein de ressources. Il a consenti à vous libérer temporairement à la condition explicite que vous vous rapportiez au commandement américain au Japon dès que votre mission pour nous sera terminée.

–Je vous remercie de votre confiance, mais cela ne règle pas les problèmes logistiques liés à mon voyage.

–Tout juste, c’est pourquoi vous allez m’accompagner jusqu’au Palais Apostolique pour une autre réunion où nous vous expliquerons les détails.

Je demandai la direction des toilettes au cardinal afin d’éliminer le reste de mon déguisement qui commençait d’ailleurs à se détériorer sous l’effet du chaud climat italien. Une fois le collodion sur mon visage et mes mains, ainsi que le morceau de papier dans ma chaussure enlevés, j’avais rajeuni de 10 ans, car je ne pouvais rien pour mes cheveux maintenant gris.

Il ne fallut que quelques minutes pour parcourir les quelques centaines de mètres entre les bureaux de la Congrégation des rites et le Palais Apostolique, bien que le vieil homme marchait d’un pas lent en me tenant par le bras. L’ecclésiastique me guida à travers les corridors de ce bâtiment à la décoration opulente vers une salle où on nous attendait.

Dans celle-ci se trouvait assis à son bureau le cardinal Montini, bras droit du pape. Deux autres personnes occupaient les chaises devant lui. Je reconnus le philosophe Jacques Maritain, ambassadeur de la France auprès du Saint-Siège. L’autre chaise était occupée par Maria dont le visage fit un curieux rictus en me voyant. Elle portait l’ensemble rouge vif avec le béret blanc qu’elle avait enfilé en vitesse dans les latrines du bijoutier sur le Ponte Vecchio. Il fallait être aveugle pour ne pas voir la ressemblance entre ses vêtements et ceux d’un cardinal. Il y avait clairement un message subtil de défiance face à ces ecclésiastiques.

Le cardinal Salotti me pointa la chaise à droite de Maritain alors que lui-même occupa celle à ma gauche. Rien n’est laissé au hasard en diplomatie. L’ordre des chaises détermine l’ordre de préséance. Ici, il était clair que j’étais l’homme du Vatican, la France et la Croix-Rouge ayant des rôles secondaires aux yeux du Vatican dans la mission que l’on voulait me confier. Le cardinal Montini prit alors la parole.

Bene, ecce homo, nous allons pouvoir commencer. Permettez-moi de faire les présentations d’usage. Voici, le cardinal Salotti, préfet de la Congrégation des rites, le capitaine Jean Royer, physicien canadien spécialiste des radiations, prêté par l’armée américaine, Jacques Maritain, ambassadeur de France, et mademoiselle Maria Jeanerette, représentante de la Croix-Rouge internationale. Je me penchai légèrement en avant pour voir le visage de Maria, qui était visiblement fâchée. De façon tout à fait non diplomatique, elle reprit immédiatement le cardinal sur un ton des plus crus.

–Dr Jeanerette s’il vous plait, mon statut conjugal n’a aucune importance, mais mon statut de médecin, oui. J’ai réalisé à ce moment qu’elle avait finalement enlevé sa bague.

Le cardinal Montini sembla un peu désorienté par la réplique cinglante, mais reprit aussitôt son allocution.

–Nous sommes ici réunis par un singulier concours de circonstances nous obligeant à collaborer d’une façon inhabituelle pour une opération humanitaire unique. L’objectif est de porter assistance à la Croix-Rouge internationale pour livrer une cargaison de médicaments extrêmement importante au Japon. L’état de santé de la population civile et des prisonniers de guerre est déplorable. Cette livraison représente la différence entre la vie et la mort pour nombre d’entre eux.

Maria compléta ajouta son grain de sel en exhibant une petite boite rectangulaire qu’elle avait dans sa poche dont elle sortit une ampoule.

