PARIS - Pour plusieurs des résidents de Paris, la meilleure conclusion de la conférence sur le climat n’a pas été l’annonce d’un accord, mais la marche des groupes de la société civile qui critiquait l’accord. En partie parce que les Parisiens ont été, depuis deux semaines, assez indifférents à cette rencontre internationale; mais surtout, parce que cette manif a temporairement levé un état d’urgence qui pesait lourdement sur la ville depuis les attentats du 13 novembre.

 

L’état d’urgence était, officiellement, toujours en vigueur dimanche matin, une situation qui, conjuguée au traumatisme des attentats, a relégué la conférence sur le climat (COP21) loin dans l’ordre des priorités des Parisiens —en plus du fait qu’elle appartenait presque à un autre monde, isolée sur l’aéroport du Bourget, à 15 km du centre.

Si la COP21 a pu se tenir comme prévu en dépit des attentats, la manifestation populaire du 29 novembre, la veille de l’ouverture de la conférence, a été annulée par les autorités, et le sort de celle du 12 décembre est resté incertain jusqu’à la dernière minute. Les organisateurs «ont dû faire preuve de flexibilité», ont reconnu ceux-ci —itinéraire fourni, sécurité policière renforcée tout autour du lieu de rassemblement.

Résultat : des milliers de personnes ont déroulé une «ligne rouge» —symbole du seuil qu’il ne faudrait pas dépasser et qui le sera, malgré l’accord de Paris— le long de l’avenue de la Grande-Armée —près de l’Arc de triomphe— avant que 15 000 ne se rassemblent dans l’après-midi au Champ-de-Mars dans une atmosphère festive. Et avec eux tous les organismes influents —350.org, Réseau Action Climat, ATTAC, Avaaz, la Coalition Climat 21, etc.— qui ont pu dire tout le mal qu’ils pensent de ces conférences annuelles sur le climat qui leur semblent tourner à vide. En fin de manifestation, l’accord a été vilipendé par leur vedette, l’auteure et activiste canadienne Naomi Klein. «Cet accord ne sera pas suffisant pour nous garder en sécurité, en fait, il sera extraordinairement dangereux.»

Ce en quoi elle n’était pas la seule. L’auteur britannique George Monbiot a écrit pour le Guardian samedi : «comparativement à ce que ça aurait pu être, c’est un miracle. Comparativement à ce que ça aurait dû être, c’est un désastre».

Le journaliste Michael Le Page du New Scientist commence ainsi son compte rendu: le sommet sur le climat de Paris «pourrait rester dans les mémoires comme le moment où les chefs d’État ont laissé s’échapper le dernier espoir de limiter le réchauffement à deux degrés».

Personne ne nie pourtant qu’il s’agit d’une percée. Pour Jean-Patrick Toussaint, de la Fondation David-Suzuki, «cette entente va accélérer le processus de transition qui s’est déjà amorcé depuis les dernières années vers des énergies renouvelables. Par ailleurs, le mécanisme de révision des cibles à tous les 5 ans permettra ainsi aux pays de rendre des comptes face à leur progrès vers l’atteinte de leurs cibles».

Qui plus est, c’est la première fois en 20 ans de négociations qu’autant les pays riches que les pays pauvres s’entendent sur un objectif commun. C’est aussi la première fois que la cible d’un degré et demi Celsius est mentionnée, mais samedi, personne ne semblait la considérer vraisemblable. L’objectif du Fonds vert d’aide aux pays en voie de développement est élargi au-delà des 100 milliards$ initialement fixés, mais cet objectif initial, six ans plus tard, est loin d’avoir été atteint.

Il y a loin de la coupe aux lèvres, a résumé samedi l’un des scientifiques qui a contribué à la prise de conscience du réchauffement climatique, le climatologue américain James Hansen : «il n’y a aucune action, juste des promesses».

Pour Bill McKibben, co-fondateur de 350.org, c’est une bonne chose que les gouvernements reconnaissent tous que l’ère des carburants fossiles doive prendre fin: une partie du pétrole va donc rester dans le sol. «Mais le pouvoir de l’industrie fossile se reflète dans le texte, qui retarde tellement (cette) transition que les dommages climatiques seront sans fin.» Pour le Réseau Action Climat, c’est un bon point de départ mais «le mode d’emploi reste vague et le calendrier repousse à plus tard les efforts à fournir tout de suite». Pour Attac France, l’accord est «très en dessous du changement de cap requis». Pour Greenpeace France, «la dynamique créée à l’extérieur du Bourget montre que les solutions à la crise climatique gagnent du terrain» mais «les engagements actuels des pays nous amènent toujours tout droit à près de 3 degrés de réchauffement.»

George Monbiot poursuit en offrant un recul historique :

 

Pour être juste, l’échec n’est pas celui des négociations de Paris, mais de tout le processus. Un maximum d’un degré et demi... était un but atteignable lorsque la première conférence des Nations Unies sur le climat a pris place à Berlin en 1995. Deux décennies de procrastination, causées par le lobbying —ouvert, caché et parfois carrément sinistre— de l’industrie des carburants fossiles, conjugué à la réticence des gouvernements d’expliquer à leurs électorats qu’une pensée à courte vue a des coûts à long terme, ont fait en sorte que la fenêtre d’opportunité est maintenant aux trois quarts fermés. Les pourparlers de Paris représentent le mieux de ce qui a jamais été obtenu. Et c’est un constat terrible.