Le lancement d’une sonde chinoise vers la Lune rappelle qu’une autre course à la Lune est en cours. Cette fois, les participants ne seront plus les États-Unis et l’Union soviétique, mais les trois géants d’Asie.

 

Le Japon a lancé Selene le 14 septembre. La Chine a lancé Chang'e-1 le 24 octobre. Et l’Inde doit lancer Chandrayaan-I en avril 2008. Avec cette triade, les scientifiques pourraient se retrouver avec la plus grande moisson de données sur notre satellite depuis les missions Apollo, il y a près de 40 ans.

Et cette fois, les scientifiques asiatiques auront la priorité, se réjouissait récemment, dans la revue américaine Science, le planétologue Hitoshi Mizutani, qui fut responsable du développement du projet Selene, jusqu’à sa retraite il y a deux ans de l’Institut des sciences de l’espace et de l’astronautique, au Japon.

Décrite comme « la plus grande mission lunaire depuis le programme Apollo », Selene, ou Kaguya en japonais, a pour mission de mieux comprendre l’origine et l’évolution de la Lune, mais aussi d’amasser des données susceptibles de servir à de futures explorations —voire à un établissement permanent, comme en rêvent les Américains. Géographie, minéraux, composition de la surface et du sous-sol, restes d’un champ magnétique...

Mais la principale particularité de Selene / Kaguya, c’est qu’elle est composée de trois engins : le satellite principal, et deux satellites secondaires. Ces deux derniers se sont séparés de leur maman les 9 et 12 octobre; l’un des deux servira de relais pour les communications et le second mesurera le champ gravitationnel de la Lune. Le satellite principal, qui a atteint son orbite définitive, à 100 km d’altitude, le 21 octobre, doit tourner là-haut pendant un an.

 

Stratégies à long terme

Quant à la Chine, son lancement de cette semaine s’inscrit dans une stratégie clairement annoncée depuis l’été 2005 (voir ce texte) : première étape, le lancement d’un satellite destiné à cartographier la Lune depuis l’orbite; deuxième étape, l’alunissante d’un robot, en 2010.

Le programme spatial chinois a progressé depuis 1992 avec lenteur —ou méthode— tout à fait à l’inverse des bonds spectaculaires —suivis de longues périodes de torpeur— auxquels nous a habitué le programme spatial américain. Mais c'est une stratégie qui, jusqu'ici, s'est avérée payante. La Lune, en 2100, appartiendra-t-elle à la Chine?

Enfin, l’Inde devient elle aussi un joueur sur qui compter. Ce n’est pas un hasard si, à la fin septembre, se tenait à Hyderabad, dans le sud du pays, un congrès international sur la conquête de l’espace, réunissant environ 2000 scientifiques, industriels et astronautes. Le marché du lancement des satellites pourrait continuer de croître dans les prochaines années, avec les besoins des pays émergents, et l’Inde veut se tailler une part de ce marché.

Ce n’est qu’en 1997 que l'Inde a mis elle-même en orbite un satellite pour la première fois. À l’époque, le programme spatial indien avait souffert de la décision des États-Unis d’interrompre tout transfert à l’Inde de technologies liées aux fusées, de peur que celles-ci ne soient employées à des fins militaires contre le vieil ennemi, le Pakistan. Aujourd’hui, la motivation à long terme est la même : se détacher de la dépendance. Lorsque, dans quelques décennies, les voyages spatiaux seront devenus routiniers, « nous ne voulons pas être obligés d’acheter des billets sur les engins des autres », explique G. Madhavan Nair, directeur de l’Organisation indienne de recherches spatiales.

L’engin indien se livrera lui aussi à de la cartographie lunaire. En fait, le point commun à ces trois missions est de remettre à jour nos cartes lunaires, avec les technologies d’aujourd’hui (l’imagerie 3-D, notamment). À cela l’engin indien Chandrayaan-1 sera le seul des trois à ajouter une sonde qui ira toucher du doigt notre satellite : un engin qui s’en approchera doucement, prenant des images en haute définition avant d’aller s’écraser.

Mais ce sont là des détails anecdotiques, à côté de l'objectif à long terme des trois géants: conquérir eux-mêmes l'espace, développer eux-mêmes les technologies (incluant les technologies militaires), sans avoir la main liée par un puissant partenaire.