Qu’est-ce que la science-fiction? Et pourquoi tant de gens la considèrent-elle encore, après plus d’un siècle d’existence, comme de la sous-littérature? Les deux questions sont peut-être liées.

Peut-on définir la science-fiction?

S’il est facile de définir le roman policier —un crime est commis, quelqu’un le résoud— ou le roman d’amour —ils furent heureux et eurent beaucoup d’enfants— la science-fiction a toujours causé des maux de tête. Un roman qui met en scène des extra-terrestres mais se déroule au Moyen âge relève-t-il de la science-fiction? (oui) Et s’il présente un télépathe à notre époque, sans aucune technologie futuriste? (probablement) Et une utopie écologiste? (sans doute)

Science-fiction ou fantastique?

Il y a plus compliqué. Frankenstein (en 1818!) appartient-il à la science-fiction (SF) ou au fantastique? La plupart des définitions de la SF parlent de spéculation, d’anticipation —bref, la SF propose une explication scientifique, même si celle-ci, parfois, est très mince et peu vraisemblable. Des zombies qui sortent de leurs tombes à cause d’un virus mutant: c’est de la science-fiction. Des zombies qui se réveillent le soir de l’Halloween: c’est du fantastique.

«Tenter de définir la science-fiction, a déclaré l’un de ses géants, Arthur C. Clarke, c’est presque aussi difficile, quoique pas aussi populaire, que de définir la pornographie.»

Est-ce que la SF change?

Pour ceux qui sont intéressés par son évolution toutefois, les repères chronologiques sont faciles: fin XIXe siècle, les précurseurs, dont Jules Verne et H.G. Wells; années 1920 à 1940, époque de gloire des magazines américains ( Amazing Stories et autres Astounding Stories), où s’enracinent les thèmes (et les clichés) qu’on associe à la SF; après 1945 et la bombe, futurs plus pessimistes; après 1960, diversification dans le contenant (écriture) et le contenu (psychologie, écologie, féminisme, politique, rapports sociaux, médias, etc.), en plus de se nourrir des progrès fulgurants de la génétique ou de l’informatique.

Peut-on sortir des clichés?

Pourtant, ce qui colle à la peau de la SF, ce sont les combats dans l’espace, les robots qui asservissent l’humanité et les voyages dans le temps (ou les trois en même temps!). Les romanciers et les universitaires décodant la SF —et ils sont nombreux— ont beau souligner, vingt fois plutôt qu’une, que ces clichés appartiennent à la littérature d’avant 1950, rien n’y fait: une grande partie du public reste collée sur cette image. Est-ce la faute à Star Treket aux productions télévisuelles, qui ont ressuscité des thèmes que la littérature commençait à laisser derrière elle?

À quoi sert la SF?

L’autre cliché, qui n’en est pas un, c’est que la SF aurait souvent prédit le futur, du sous-marin de Jules Verne jusqu’aux manipulations du vivant. Mais elle a joué un rôle plus large, celui de lanceur d’alerte.

  • Un très fort courant anti-militariste a entouré la SF des années 1950 et 60, dans la foulée de la peur d’une guerre atomique, puis de la guerre du Vietnam ( Le Dernier rivage , Niourk , ou Ray Bradbury dans une partie de ses Chroniques martiennes).
  • Avant même l’émergence d’un mouvement écologiste digne de ce nom, des romans de SF décrochaient des prix en faisant état de surpopulation ( Tous à Zanzibar , 1969), de pollution, d’espèces en voie de disparition et autres catastrophes environnementales (James Ballard, Brian Aldiss, Ursula Le Guin).
  • Avant que quiconque n’ait entendu le mot « Internet », l’idée de réseaux électroniques était familière aux lecteurs de Neuromancien (William Gibson, 1984), tandis que ceux du Meilleur des mondes avaient amplement eu le temps de disserter sur la désintégration de la vie privée.
  • Le respect pour des formes de vie «inférieures» allait déjà de soi pour les lecteurs de Demain les chiens , des années avant que la primatologue Jane Gooddall ne nous révèle l’intelligence des chimpanzés.
  • Enfin, des millions de jeunes et moins jeunes en quête de réflexions philosophiques sur le savoir ( Un cantique pour Leibowitz ), le futur de l’humanité ( 2001 l’odyssée de l’espace ) ou celui du cosmos ( Créateur d’étoiles ), ont eu beaucoup à se mettre sous la dent, tout au long du 20e siècle.

Une terre étrangère?

Et pourtant, l’image la plus persistante de la SF reste celle des combats spatiaux à coup de rayons laser. La communauté de la science-fiction, à l’instar de la communauté scientifique, aurait-elle un problème de vulgarisation?

SI ça devait se vérifier, ce serait ironique, considérant le grand nombre de romanciers qui ont accompli des prodiges de créativité en imaginant comment parviendraient à communiquer deux espèces que tout sépare ( Les Fourmis de Bernard Werber en 1991, La Guerre éternelle de Joe Haldeman en 1975, L’Enchâssement de Ian Watson en 1973, etc.).

Une SF québécoise?

Même le Québec a vu naître une communauté de créateurs de SF qui lui est propre. En-dehors des « anciens » —Jules-Paul Tardivel, Pour la patrie , 1895— l’émergence d’un tel mouvement remonte aux années 1970. Les deux décennies suivantes ont vu non pas une, mais deux revues, Solaris et imagine . Seule la première, passée en format livre en 2000, existe encore.

Des dizaines d’auteurs réguliers et des centaines d’épisodiques ont publié des nouvelles, des romans pour jeunes et jusqu’à des séries de romans (Cycle de Tyranaël, Chroniques infernales, etc.). Mais là comme ailleurs dans le monde, cette activité est largement passée sous les écrans radar des journalistes spécialisés en littérature et du grand public, à l’exception d’une poignée d’auteurs ayant décroché des récompenses internationales —Elisabeth Vonarburg, Esther Rochon— ou qui ont produit abondamment pour les jeunes —Daniel Sernine, Jean-Louis Trudel.

Néanmoins, cette communauté a généré une clientèle suffisamment solide pour entretenir depuis la fin des années 1970 des prix littéraires, des anthologies, des ateliers d’écriture et surtout, un congrès annuel, Boréal, dont la 29e édition a lieu du 4 au 6 mai à Québec.