Pour rejoindre le public de l’ère post-Trump et post-factuelle, la vulgarisation va devoir repenser ses priorités et réfléchir à des questions et à des mises en contexte qu’elle n’aurait pas considérées de prime abord « scientifiques ». Et elle va peut-être devoir repenser la façon dont elle collabore avec le journalisme.

Tout d’abord, un rappel. Les déclarations surréalistes des dernières semaines sur des « faits alternatifs » ont de quoi choquer, mais elles ne surgissent pas de nulle part. Elles sont l’aboutissement de décennies de stratégies de désinformation qui ont petit à petit enraciné dans l’esprit d’une partie de la population l’idée qu’un fait et une opinion, c’est la même chose. Que « toutes les opinions se valent ». Que « ma vérité vaut la tienne ».

Dans ce processus, plusieurs en sont venus à cataloguer « la science » comme « une opinion parmi d’autres ». Et sur ce dernier point, la communauté scientifique a sa part de responsabilité. Par ses accointances douteuses avec l’industrie au fil des décennies — le DDT, la peinture au plomb, l’amiante, le tabac — elle a justifié une méfiance dans certains cercles intellectuels. En parallèle, la vulgarisation a commis l’erreur de trop longtemps s’enfermer dans une démarche étroite : n’expliquer que la dernière recherche, la dernière innovation, ne parler de science qu’en termes de prouesses, de « progrès »... peu importe que le sujet s’appelle exploration de la Lune ou DDT.

Certes, toute la vulgarisation n’a pas été ainsi. Si les Français ont senti le besoin d’inventer le mot « médiation », c’est pour marquer le fait qu’il existe désormais un autre type de vulgarisation, qui analyse l’arrière-plan — comment la science se construit — et les contours — pourquoi telle « découverte » est moins spectaculaire qu’elle en a l’air, pourquoi parler de financement, pourquoi l’éthique, etc.

Mais la vulgarisation a été, par la force des choses, davantage vouée à la « promotion » de la science que le journalisme : des études ont en fait démontré que c’est à partir des années 1960 que les médias ont commencé à larguer la vision réductrice — la science synonyme de progrès — pour offrir un regard plus critique — c’est par exemple l’époque où les dossiers environnementaux prennent leur envol.

 

Identifier les erreurs pour aller plus loin

Évidemment, il y a encore du chemin à faire, comme en témoigne cette explosion récente de fausses nouvelles sur Facebook. Si les journalistes scientifiques et les vulgarisateurs avaient  réussi leur coup — et avaient eu plus de moyens à leur disposition — il n’y aurait pas un aussi grand nombre de gens prêts à croire qu’il puisse exister une telle chose qu’un « fait alternatif ». Il n’y aurait pas un aussi grand nombre de gens prêts à réduire la science à un establishment « vendu » aux grandes corporations.

Comment renverser la vapeur ? Il faut d’abord identifier les erreurs commises par la « vulgarisation classique », erreurs vers lesquelles se précipitent encore trop de scientifiques lorsqu'ils réduisent le public à un « déficit de connaissances » : le public serait un récepteur passif, attendant qu’on daigne lui expliquer la dernière découverte. Alors qu’au contraire, le gros du public veut qu’on lui explique en quoi ça le concerne, quel impact ça aura sur lui. C’est la raison pour laquelle les journalistes ont compris, bien avant les climatologues, qu’il était futile de se contenter d’injecter davantage de faits dans la tête des climatosceptiques pour qu’ils « comprennent ». De la même façon qu’aujourd’hui, il est futile d’espérer qu’à coups de faits statistiques, on puisse convaincre les électeurs de Trump qu’ils ont tort. En fait, chaque fois qu’on lui laisse entendre qu’on le considère comme ignorant parce qu’il nie la fonte de l’Arctique, on le conforte dans sa conviction que « la science » fait partie d’un establishment déconnecté du plancher des vaches.

Comme l’écrivait le 24 janvier l’auteur britannique Peter Broks, aux yeux du public désabusé ou cynique qui a voté pour Trump ou pour le Brexit, « science et technologie peuvent être vues comme des complices dans la création de sa détresse et de son aliénation ».

Une des pistes de solution de Broks : attendu que pour l’électorat de Trump — ou de Marine Le Pen — l’ouverture au reste du monde est responsable de tous les maux, il faut trouver une façon de rejoindre ces électorats à travers le thème de l’ouverture sur le monde. « Nous avons besoin d’une vision de la société — libre, ouverte et inclusive — que la science peut nous aider à créer. »

 

Est-ce que ce type d’efforts existe déjà dans le journalisme scientifique ? À mon avis, oui.

