Ces dernières années, il était devenu banal de rappeler que l'économe mondiale était très dépendante de ces investissements massifs dans l'IA qui ne génèrent toujours pas de profits. Mais à présent, la guerre contre l'Iran révèle une dépendance beaucoup plus large, dont l’IA n’est qu’un des maillons d’une chaîne fragile.
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C'est que le blocage du détroit d'Hormuz n’interrompt pas seulement la livraison de 20% du gaz naturel mondial et un tiers du pétrole, comme on l'entend souvent depuis le 28 février. Ce blocage interrompt aussi la livraison de près de la moitié de l’urée, de plus de 30% de l’ammoniaque et de 20% du phosphate de diammonium, des ingrédients indispensables aux engrais. Et comme le souligne le service de vérification des faits de la BBC, une pénurie d’engrais arrive au pire moment de l’année : dans l’hémisphère nord, les agriculteurs commencent leur saison. Sans engrais, moins de productivité, moins de récoltes, donc inflation à l'épicerie.
Enfin, le blocage du détroit interrompt aussi —ce qui fait frémir les géants de la technologie— un tiers de l’hélium, lequel est utilisé à travers le monde pour, entre autres, refroidir les semiconducteurs.
La chaîne fragile de l’hélium
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Cela signifie que l’industrie mondiale de l’informatique risque d’être rapidement touchée par une pénurie de puces: et s’il y a pénurie, il y a, là aussi, hausse rapide des prix. Des ordinateurs aux téléphones en passant par les véhicules électriques et les équipements médicaux.
Sans oublier les futurs centres de données qui devront se mettre sur pause. « Sans semiconducteurs, une bonne partie de la planète ne fonctionne pas, et vous ne pouvez pas faire de semiconducteurs sans hélium, point », commentait le 14 mars le magazine américain Politico.
Qui plus est, ce tiers de la production mondiale d’hélium qui passe par le détroit d’Hormuz est entièrement concentré au Qatar (un autre tiers de ce gaz est produit aux États-Unis). Il est un sous-produit de la production de gaz naturel. Or, le Qatar a interrompu dès le début de la guerre la production de son gaz naturel liquéfié, lorsque l’Iran a commencé à envoyer des missiles et des drones. Des installations ont été endommagées, bien qu’on en sache peu sur l’ampleur des dégâts. Selon un reportage de Reuters publié à la mi-mars, une de ces attaques aurait endommagé près d’un cinquième des capacités de production du Qatar: ramener ces infrastructures à ce qu’elles étaient avant la guerre pourrait prendre au moins trois ans, selon les autorités du Qatar.
Il est certain que tout le secteur informatique pourrait éventuellement se tourner vers d’autres fournisseurs que cet État du Golfe. Mais ce n’est pas aussi facile à dire qu’à faire, prévenait en 2023 l’association des fabricants de semiconducteurs, alors qu’on l’interrogeait sur les risques de futures pénuries. La chaîne de production des puces électroniques a besoin d’hélium d'un certain niveau de pureté et les éventuels fournisseurs devront d’abord faire leurs preuves.
Du pétrole pour les puces électroniques
Et même si ce n’était que le pétrole dont le flot serait ralenti pendant des mois, la poussée de croissance de l’IA en subirait tout de même les conséquences. Parce que le gros de la production de mémoires et de puces avancées dont ont besoin les IA génératives, est entre les mains de deux compagnies en Corée du Sud, et d’une à Taïwan. Or, ces pays, rappelaient les auteurs Matteo Wong et Charlie Warzel le 26 mars dans The Atlantic, reçoivent une bonne partie de leur pétrole et de leur gaz naturel du golfe Persique —et sans ces sources d’énergie, ces usines devront ralentir ou interrompre leur production.
« Ce qui serait dévastateur pour les firmes technologiques, qui ont accumulé des dettes d’un niveau historique » dans l’espoir de rester dans la course avec leurs compétiteurs. « Et ce serait dévastateur pour les prêteurs privés et les banques qui ont acheté cette dette » dans l’espoir d’un plus gros retour sur leur investissement.
Le spectre de la crise financière
C’est là que le spectre d’une crise financière similaire à celle de 2008 pointe à l’horizon. Si tout devait être mis sur pause à cause du blocage du détroit d'Hormuz, combien de milliards de dollars seraient irrémédiablement perdus? Les banques ont en effet prêté de l’argent à des investisseurs, qui l’ont prêté à des compagnies. Ces compagnies ne font toujours pas de profits et risquent de faire face à une pénurie de puces. Et à une baisse de leur valeur en bourse. Tandis que les factures d’électricité de leurs centres de données vont augmenter.
Considérant, rappellent Wong et Werzel, qu’à la fin de 2025, le plus gros de la croissance économique des États-Unis provenait des investissements dans l’IA, ça pourrait mal finir.
Au moins, ironisent les deux auteurs, on pourrait blâmer les géants de la technologie. Les enjeux de ces investissements massifs, « dès le début, avaient été présentés en termes civilisationnels —une course géopolitique aux côtés d’une course existentielle. Les gagnants contrôleront le futur ». Or, dans cette « quête d’une croissance débridée », l’industrie de l’IA avait arraché des capitaux d’une telle ampleur qu’elle en avait « pris au piège l’économie entière ».



