À l’heure où les accessoires intelligents portables —ce que l’on nomme la «wearable technology»— mesurent notre rythme cardiaque et nos foulées, obtenir un rendez-vous avec un spécialiste ou suivi médical demande beaucoup de patience.

«Il est possible de payer son stationnement en ligne alors, pourquoi ne pas imaginer planifier les rendez-vous à l’hôpital de la même manière? Il y a déjà des applications pour cela», lance Luc Sirois, cofondateur de Hacking Health, une organisation internationale à but non lucratif dédiée à la transformation de la santé par les technologies numériques. L’application My baby and Me en est un exemple: elle contourne la difficulté de rester en contact avec les jeunes filles enceintes en passant par le mobile pour leur envoyer toutes les informations utiles et leur rappeler les rendez-vous importants de santé.

Lancé par le Dr Jeeshan Chowdhury, alors jeune médecin à la Maison Jeanne-Sauvé, Hacking Health rassemble des experts du numérique (développeurs et designers), des professionnels de santé (médecins, infirmiers, administrateurs), des entrepreneurs et des investisseurs.

Prise de rendez-vous, suivi médical et conseils, différents services pourraient être disponibles dans votre téléphone ou votre tablette. «Cela n’élimine pas la nécessité de rencontrer le spécialiste. La motivation fondamentale est plutôt d’améliorer le service offert et de gagner du temps», relève Luc Sirois.

Le patient au cœur du virage

Grâce à Hacking Health, une douzaine d’hackathons —sorte de marathons de programmation collaborative— ont déjà rassemblé des développeurs et les professionnels de la santé pour identifier des solutions numériques et mobiles en santé, dont celui du CHU Sainte-Justine de Montréal.

Sur les 34 projets proposés au terme des 48 heures de la rencontre, certains ont pris le chemin du développement comme le LMO. Cette application permet au parent d’enregistrer 7 minutes d’extrait vocal de son enfant, via son téléphone, et de le transmettre à l’orthophoniste.

Avant le rendez-vous, le spécialiste pourra réaliser une préévaluation du langage de l’enfant. «C’est du langage spontané, plus représentatif qu’en clinique. Sans compter que cela réduit le temps d’évaluation, d’orienter nos questions avec plus de précision et de conserver une trace informatique —ce que nous avons peu le temps de faire en pratique», indique l’orthophoniste et responsable clinico-académique de la fonction des maladies chroniques complexes du CHU Sainte-Justine, Kathy Malas.

Un an après, le projet avance: l’application passera en mode de production en juin et sera testée avec 3 orthophonistes et une trentaine de patients en juillet prochain. Le projet a même pris de l’ampleur. «Nous allons créer une véritable plateforme web où le clinicien pourra mesurer la satisfaction de la clientèle ou développer d’autres applications, des réponses simples à des besoins simples», relève la gestionnaire.

Dans une société où la technologie est omniprésente, la gestion du système de santé gagne ainsi en intelligence et en souplesse. «Il faut profiter de ce que nous nous offre la technologie tout en se questionnant sur les usages, l’implantation des services et la responsabilité de l’État dans son développement», nuance Bryn Williams-Jones, directeur des programmes de bioéthiques et professeur agrégé au département de médecine sociale et préventive de l'École de santé publique de l’Université de Montréal.

L’e-santé pour tous?

La mission de Hacking Health vise à briser les barrières à l’innovation en santé. Le milieu de ne devrait donc pas attendre les changements technologiques, mais participer à leur mise en place. «Nous ne pouvons pas résoudre les grands problèmes dans leur ensemble, mais nous pouvons nous attaquer aujourd’hui à 100 petits problèmes qui ont un impact sur la santé des gens», soutient Luc Sirois.

Si les réseaux sociaux deviennent un outil démocratique incroyable, il faut toutefois veiller à assurer la protection des informations personnelles des patients. «Il ne faut jamais dire “ça, c’est la solution”, mais se demander à qui cela profite (groupes d’intérêt, compagnies, etc.) et aussi former l’unité de soins et les médecins à la gestion sécuritaire des données personnelles des patients», tempère Bryn Williams-Jones.

À l’heure du vieillissement de la population, le bioéthicien s’inquiète également de l’émergence d’un accès de santé à deux vitesses, ceux qui sont branchés et les autres. Surtout que les personnes âgées, moins familières avec la technologie numérique, vont former la cohorte grossissante des malades.

«Nous le voyons avec le virage de la privatisation des soins, certains citoyens sont exclus des services, d’où l’importance d’accompagner les personnes les plus vulnérables et de leur donner un accès —et une éducation— à cette technologie », relève Bryn Williams-Jones. C’est une question de justice sociale tout autant que de santé accessible à tous à privilégier à l’ère de la santé 2.0.