  • On l’a senti chez les nombreux journalistes qui, depuis 15 ans, ont suivi de près le mouvement d’accès libre aux recherches scientifiques — un mouvement ouvert et inclusif, qui est en même temps une critique sévère des grandes corporations, en l’occurrence, les éditeurs de revues scientifiques. Le problème : c’est un sujet aride et il est difficile de ne pas lasser le public (nos plus anciens textes remontent au début des années 2000 et n’ont jamais fait partie de ceux qui avaient un grand succès).
  • Je sens aussi, du côté anglophone, une tendance vers un journalisme scientifique amélioré dans la couverture de la technologie CRISPR de manipulation des gènes : ce qu’on observe en arrière-plan, c’est un journalisme sceptique face aux dérives possibles et aux corporations qui bataillent pour s’approprier les droits de propriété intellectuelle. Mais là non plus, ce n’est pas le sujet le plus facile et l’autre extrême — chanter les louanges de CRISPR — pourrait paradoxalement intéresser davantage de gens — perspectives de traitements pour des maladies rares, infantiles ou héréditaires.
  • Le débat sur les nanotechnologies en a été un qui, depuis 20 ans, a été utilisé par des penseurs pour suggérer comment le public pourrait être davantage participatif. Le sociologue britannique Jack Stilgoe écrivait dès 2007, dans un document intitulé Nanodialogues, que lorsqu’on arrive à l’impliquer, le simple citoyen arrive avec des questions pertinentes:

Les politiques de la science sont subtiles. Ce sont des questions sur ce dont la science a besoin et sur la science que nous voulons. Des questions sur l’incertitude, la preuve et le fardeau de la preuve. Des questions sur la propriété, l’accès et le contrôle. Nous devons apprendre comment ouvrir et débattre de ces questions en public.

 

  • Enfin, les notions de biais de confirmation — ce réflexe que nous avons tous de n’écouter que les opinions qui confirment nos opinions — et de préjugés inconscients sont de ces concepts dont il faudrait plus souvent parler. Je les ai intégrés à mon cours de vulgarisation il y a quelques années, parce qu’il m’apparaissait que, puisqu’il s’agit d’une chose que nous partageons tous, au même titre que les 5 doigts d'une main, on peut pointer les erreurs que le biais de confirmation nous fait commettre, sans que personne ne se sente accusé d'ignorance.

 

Diversifier les approches et outiller l’internaute

Un article récent du magazine Undark entrevoit lui aussi des pistes de solution pour les journalistes scientifiques. Plutôt que de « simplement ajouter de la science », il faut « diversifier les approches ». Par exemple, en privilégiant des sujets que des gens « ne considéreraient même pas être de la science », avance un spécialiste de la communication de risque, Michael Cacciatore de l’Université de Georgie.

Le gros de la science dont nous parlons n’est pas de la pure science. C’est de la science avec des impacts économiques, avec des impacts moraux, c’est de la science qui affecte la place des États-Unis dans le monde. 

« Impliquer davantage le public » et « amener le journaliste scientifique à diversifier ses approches » : ça rejoint aussi cette autre piste de solution, le mouvement de vérification des faits, dans lequel s’inscrit le Détecteur de rumeurs.

  • Diversification des approches : parce que le fact-checking n’est pas une forme d’écriture journalistique classique.
  • Et implication du public : parce qu’une telle approche ne prend tout son sens que si le public se l’approprie. Un journaliste qui vérifie la véracité d’une affirmation ne s’adresse pas juste à un public qui attend passivement qu’on lui lance des faits. Il s’adresse à un public actif qui saisit au vol les outils qu’on lui propose pour, la fois suivante, distinguer lui-même le vrai du faux.

Je ne prétends pas que ce billet ait fait le tour des pistes de solution. L’avalanche de constats « post-factuels » bouleverse en ce moment la réflexion sur l’avenir du journalisme, et obscurcit les boules de cristal. Mais il est clair que, par l’embauche de journalistes scientifiques, on contribuera à aider le public à distinguer le vrai du faux. Certes, davantage de scientifiques qui vulgarisent et de relationnistes spécialisés en science y contribueront eux aussi, avec les ambitions et les moyens de leurs institutions respectives. Mais si on veut assurer une communication indépendante des compagnies ou des universités, libre d’investiguer toutes les affirmations, libre de contextualiser et de critiquer, il faut embaucher plus de journalistes scientifiques.