–Je tiens dans ma main une dose de pénicilline. C’est généralement suffisant pour sauver la vie d’un adulte ou de trois enfants ou… pour guérir de la syphilis ! Avec son emballage, cette petite fiole pèse 12 g, soit par un curieux hasard à peu près la même masse qu’une balle de .303 ou de .30-06. Dans une caissette de transport, il y en a dix. Sur une palette, il y a 25 rangées de 300 boites. Au total, on a 75 000 doses dans une palette de 900 kg. L’objectif de la mission est de livrer deux palettes au Japon, soit suffisamment de médicaments pour sauver un minimum de 150 000 vies, soit l’équivalent de celles perdues grâce au travail des physiciens il y a deux semaines !

Maria était vraiment agressive. On n’était plus dans la simple fronde. Elle était visiblement très irritée et j’en étais en partie la cible pour une raison que j’ignorais.

Jacques Maritain prit alors la parole.

–Les Américains nous ont fait savoir que tant que le Japon ne sera pas pacifié, il ne sera pas possible d’utiliser leurs avions-cargos pour faire des livraisons de médicaments. Afin d’assister la Croix-Rouge, à la demande du Vatican, le gouvernement français en collaboration avec le gouvernement italien a affrété un avion de transport à très long rayon d’action, un Savoia-Marchetti SM.75 GA. Le chemin le plus court entre Rome et Tokyo passe par l’URSS. La France, contrairement au Vatican et à l’Italie, a de bonnes relations avec les Soviétiques. Nous avons donc négocié un droit de passage sur leur territoire et un ravitaillement en carburant à l’aéroport de Tomsk en Sibérie.

De Tomsk, le trajet se complique en peu en raison des combats en Mandchourie, qui ne permettent pas de suivre la route orthodromique. Il faudra donc vous diriger en droite ligne vers l’ile de Jeju en Corée, présentement occupée par les Japonais. Vous survolerez le territoire chinois, mais nous nous sommes assurés avec la collaboration des Soviétiques que vous auriez un passage sans encombres. De l’ile de Jeju, vous remonterez vers Tokyo où les représentants de la Croix-Rouge locale vous attendent. L’accès à l’espace aérien japonais nous a été assuré par le Vatican qui a maintenu de bonnes relations avec l’état nippon.

Vous décollerez ce soir à 21 h de l’aérodrome de Ciampino et arriverez à Tomsk vers 19 h 30. Après un court arrêt technique, vous repartirez à 22 h 00 afin d’atterrir à Tokyo vers 18 h 00. Votre horaire est très serré. En raison de l’urgence de la mission, mais aussi pour des considérations techniques. En effet, il faut mieux partir de nuit quand l’air est plus frais et qu’il y a moins de turbulences, ce qui aide au décollage, alors que de préférence on atterrit de jour pour une meilleure visibilité. Le vol de nuit rend aussi la navigation astronomique plus facile.

Une idée folle me traversa alors l’esprit.

–Étant donné que la trajectoire de vol passe près d’Hiroshima et de Nagasaki est-ce que vous avez planifié de m’y parachuter. Cela me permettrait d’être encore plus rapidement sur les lieux.

J’ai cru entendre Maria émettre un petit cri, à peine avais-je soulevé cette hypothèse. Maritain élimina cette option aussitôt.

–Nos analystes ont examiné cette idée, mais c’était trop risqué, car cela ressemblait trop à une invasion militaire. Il était probable que les Japonais vous aient exécuté sur-le-champ. C’est pourquoi l’approche par voie terrestre ou maritime a été préférée, même si demandera plus de temps.

Le cardinal Salotti prit alors la parole.

–Nous vous avons produit une lettre de marque qui vous aidera à avoir l’assistance des autorités japonaises une fois sur place. Il y a des gens qui vous attendront à Tokyo pour vous prêter main forte. Ceci dit, il est absolument essentiel que vous vous assuriez que la pénicilline se rende à la Croix-Rouge. Nous soupçonnons que les militaires pourraient tenter de la garder pour leur propre usage.

