12 avril 1961 : Premier vol de l’homme dans l’espace

Deux maisonnettes de bois se dressent non loin du premier pas de tir au cosmodrome de Baïkonour. Dans la maison dite de Gagarine, où le premier cosmonaute a passé la nuit précédant son vol, tout a été conservé dans le même état qu’il l’avait laissé, le 11 avril 1961.

Une chambre, deux lits, un jeu d’échec sur la table de chevet. Gagarine et Titov (son éventuel remplaçant) y ont joué quelques parties. Les médecins occupaient la pièce voisine. La table de cuisine est couverte de la même toile cirée qu’il y a 25 ans. Constantin Féoktistov rendit visite aux occupants le soir du 11 avril. Ils ont revu ensemble le programme du vol. Gagarine n’en avait pas évidemment besoin, mais Féoktistov obtempérait à un souhait de Sergueï Koroliov, en rendant visite à Gagarine et à son remplaçant. Féoktistov est un ingénieur qui a participé de très près à la construction du vaisseau spatial; il est en quelque sorte, un très précieux collaborateur de Koroliov.

Au cosmodrome, Koroliov habite la maisonnette voisine qui ne se distingue pas de la première. Un téléphone, près de la table de chevet lui permet de téléphoner régulièrement au bloc d’assemblage puis à la salle de contrôle. Il désire tout connaître sur les préparatifs du vol et entendre les rapports verbaux relatifs à la bonne marche de ces préparatifs. Tout le monde est « s’ul gros nerf ». Koroliov, qui ne se trouve qu’à une quinzaine de minutes de marche de l’atelier de montage et d’essai, ne se prive pas de visites improvisées. On sue ferme.

Nervosités et inquiétudes

Durant la soirée et la nuit précédant le premier vol de l’homme dans l’espace, Sergueï Koroliov a visité plusieurs fois la maison voisine, abritant les cosmonautes. Sans rien demander à ses occupants, il confirmait simplement que les préparatifs du vol se déroulaient conformément à l’horaire. Il semblait chercher leur soutien.

« Tout ira bien », lui disait Gagarine en souriant tout en s’interrogeant secrètement: « pourquoi vient-il si souvent? » Titov confirme les dires de Gagarine et ajoute: « nous allons bientôt nous coucher » comme si ce simple fait pouvait rassurer le constructeur principal.

Gagarine accrocha alors dans la penderie son uniforme de lieutenant-chef. Il ignorait qu’il n’en aurait plus besoin et qu’il resterait à jamais dans cette pièce. Durant son vol il fut promu major.

Tôt en soirée, les deux cosmonautes s’endormirent rapidement, à l’étonnement des médecins qui les surveillaient. La nuit Koroliov vint à nouveau. « Ils dorment tranquilles », lui répondit-on. Il sortit.

Koroliov s’attarda sur un banc, près de la maison, regardant les bouleaux avoisinants se bercer lentement au gré de la brise nocturne. Au loin, on entendait en sourdine le fracas des camions se rendant sur l’aire de lancement. Puis, Sergeï se leva, contourna la maison, lâcha une bonne pisse au pied d’un bouleau attendri, jeta un dernier coup d’oeil aux fenêtres sombres confirmant le sommeil profond de ses protégés, et se dirigea vers le pas de tir. Au-dessus de l’aire de lancement se croisaient les faisceaux de projecteurs.

Gagarine et Titov dormaient tranquillement... Mais Koroliov, le principal concepteur du «Vostok» et le responsable du lancement n’arrivaient pas à trouver le sommeil. Cette nuit-là on le vit partout et il s’entretient avec des dizaines de personnes. Son inquiétude, et sa nervosité contribueront largement à « détendre » l’atmosphère. Rappelons que dans des circonstances similaires, à peine quelques mois auparavant (24 octobre 1960), plusieurs dizaines de personnes avaient trouvé la mort en remplissant à la va-vite les réservoirs d’une fusée du même type que celle destinée à porter sur l’orbite notre Gagarine présentement endormi.

Au petit matin, un médecin posa sa main sur l’épaule d’un Gagarine ronflant. Celui-ci s’éveilla, sourit et se leva prestement. Il allait peut-être à la rencontre de la mort. En effet, aucun humain n’avait encore séjourné dans l’espace. Personne ne pouvait prévoir les réactions du pilote à l’état d’apesanteur. Certains craignaient qu’il devienne fou par suite des nombreux effets désorientants et hostiles de l’espace extra-terrestre. De plus, les vols préparatoires n’avaient pas tous été couronnés de succès, loin de là.

