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Le Québec pourrait-il devenir un aimant pour les sommités scientifiques des États-Unis? À Québec, à Ottawa et jusqu’à Montréal, les efforts se multiplient depuis quelques mois pour séduire les chercheurs de l’autre côté de la frontière, ébranlés par les attaques répétées contre la recherche et les universités.

Des attaques, dont plusieurs ont une saveur idéologique, et qui ont des implications jusqu’au sein des universités québécoises. « Nous avons de nombreux chercheurs qui collaborent avec des chercheurs américains », relève la rectrice de l’Université Laval, Sophie D’Amours.

« Du financement a été mis sur pause, des conférences ont été annulées, et cela affecte 50% de nos publications. Le partenariat continue mais c’est difficile, particulièrement en environnement, sur les vaccins ARN et en EDI » (équité, diversité et inclusion).

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Au Canada, le gouvernement fédéral a annoncé en décembre 2025 un investissement de 1,7 milliard sur 12 ans: le Programme des chaires d’excellence en recherche du Canada (Impact +) qui devrait permettre d’attirer près de 1000 scientifiques « d’exception ».

Objectif : recruter des sommités mondiales au sein de domaines scientifiques ciblés: technologies numériques, énergies propres, défense, « résilience démocratique et communautaire », environnement, sécurité alimentaire, santé et matériaux de pointe.

Ce nouveau programme permettra aux universités canadiennes, dès cette année, la création de près de 100 chaires de recherche pour des candidats d’exception, mais aussi d’attirer des étudiants prometteurs des universités prestigieuses de notre voisin.

« C’est une belle opportunité de recrutement pour une sommité américaine », selon Jean-Pierre Perrault, recteur de l’Université de Sherbrooke. « Les États-Unis mettent fin à des pans de recherche importants qui touchent la santé des femmes, par exemple, et privent de données scientifiques des disciplines comme la science climatique. C’est dommageable pour tout le monde. » 

Depuis un an, les universités canadiennes ont reçu de nombreuses demandes de chercheurs américains intéressés à venir poursuivre leurs travaux. Et dans un sondage réalisé par la revue Nature en mars 2025, 75% des scientifiques américains interrogés envisageaient à ce moment de quitter le pays. Près de 1200 répondants avouaient regarder les offres d’emploi en provenance de l’Europe et du Canada.

Des recrutements de prestige

Ces nouvelles recrues prestigieuses —dont les noms devraient être annoncés en juin pour la première cohorte— auront une charge de laboratoire et d’enseignement. 

Ce qui va bénéficier également aux étudiants: « dans un congrès international, ce sont des personnes qui vous poussent à vous déplacer pour les entendre », poursuit le recteur de l’Université de Sherbrooke.

Il y a déjà une concurrence autour de certains candidats entre les universités. Une sommité en endocrinologie « dans le top 3 mondial » que M. Perreault espérait recruter, rejoindra une autre université, à Montréal. 

« Attirer 1000 scientifiques n’est pas la solution ultime, mais dans certains domaines plus structurants, comme la quantique, cela nous garantira que les entreprises et les emplois de demain seront chez nous, pense M. Perreault. Cela pourrait contribuer à une certaine protection de notre souveraineté scientifique et économique.»

À l’Université Laval, cela tombe bien, soutient Mme D’Amours: « nous sommes à renouveler le quart de nos enseignants, alors c’est pour nous une opportunité de recruter des gens bien établis et des jeunes à fort potentiel. Cela nous donne la capacité de nous positionner à l’international, avec l’avantage de bénéficier de tout un réseau de la recherche qui vient avec. »

Québec plus rapide qu’Ottawa

« Trouver des fonds pour accueillir ces chercheurs, c’est une idée de Rémi Quirion et c’est ce qui a lancé le programme québécois », explique Laurent Corbeil, conseiller stratégique aux affaires internationales du Fonds de recherche du Québec (FRQ).

Au printemps dernier, le scientifique en chef a rencontré la ministre de l’Enseignement supérieur, Martine Biron, et 10 millions de dollars ont été trouvés (200 000 $ par année par chaire, sur cinq ans). Les 18 établissements universitaires ont été invités à soumettre une candidature chacun.

« Au 19 décembre, on avait déjà reçu 7 candidatures et nous sommes en ce moment à la 2e ronde d’évaluation, les résultats seront bientôt connus», relève M. Corbeil, qui est également coordonnateur de ce programme.

Les 10 nouvelles chaires québécoises visent elles aussi à attirer des chercheurs de haut calibre, francophones ou francophiles, basés aux États-Unis.

Il y a l’obligation d’aller chercher un soutien financier du côté du fédéral. Il faut aussi que le candidat soit dans un domaine pointu où l’on n’a pas l’expertise au Québec. « Il faut combler ainsi un vide, le tout dans des domaines prioritaires, comme le climat, l’énergie verte ou les minéraux critiques et stratégiques », ajoute encore M. Corbeil.