Maria interrompit brusquement la discussion.

–Je ne vois vraiment pas la nécessité d’envoyer un militaire pour livrer de la pénicilline. Je suis très capable de faire cela et j’ai l’expérience des zones de guerre. Le simple fait d’envoyer un militaire avec la pénicilline pourrait provoquer une réaction agressive des Japonais, ce que nous ne voulons pas…

Maritain la coupa.

–Nous avons évalué cette option. Elle est trop risquée tant que le Japon ne sera pas pacifié. Soyez assurée que vous serez à bord du premier vol humanitaire dès que ce sera prudent de le faire. Entretemps, prenez votre mal en patience.

Le cardinal Montini joua de diplomatie.

–Dr Jeannerette, je comprends très bien votre volonté d’assister l’aide humanitaire au Japon. C’est très noble. Mais pour l’instant, votre présence est requise ici, en particulier pour coordonner les envois de matériel de premier secours dans toute l’Europe. On vous attend à Castel Gandolfo justement dans ce but. De plus, vous aurez la possibilité d’assister des réfugiés qui sont encore là-bas. Vos compétences médicales y seront très utiles.

Je vis un bref instant le visage de Maria : il était aussi rouge que ses vêtements et marqué de colère. À ce moment, une pensée fugace me traversa l’esprit : le diable doit ressembler à cela.

Le reste de la réunion se conclut sur des banalités. Le cardinal Montini nous informa seulement qu’une voiture nous conduirait, moi et Maria, à Castel Gandolfo et qu’elle serait en face du Palais du Gouvernorat à 16 h. La même voiture nous reprendrait à 19 h 30 pour nous amener à l’aéroport, ce qui nous laissait un peu plus d’une heure pour les préparatifs de vols. Entretemps, nous avions quartier libre. Sur ce, la réunion se termina et nous allâmes chacun de notre côté.

Je n’eut que le temps de faire quelques pas que Maritain s’adressait à moi.

–Vous avez donc choisi la voie des armes, finalement ! C’est un parcours un peu singulier pour un physicien épris de philosophie.

Maritain m’avait visiblement reconnu. Il faut dire que j’avais assisté à toutes ses conférences à Montréal en novembre 1943 et que j’avais soulevé des critiques assez dures face à sa philosophie « personnaliste », que je trouvais trop individualiste à mon goût. Charles De Koninck m’avait bien préparé à ce genre de débat. Je le repris aussitôt.

–Je n’ai pas choisi l’armée. On donne un grade militaire au civil en fonction de l’échelle de paie.

–Ce n’est pas l’information que l’on m’a transmise. Mais ne perdons pas de temps avec ce sujet.

Maritain m’entraina rapidement dans un petit bureau vide afin de continuer notre conversation plus discrètement.

–Votre collègue physicien Pierre Auger vous transmet ses salutations, ainsi qu’un compteur Geiger portable. La durée de la pile en marche ne dépasse pas 12 heures, alors il a précisé d’en faire un usage judicieux. L’appareil est sensible aux rayons gamma et partiellement aux bêtas, mais pas aux particules alpha. Il vous recommande donc de vous protéger des poussières.

De plus, selon lui, il serait important que vous collectiez des petits morceaux de métal en notant la distance à l’hypocentre. Apparemment, des pièces de monnaie sont parfaites pour cet usage. Une fois votre mission complétée, transmettez-les à Frédéric Joüon des Longrais, directeur de la Maison franco-japonaise à Tokyo. Ma spécialité étant la biologie, je ne vois pas l’intérêt de l’exercice, mais on m’a dit que vous comprendrez.

Clairement, Maritain connaissait ma présence au Laboratoire de Montréal, peut-être connaissait-il ma présence au Camp X. Je ne pense pas qu’il était au courant de ma participation à la mission Alsos ; les Américains avaient bien caché leur jeu. La monnaie, c’est pour mesurer le flux de neutrons par la radiation résiduelle qu’elles émettront. De composition chimique assez standard, chaque pièce se comporte comme un dosimètre à neutrons. Et de là, il sera aisé de calculer la puissance de la bombe.