Malgré tout, Gagarine fit quelques exercices physiques pour chasser complètement les raideurs de la nuit, puis, prit son petit déjeuner composé principalement de petites boulettes de viande hachée, de confiture et de café. Puis des assistants recueillir les informations médicales. Ils notèrent les données vitales de dernières minutes, puis aidèrent le cosmonaute à enfiler ses vêtements spéciaux. Gagarine revêtit d’abord un vêtement thermique bleu ciel et ensuite, son scaphandre orange. Il écouta attentivement son instructeur lui communiquer les directives de dernière minute. On insista particulièrement sur la procédure d’éjection du siège du cosmonaute. À deux moments cruciaux, cette procédure vitale pourrait être utilisée. Lors du décollage, en cas de mauvais fonctionnement de la fusée porteuse et au retour, pour quitter la cabine avant qu’elle ne touche le sol.

Gagarine se retourna et vit entrer dans la pièce Sergéï Koroliov. Il nota par la suite dans ses mémoires : « C’était la première fois que je le voyais négligé et fatigué - il n’avait apparemment pas dormi de la nuit. »

Après avoir écouté les conseils du « Chef », Gagarine se coiffa d’abord d’un premier casque blanc appelé affectueusement « capine » et ensuite du second casque de métal dur, tous l’accompagnèrent, lui et Titov, qui avaient reçu les mêmes attentions, à l’autobus destiné à les amener au pied de la fusée et de la gloire, espéraient-ils.

Pendant ce temps en Floride

La nuit était douce pour la saison. Assis sur un fauteuil de la véranda, Alan Shepard, méditait. Son regard scrutait les profondeurs de la nuit sans lune. En sourdine, la radio diffusait une musique douce qui convenait bien à ce début de nuit. Tout près, le bruit des vagues de l’océan Atlantique. Alan revenait d’une tournée de promotion. Dans quelques semaines, il allait devenir le premier humain à effectuer un saut dans l’espace. D’ailleurs, à proximité de son bungalow s’élevait déjà la vieille et fiable fusée Mercury-Redstone, coiffée de son exigu vaisseau. Les préparatifs pour son vol se déroulaient maintenant jour et nuit à Cap Carnaveral. Occasionnellement, un faisceau de projecteurs léchait la fusée porteuse et se traînait jusqu’à lui, ne provoquant qu’un léger répit à ses rêveries. Soudain, à 1 h 19 du matin, il entendit le présentateur de la radio locale interrompre l’émission en cours pour diffuser un bulletin spécial d’information. Alan se précipita sur l’appareil pour augmenter son volume. L’agence TASS venait de publier un communiqué annonçant la mise sur orbite d’un vaisseau cosmique ayant pour passager un certain Iouri Alekseïevitch Gagarine. Celui-ci se portait bien et survolait présentement l’Océan Pacifique. Alan ne sera pas le premier.

Au petit matin d’une journée que rien n’annonçait singulière, les Américains s’éveillèrent et lurent avec stupeur les manchettes des éditions spéciales des grands quotidiens. Les « Russes » triomphaient. Ils avaient depuis déjà cinq ans raflé toutes les premières spatiales. Les Américains avaient souhaité les devancer avec un vol piloté de courte durée, c’était peine perdue.

Dans le vaisseau de Gagarine

À peine installé, Gagarine activa la radio de bord. « Allô la Terre, je suis un cosmonaute » dit-il en essayant les liaisons radio. Il vérifia la température de sa cabine (19°C), son humidité (65%) et la pression (1,2 atmosphère); puis il écouta la litanie du compte à rebours. Soudain, un voyant lumineux rouge se mit à clignoter sur le côté gauche du tableau de bord. Les battements du coeur de Gagarine grimpèrent en flèche. Un problème au niveau de l’écoutille était décelé. Un contact électrique indiquait que celle-ci était mal fermée. Interruption du compte à rebours. Remplacement du boulon fautif. Puis rapidement les secondes s’écoulèrent sans autre contretemps.

