S’il y a un chercheur qui est content de la façon dont la révolution de la rue s’est achevée en Egypte, c’est bien Gene Sharp. Ce politologue est un des chefs de file depuis des décennies de la « théorie » de la non-violence pour faire tomber une dictature.

Son petit livre de 93 pages, From Dictatorship to Democracy : A Conceptual Framework for Liberation (1993) a été traduit en 24 langues — incluant l’arabe. On prétend qu’il aurait inspiré des dissidents à travers le monde. S’il n’a rien inventé — Gandhi et Martin Luther King, vous connaissez? — il semble celui, à en juger par autant par les éloges que par les critiques, qui a construit le plus solide assemblage théorique pour démontrer que la non-violence est le moyen le plus « efficace » pour battre un régime corrompu et violent. La violence, écrit-il, même au service d’une « juste cause », ne fait qu’engendrer davantage de problèmes.

Il suffit de lire l’Histoire pour s’en convaincre : de la Norvège occupée par les Nazis pendant la Deuxième guerre mondiale jusqu’à une révolte de la « classe ouvrière » romaine — la plèbe, comme on disait — en 494 avant Jésus-Christ. « Par de l’action non-violente, des gens ont obtenu de plus hauts salaires, brisé les barrières sociales, changé les politiques gouvernementales, contré des envahisseurs, paralysé un empire et dissout des dictatures », écrit Gene Sharp, aujourd’hui âgé de 83 ans.

Sans compter que les mouvements non-violents sont plus susceptibles d’obtenir un appui international. Ça n’avait pas beaucoup d’importance à l’époque des Romains, mais il est difficile de s’en passer à l’ère YouTube.

Bien sûr, admet Sharp, les mouvements non-violents ont souvent échoué. D’inombrables résistants ont été emprisonnés et tués. Mais les gens doivent se défaire de l’idée qu’ils sont faibles et que leur seule solution est de frapper plus fort que le régime : même les plus tyranniques des chefs d’État s’appuient, dans une certaine mesure, sur le soutien (ou l’inertie) des citoyens, pas juste sur la force militaire.

Reste qu’en dépit des éloges dont il fait l’objet, Sharp a l’honnêteté d’admettre que rien n’était décidé d’avance en Égypte. « Je n’avais pas prédit ça », disait-il au National Catholic Reporter, 10 jours avant le départ de Moubarak.