–Je vois que vous en savez plus que vous ne le laissez paraitre. Ces instructions me seront effectivement très utiles. J’essayerai de répondre à cette demande. Notez qu’il s’agit d’une mission déjà ardue, alors je ne peux pas garantir que je vais réussir à accomplir toutes ces tâches.

–Effectivement, mais elles sont fondamentalement, ce qui a permis d’ouvrir de nombreuses portes qui seraient restées closes.

Avec cette simple phrase, Maritain avait illustré tout un jeu diplomatique qui avait eu lieu en coulisses, loin des regards. Clairement, les Français avaient un intérêt stratégique dans cette mission. Ils avaient probablement leur futur programme nucléaire en tête. Mais, encore, ils avaient peut-être joué la carte de la bombe avec les Soviétiques. Un droit de passage en échange d’un peu de physique nucléaire. On jouait dur dans les coins sombres.

Maritain continua la conversation sur les sujets scientifiques et philosophiques en nous dirigeant tranquillement vers les jardins du Vatican. Nous nous sommes séparés vers 15 h. Je profitai du temps restant pour continuer l’exploration des jardins. Au hasard de mes pérégrinations, je tombai sur Maria qui semblait chercher un peu de fraicheur à la fontaine de l’Aigle. Pourtant, elle ne semblait pas réjouie de me voir.

–Tiens, un héros viril assoiffé de sang et d’adrénaline, qui vient vers moi ! Pauvre petite princesse en danger qui a besoin d’être secourue par un chevalier en armure ! Fichez-moi la paix s’il vous plait ! Le carcajou ne décolérait pas.

–Euh ? Rebonjour, est-ce que je peux savoir ce que je vous ai fait ?

–Ce que vous m’avez fait !!! Vous vous êtes moqué de moi ! Vous êtes un foutu militaire ! Une machine à tuer sans cervelle qui croit que son uniforme lui donne tous les droits !

–Premièrement, je ne suis pas militaire. Je suis un civil rattaché à l’armée américaine. Le grade c’est pour l’échelon de la paie. Deuxièmement, je ne suis pas une machine à tuer sans cervelle.

–C’est vous qui le dites ! J’ai vu comment vous avez cassé la gueule aux trois soldats italiens. C’était un travail de pro et je m’y connais. J’ai lu sur votre visage l’enthousiasme à l’idée de sauter d’un avion au-dessus d’un territoire ennemi. Vos techniques de déguisement, c’est aussi du grand art. De plus, vous parlez couramment au moins 4 langues. Si vous n’êtes pas militaire, vous travaillez pour les services secrets, ce qui est encore pire !

Maria m’avait percé à jour. Il valait mieux jouer de franchise.

–Non, je ne travaille pas pour les services secrets, mais j’ai effectivement eu une formation d’espion. Étant donné que la mission de récupération de la technologie allemande à laquelle je devais participer était très près du front, le gouvernement canadien a considéré que j’avais besoin d’un entrainement approprié. C’est pourquoi on m’a donné une formation paramilitaire. En passant, je parle aussi le japonais, ce qui fait 5 langues. Je vous fais humblement remarquer que rouler des centaines de kilomètres en zone de guerre pour évacuer des réfugiés n’est pas une sinécure non plus.

Cette réplique l’avait un peu déstabilisée.

–Qu’est-ce que l’on vous a appris mis à part l’autodéfense, le parachutisme et le déguisement ?

–Le combat au couteau, les interrogatoires, le tir par instinct, le tir longue portée, les tactiques militaires de base, le sabotage, la manipulation des explosifs, la survie, la lecture des cartes, l’infiltration et l’exfiltration, le crochetage des serrures, le codage des messages, l’usage des radios, la structure de l’armée et des services de renseignements allemands, les techniques de propagande et… les premiers soins.

