Dans la méga-entente judiciaire sur le Roundup annoncée cette semaine, par laquelle la compagnie Bayer s’engage à verser plus de 10 milliards de dollars pour régler un recours collectif intenté par des milliers d’Américains, il y a une clause qui est passée inaperçue, mais qui pourrait avoir des conséquences beaucoup plus grandes au plan scientifique: les deux parties se sont entendues pour créer un panel d’experts indépendants. 

Celui-ci aura pour tâche de répondre à deux questions: le glyphosate —l’ingrédient-clef du Roundup— cause-t-il le cancer, et si oui, quel est le dosage à partir duquel il est dangereux ?

Les conséquences ne serviront pas qu’à alimenter de futurs débats d’experts scientifiques: si le panel conclut que le glyphosate est cancérigène, Bayer —le géant pharmaceutique allemand qui a acheté en 2018 le géant américain des biotechnologies Monsanto— s’engage à ne pas alléguer le contraire lors d’éventuelles futures poursuites. Mais à l’inverse, si le panel conclut que le glyphosate n’est pas cancérigène, les avocats derrière le recours collectif seront tenus eux aussi de s’y conformer.

Autrement dit, Bayer fait le pari que la science montrera ultimement que, lorsqu’il  est utilisé à des doses normales, le Roundup ne cause pas le cancer. Et le fait est que, bien qu’on cite souvent le Centre international sur le cancer (affilié à l’OMS) comme ayant conclu en 2015 au caractère cancérigène « probable » du Roundup, la majorité des autres organismes, nationaux et internationaux, ont conclu au contraire. Par exemple, l’Agence américaine de protection de l’environnement, ou l’Agence européenne des produits chimiques, ou Santé Canada.

La compagnie a également beau jeu de rappeler que les herbicides à base de glyphosate sont utilisés depuis plus de 40 ans.

Plusieurs associations d’agriculteurs ont défendu au fil des années le caractère sécuritaire du Roundup, alléguant qu’il est « meilleur » et « plus efficace » que les alternatives disponibles sur le marché. Bien que la plupart des poursuites intégrées dans le recours collectif proviennent de simples citoyens, la grande majorité des achats de cet herbicide sont faits par des agriculteurs.

Depuis mercredi, la majorité des médias qui ont couvert cette entente hors-cour ont mis l’accent sur les 10,9 milliards, qui représentent l’un des plus gros montants jamais associés à une poursuite judiciaire aux États-Unis. Cette somme est censée être distribuée entre les 95 000 personnes inscrites au recours collectif et qui, toutes, attribuent leur cancer à l’herbicide. Si l'entente est entérinée par la justice, Bayer commencera les paiements cette année, mettant ainsi fin à une poursuite qui, sans cela, aurait pu s’étaler sur plus d’une décennie.

Mais Bayer a bien pris soin de souligner que l’entente n’était liée à aucun aveu de responsabilité de sa part, et qu’il reviendrait donc au panel d’experts de trancher cette question. Par ailleurs, le pari est également que certaines des 30 000 autres personnes qui avaient déposé une poursuite mais ne s’étaient pas associées au recours collectif, accepteront l’entente —une somme de 1,25 milliard$ a été mise de côté pour elles— mais certains avocats ont déjà rejeté cette possibilité.