Cela peut être encore dans les sciences de la vie, le numérique ou encore la langue française. Et le candidat doit être de haut calibre : « La crème de la crème. C’est-à-dire, des chercheurs qui sont allés chercher beaucoup de financement, qui ont reçu des prix importants et ont publié au sein de revues prestigieuses et connues dans communauté ».

Il pourrait même s’agir d’un Québécois ayant fait carrière aux États-Unis et projetant de revenir au Québec.

« Il y a aussi des raisons personnelles dans la balance. Ils étaient déjà prêts à quitter et le financement est comme un petit plus pour les décider à venir au Québec plutôt que d’aller en France ou dans un autre pays d’Europe », note le coordonnateur du programme. 

Les candidats retenus arriveront  à partir de juin, et probablement jusqu’à l’été 2027. Ils viendront grossir les rangs des recrues étrangères d’un autre programme du FRQ, La science en exil. Lancé au début de la guerre en Ukraine, en 2022, ce programme accueille des scientifiques qui fuient une « situation d’urgence » dans leur pays d’origine.

« C’est un programme victime de son succès pour les scientifiques ukrainiens et même pour les Russes qui veulent fuir la Russie. Nous avons aussi des demandes en provenance d’Haïti, en ce moment », relève M. Corbeil. Et cela vise aussi à supporter les scientifiques issus de la Palestine et du Liban.

Montréal, terre d’accueil des scientifiques étrangers

L’UQAM fait partie de celles qui ont postulé pour le programme des chaires québécoises, confirme le recteur Stéphane Pallage.

Mais plus largement, c’est Montréal qui souhaite aussi devenir une destination de choix pour ces chercheurs de pointe.

Les sept universités et la ville de Montréal ont consacré 100 000 $ à une campagne de promotion de la métropole sur les campus américains. À travers des affiches et vidéos de promotion de chercheurs reconnus: Lucien Weiss (biophysique et microscopie à molécule unique), Rachel Bouserhal (santé auditive et détection précoce de maladies comme le Parkinson et l’Alzheimer) et Sasha Luccioni (intelligence artificielle, éthique et climat). Et à travers aussi des bourses ciblant des étudiants aux cycles supérieurs.

« Nous avons reçu 169 demandes au cours de l'été et l'automne 2025. À noter que cette campagne cherchait également à rehausser la notoriété du secteur d'éducation supérieur de la métropole », relève Ève Caron, la directrice des relations publiques de Montréal international. 

Plus qu’une simple promotion du pôle de recherche universitaire de la métropole, le recteur de l’UQAM pense aussi que « c’est une campagne en faveur de la science, une campagne contre les attaques de Trump visant l’autonomie de la recherche ».

Une motivation qui rayonne jusqu’à Sherbrooke et Québec. « Les gouvernements ont choisi le recrutement de talents internationaux et il y a une géopolitique qui nous interpelle », relève la rectrice de l’Université Laval, Sophie D’Amours. « Nous constatons les défis actuels de notre pays, alors les efforts devront être plus ciblés et spécifiques —par exemple, la possibilité du financement de la recherche en défense, par l’engagement à financer davantage l’OTAN », poursuit Mme D’Amours.

Le défi sera de retenir ces candidats, pour qu’ils restent bien après la fin du mandat de Trump. « On les recrute pour 30 ans et on ne s’attend pas à ce qu’ils quittent, mais c’est toujours une préoccupation. À nous de réfléchir à réussir l’attraction, l’installation et la rétention. » 

Une fausse bonne idée?

Dans une lettre d’opinion publiée en novembre 2025 dans Le Devoir, le titulaire de la Chaire Unesco sur la science ouverte de l’Université de Montréal, Vincent Larivière, s’interrogeait sur ces initiatives. Dépenser 1,7 milliard pour attirer des scientifiques étrangers serait, selon lui, une fausse bonne idée.

Les données montrent qu’il y aurait souvent une baisse de 20% de la performance de ces chercheurs avec le changement de leurs conditions de recherche —sans compter que les salaires sont souvent deux à trois fois moindre au Canada. « Le contexte canadien n’est pas le même que celui des États-Unis et les montants de recherche sont bien moins élevés », rappelle aujourd’hui le Pr Larivière.

Sans compter qu’au Canada, on forme des milliers de doctorants qui pourraient être écartés de ces postes universitaires. « Il y a donc aussi un élément d’inéquité intergénérationnelle de nos jeunes chercheurs, qui risquent de ne pas pouvoir obtenir de poste», relève encore le chercheur.

Alors pourquoi ne pas orienter ce financement, bienvenu pour les universités, particulièrement dans un contexte budgétaire serré, vers la relève canadienne ? Ce qui permettrait de multiplier les personnes actives en recherche et d’en tirer des bénéfices collectifs. « Il faut renforcer notre écosystème de recherche par des investissements, plutôt que des recrutements spectaculaires », sanctionnait encore le Pr Larivière dans sa lettre.

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