Maria est soudainement devenue livide ; on aurait dit qu’elle allait vomir. Elle se leva d’un seul coup et s’écria : « J’ai besoin de prendre l’air ! », suivie d’une expression apparemment injurieuse dans une langue que je ne comprenais pas. Néanmoins, je l’accompagnai de loin dans la partie la plus boisée des jardins où l’on pouvait s’abriter du Soleil.

Elle ne m’adressa pas la parole, mais était encore visiblement très en colère. Je ne comprenais vraiment pas ce que j’avais pu faire pour la provoquer. J’ai bien essayé de changer l’atmosphère en lisant à voix les inscriptions sur les différents monuments, mais elle a fini par me répondre de façon cinglante « Je lis le latin au moins aussi bien que vous alors ne vous forcez pas pour m’impressionner ». Le reste de la marche se passe en silence sauf pour une remarque qu’elle fit : « Il y a vraiment beaucoup de sanctuaires de la Vierge ici. Cela doit cacher un problème freudien ! »

Nous sommes retournés au Palais du Gouvernorat où nous avons attendu, assis dans les marches, la voiture devant nous conduire à Castel Gandolfo. Cette dernière arriva peu après. Elle prit la banquette avant et je me suis retrouvé seul à l’arrière. Le chauffeur la salua un peu trop chaleureusement. J’en déduis qu’il devait s’agir du cousin garde suisse. Ce dernier m’adressa aussitôt la parole :

–Vous êtes le fameux Canadien qui a sauvé Maria des soldats et des carabineri ! Maria n’a que de bons mots à votre sujet : intelligent, cultivé et un parfait gentilhomme. Impressionnant le coup de la bague ! Vous auriez dû la voir, on aurait dit une jeune ado…

Le cousin ne finit pas sa phrase. Du changement brusque de trajectoire de la voiture, je déduisis que Maria lui avait donné un sérieux coup de coude. Suite à cet incident, le reste des 45 minutes du voyage se fit dans le plus grand des silences.

Nous sommes finalement arrivés à la résidence d’été des Papes. Maria était visiblement attendue. Deux bonnes sœurs s’empressèrent de venir à sa rencontre. Visiblement, elles attendaient avec impatience l’arrivée d’un médecin. Pendant la guerre, la résidence papale avait été convertie en camp de réfugiés sur ordre du Pape, le 22 janvier 1944. Jusqu’à 12 0000 déplacés avait occupé les lieux. Les plus âgés et les plus faibles avaient résidé à l’intérieur des bâtiments, mais beaucoup vivaient dans des abris de fortune et des tentes construites sur les terrains du domaine. Des familles entières étaient arrivées avec vaches, chevaux, mules et chèvres qu’ils faisaient paitre dans les champs. Même les appartements privés du Pape avaient été transformés en une pouponnière où 36 bébés étaient nés. Depuis la fin des combats, la plupart d’entre eux étaient retournés chez eux. Cependant, il y en avait encore un certain nombre, les plus faibles et les plus démunis, qui n’étaient pas en mesure de s’en aller.

Le cousin de Maria m’aida à sortir mes bagages de la voiture après avoir fait de même avec elle. Il n’avait pas manqué de la narguer en sifflotant La donna è mobile, ce qu’elle n’avait visiblement pas trop apprécié. De mon côté, j’avais moins de 3 heures devant moi. Bien qu’une promenade dans les jardins fût tentante, j’avais d’autres plans en tête.

En effet, je demandai à rencontrer le père Johan Stein. Ce jésuite néerlandais était le directeur de l’observatoire du Vatican depuis 1930. C’est lui qui avait coordonné son déménagement de Rome en 1933. Décidé à élargir les horizons scientifiques de l’institution, il avait aussi réussi à s’entourer d’une équipe chevronnée afin de monter un programme moderne en astrophysique. Il avait obtenu l’achat de 3 télescopes et de nombreux instruments de mesure, ainsi que la construction de 2 nouveaux dômes.