Au commandement « Contact! » Gagarine répondit : « Allons-y », et consulta sa montre. Il était 9 h 07. Voilà déjà trois heures et demie qu’il s’était levé. Un tonitruant grondement se fit entendre au-dessus de lui. Il sentit l’accélération de la fusée qui s’élevait lentement, une coiffe aérodynamique recouvrait son engin. Mais lorsque la fusée eut traversé les couches denses de l’atmosphère, la carapace protectrice fut automatiquement larguée. Immédiatement, Gagarine jeta un regard à l’extérieur. Il ne put retenir son émerveillement à la vue de ce qu’aucun autre homme n’avait encore jamais contemplé. Encore quelques minutes et le vaisseau aura gagné son orbite. Une orbite beaucoup plus élevée que celle qui fut à l’origine prévue. Aucune explication ne fut donnée à ce fait.

Sur l’orbite, Iouri Gagarine ne fut guère plus qu’un passager dans sa sphère de 2,7 m de diamètre. Les commandes du véhicule étaient accessibles en cas de nécessité. À aucun moment il n’eut à s’en servir. Tout se déroula sans anicroche. Les commandes du tableau de bord étaient verrouillées. Seulement un code secret de trois chiffres, frappé au clavier numérique de celui-ci, pouvait permettre au cosmonaute de prendre le contrôle du « Vostok ». Le code scellé dans une enveloppe ne devait être utilisé qu’en cas de mauvais fonctionnement des dispositifs mécaniques.

À bord du vaisseau « Vostok », Gagarine pivota sur son fauteuil, il entrevit par le hublot la pointe de la Terre de Feu; et là, entre de petits nuages, il distingua le sillage d’un bateau sur l’Océan. Un léger ronronnement remplissait la cabine. Le système de ventilation régénérait l’air ambiant: un mélange gazeux s’apparentant à l’air terrestre. Trois semaines plus tôt, le 24 mars, le cosmonaute à l’entraînement, Valentin Bondarenko, grillait dans un caisson rempli d’oxygène pur. Négligemment il avait déposé une serviette imbibée d’alcool sur un calorifère. Gagarine eut une pensée pour son infortuné compagnon, puis il se remémora l’instant où l’on referma l’écoutille de son vaisseau en ce 12 avril ensoleillé.

Déjà, il faut penser rentrer

La vue de la côte africaine extirpa le cosmonaute de sa rêverie. Bientôt la phase critique du retour sur Terre. Pour tromper sa nervosité, Gagarine activa la radio de bord pour transmettre un message à tous les peuples de la Terre. Propagande et prestige national obligent.

Un peu après 10 h 15, le « Vostok » pivote sur lui-même. Les censeurs stabilisent son orientation et la mise à feu de la rétrofusée est réalisée, permettant à la cabine de quitter son orbite et d’amorcer sa rentrée. Le rétromoteur à peine éteint, des boulons explosifs libèrent la sphère « sharik » du compartiment des machines. À une vitesse folle Iouri Gagarine plonge dans l’atmosphère terrestre. La boule s’enflamme au contact de l’air. Le degré de chaleur à bord atteint la limite du supportable; par le hublot Gagarine contemple les morceaux incandescents de sa cabine malmenée. Et si la couche protectrice s’avérait trop mince, ce serait la fin. Iouri en était bien conscient.

La chaleur excessive a quand même eu un bon côté salutaire. Elle fit fondre le câble qui reliait encore la capsule de retour de Gagarine au compartiment des machines. Celui-ci ne s’était pas complètement détaché lors de l’explosion des boulons qui le reliait au vaisseau et pouvait ainsi déstabiliser le retour sur terre. Fort heureusement, la chaleur permit a ce que tout entre dans l’ordre. Le vol se poursuivit alors « normal ».

À une altitude de 7 km, le parachute principal du « Vostok » sortit de son compartiment et se déploya correctement. La cabine se stabilisa. Il était temps pour Gagarine de quitter le « Vostok ». Les ingénieurs n’avaient pas encore mis au point un système de rétrofusée permettant au vaisseau de se poser sur le sol en douceur. Par crainte que le contact avec le sol soit trop brutal, les concepteurs ont choisi de faire atterrir séparément le cosmonaute de sa capsule. Le fauteuil éjectable du vaisseau remplit pleinement sa fonction. En quelques secondes, le cosmonaute fut aperçu se balançant doucement au bout de son parachute, pas très loin de son vaisseau, qui de son côté, poursuivait sa descente.

Gagarine, touche le sol indemne.

À 10 h 55, Iouri Alekseïevitch Gagarine touchait le sol à 26 km au sud-ouest de la ville d’Engels dans la région de Saratov. À la paysanne qui l’accueillit en lui demandant s’il venait « du ciel », il répondit naïvement que « oui, mais qu’il n’y avait pas vu Dieu ».