L’opposition de groupes autochtones et environnementaux d'Hawaii: voilà un obstacle à la construction du plus grand télescope du monde que les astronomes n’avaient pas vu venir. Mais auraient-ils dû le voir venir?

Le 7 octobre, ces groupes locaux bloquaient temporairement la route d’accès au Mauna Kea, le jour où devait avoir lieu la cérémonie d’inauguration des travaux du TMT (Télescope de 30 mètres). Au début d’avril, des campeurs s’installaient en permanence au bord de la route, autorisant les allers et retours des employés des autres télescopes et des touristes, mais empêchant le passage d’équipements de construction. Le 7 avril, le gouverneur d’Hawaii, David Ige, décrétait un moratoire temporaire sur la construction. Le 21 avril, des centaines d’opposants marchaient dans les rues d’Honolulu.

Et si cet affrontement était plus prévisible qu’il n’y paraît? C’est l’opinion défendue entre autres par le vulgarisateur et physicien Ben Lillie, qui y voit un symbole de cette tendance encore trop répandue à voir la science comme un corps séparé de la société.

Ça me dérange, que ce conflit soit vu comme une surprise... Ça me dérange, cette façon par laquelle nous, scientifiques, nous voyons comme séparés de la culture et de l’histoire, détachés, non affectés par elles.

Les astronomes croyaient les derniers obstacles levés, d’autant plus que le projet du TMT était passé à travers sept années de négociations avec les groupes autochtones, en plus d’études d’impact sur l’environnement. Et bien que la montagne soit considérée sacrée pour certains d’entre eux, 13 autres télescopes ont été construits là-haut depuis 1968, sans que les précédents n’aient connu d’opposition comme cette fois-ci.

Or, il y avait bel et bien eu de l’opposition, même si elle avait été de plus courte durée... et si le reste du monde n’en avait guère entendu parler. Par ailleurs, le contexte a changé dans la dernière décennie, rappelle un reportage de Nature :

Certains des opposants actuels ont combattu contre des développements antérieurs sur le Mauna Kea, comme un plan pour ajouter aux dômes jumeaux de l’observatoire Keck. Cette proposition est tombée d’elle-même en 2006, lorsque la NASA a retiré son financement.
D’autres opposants sont de nouveaux visages. Plusieurs proviennent des écoles d’immersion qui enseignent la langue hawaïenne, jadis presque disparue mais qui devient à présent une source d’identité culturelle.

Et c’est aussi ce que souligne Ben Lillie :

Le présent débat sur le Télescope de Trente mètres sur le Mauna Kea ne porte pas seulement sur son emplacement. C’est une résurgence de la culture hawaïenne et de l’auto-détermination après plus d’un siècle d’oppression. Les télescopes en font partie.

Le 30 avril, le Bureau des affaires hawaïennes —un organisme gouvernemental chargé de défendre les droits des autochtones— retirait son appui de 2009 à la construction du télescope.

Une prise de conscience

Faut-il blâmer les astronomes pour ne pas avoir suivi un cours sur l’histoire d’Hawaii —de l’interdiction de la langue locale en 1896 au transfert forcé de familles par l’armée américaine en passant par l’exploitation des ressources naturelles au bénéfice du continent? Sans les blâmer, un défenseur de la culture hawaïenne et ancien élu local, Peter Apo, croit qu’une résolution pacifique du conflit passera nécessairement par un changement d’attitude :

À l’intérieur de la communauté des administrateurs d’universités, des scientifiques et des astronomes, je sens une certaine arrogance académique qui ne dit pas son nom. Je ne crois pas que cette arrogance soit volontairement irrespectueuse. Mais je crois que les manifestants hawaïens sont vus à travers une lentille de snobisme intellectuel.

Ces manifestants ont par contre provoqué une prise de conscience, croit Ben Lillie, qui y voit l’amorce d’un changement d’attitude salutaire : une prise de conscience qu’aucun projet scientifique n’est neutre, même pas en astronomie.