Personnellement, il préférait l’étude des étoiles variables et doubles en observation visuelle à la cartographie du ciel qui était la spécialité historique de l’observatoire. Par un curieux hasard, un des premiers astrophysiciens canadiens le révérend Roger Lecaire a travaillé un moment avec lui.

Le père Stein se fit un point d’honneur de me faire visiter ces installations. D’abord, au rez-de-chaussée du Palais épiscopal se trouvait le laboratoire d’astrophysique. Ce laboratoire était équipé d’une puissante gamme de spectrographes fournissant tout ce qui était nécessaire pour ce champ de recherche difficile, mais fondamentale pour interpréter les spectres stellaires. Il y avait un spectrographe à réseau Zeiss avec une caméra photographique et un grand spectrographe de la firme Steinheil de Munich avec trois prismes pour l’étude de la lumière visuelle et deux prismes de quartz pour l’ultraviolet. Le laboratoire était aussi équipé d’une chambre noire.

Au second étage, on trouvait dans une pièce la collection de météorites du Vatican. Son cœur avait été constitué par un noble français du XIXe siècle, le marquis Adrien-Charles de Mauroy. C’était un agronome distingué et un « gentleman-scientifique ». Sa collection de minéraux était célèbre dans toute l’Europe, et celle de météorites aurait été la deuxième plus grande détenue par un particulier au monde.

En 1905, une partie de sa collection de météorites (environ 150 pièces, pour la plupart des doubles et des échantillons plus petits) a été confiée au Vatican. Lorsque l’observatoire a déménagé à Castel Gandolfo en 1935, sa veuve Marie Caroline Eugénie a fait don du reste de sa collection. Cette dernière s’était enrichie très tôt de deux autres contributions importantes. La première est la météorite ferreuse Angra dos Reis en provenance du Brésil qui avait été donné au pape Léon XIII en 1888 et transférée à l’observatoire en 1917. Pratiquement entière et pesant plus de 6 kg elle portait des marques de son passage dans l’atmosphère. Il y avait aussi un morceau de la météorite de Naklha, donnée par John Ball, le chef par intérim de la Société géologique d’Égypte. Cette météorite est célèbre, car selon la légende elle aurait tué un chien lors de sa chute, ce qui en ferait la seule victime d’un impact céleste.

Au quatrième étage, on trouvait la bibliothèque. En 1910, le père Hagen, alors directeur de l’observatoire, s’était chargé de l’enrichir. La collection de magazines et de revues a été élargie grâce aux achats et aux dons de divers auteurs et institutions ; et avec l’approbation du pape Pie X, les anciens trésors de la bibliothèque du Vatican qui étaient d’un intérêt astronomique y ont été transférés. Parmi ceux-ci figuraient la série complète des publications Mémoires de l’Académie des sciences (de 1699) et Philosophical Transactions of London (à partir de son premier volume en 1665). Avoir plus de temps, je passerais des heures explorer cette collection d’ouvrages antiques.

Au cinquième étage, on trouvait les bureaux du personnel, la collection de cartes, les archives et la salle des batteries servant à fournir du courant continu aux instruments. Une grande pièce constituait un centre de contrôle afin de maintenir le temps sidéral. Une horloge à pendule Riefler de haute précision servait à piloter quatre autres horloges dont deux étaient placées dans les dômes adjacents. La stabilité de l’ensemble était assurée par les signaux horaires en provenance de Paris par radio.

Sur le toit on avait un grand dôme en bois de 8,5 mètres de diamètre reposant sur l’ancien escalier en colimaçon du palais épiscopal. Dans celui-ci, on avait installé un nouveau réfracteur visuel fabriqué par Zeiss. Disposant d’un objectif de 40 cm et d’une focale de 6 m, il était équipé d’un jeu de 9 oculaires. L’instrument était également pourvu d’un photomètre Graff pour étudier les étoiles variables et d’un micromètre pour mesurer les étoiles doubles. Les dômes étaient équipés d’une innovation de Zeiss : une plateforme mobile permettant à l’observateur d’être en permanence dans une position confortable.

Dans la deuxième coupole de 8 mètres de diamètre, également en bois, construit sur la solide fondation offerte par l’angle nord-est du palais, était placé l’instrument principal de l’observatoire : l’astrographe double de Zeiss. Il se composait d’un réfracteur avec un objectif à quatre lentilles de 40 cm d’ouverture et de 240 cm de longueur focale. Un télescope de 60 cm de diamètre et de 8,2 de longueur focale au foyer Cassegrain partageait la même monture. Sur cet instrument on pouvait installer un spectrographe pour la recherche en astrophysique. L’ensemble était équipé de deux viseurs. L’astrographe permettait de prendre des plaques photographiques de 30 cm de côté pour un champ de 8 degrés. C’était un instrument idéal pour l’étude des étoiles variables et de la détermination de l’orbite des astéroïdes et des comètes. On disposait aussi de deux primes en silex pour faire de la spectroscopie.

Le père Stein me fit remarquer les impacts de balles sur le dôme, un souvenir des combats de février 1944. Il me raconta du même souffle comment toutes les pièces de l’observatoire étaient remplies de réfugiés à cette époque ; incluant le dôme de l’astrographe de la Carte du Ciel, se situant à environ 800 m du palais épiscopal.

En se dirigeant vers lui, il me raconta l’histoire incroyable de cet instrument. Depuis 1887, l’observatoire du Vatican participait à un projet pharaonique : la Carte du ciel. Ce projet visait à cartographier toute la voute céleste jusqu’à la magnitude 11 ou 12 à l’aide de 22 000 plaques photographiques, qui fallait ensuite mesurer à la main. En tout, 18 observatoires participaient à ce projet, chacun étant responsable de sa région du ciel. La tâche était tellement immense que de 1910 à 1921, quatre sœurs avaient été enrôlées pour faire ces mesures. En tout, elle avait réussi à déterminer la luminosité et la position de 481 215 étoiles, à partir de centaines de plaques photographiques. Cette tâche avait demandé tellement de ressources qu’il avait ralenti la progression de la recherche européenne. Dieu seul sait si ce projet sera terminé un jour.

Afin de faciliter la mesure des plaques photographique, il avait aussi acheté des instruments spécialisés : un comparateur à clignotement, un photomètre thermoélectrique et une machine Zeiss « Komess » qui avait la particularité de ne pas utiliser de vis micrométrique, ce qui accélérait énormément le travail.

Le dôme en bois abritant le télescope trônait originalement sur la tour des vents dans les jardins du Vatican. Comme ce dernier, il avait été transporté ici et soigneusement restauré après 50 ans de service. Il s’agissait d’un drôle d’appareil de forme rectangulaire. Un astrographe de 33 cm d’ouverture et 343 cm de longueur focale permettant de faire des plates photographiques de 13×13 cm2, pour un champ de 2°. Assemblée solidairement sur une monture anglaise, une lunette de 20 cm d’ouverture et de 360 cm de focale servait au guidage pendant la pose. Près du zénith, l’astronome s’étendait sur une espèce de divan mobile alors qu’il observait. À des altitudes moins élevées, on utilisait en position semi-couchée un escabeau courbe monté sur un rail qui faisait le tour du télescope.

J’aurais aimé passer plus de temps à visiter le site, mais bientôt il me fallut partir pour l’aéroport. Ces deux jours de repos m’avaient chargé à bloc d’énergie. Heureusement, parce que j’allais en avoir besoin à un point que je n’aurais jamais imaginé.

Chapitre 6: Sur les pas de Galilée

Chapitre 8 : Tokyo express