S’il est tentant de vouloir croire qu’une recherche unique puisse révolutionner la science, c’est parce qu’il nous est très difficile de nous défaire du cliché par excellence du scientifique : Eureka!

Le journalisme scientifique a longtemps consisté à ne traiter que de « la découverte de la semaine ». C’est simple, c’est rapide, mais surtout, ça correspond à ce qu’on imagine du scientifique : il découvre. Les relations publiques des universités renforcent cette image, en nous submergeant de tels communiqués : notre scientifique a publié aujourd'hui cette découverte, elle va révolutionner cette pratique.

Ce qui, à la longue, crée une distorsion : la science n’avancerait que par bonds spectaculaires —entre lesquels, bien sûr, il ne se passe rien.

Sans compter toutes ces fois où journalistes et relationnistes ont contribué à entretenir une confusion en traitant sur le même pied, à quelques mois d’intervalle, une « découverte » qui prétend que le café cause le cancer, puis une autre qui dit le contraire.

Comme on l’a dit dans les textes précédents, pas besoin d’un doctorat en physique pour comprendre qu’une découverte unique ne fait pas une révolution, comment distinguer un fait d’une opinion, et pourquoi ceux qui publient dans Nature ne devraient pas être mis sur le même pied que ceux qui font leur annonce par conférence de presse.

La voie rapide

Évidemment, si le journalisme n’a pas encore fait ce virage, c’est parce que raconter la découverte de la semaine nécessite beaucoup moins d’efforts :

Le chercheur X a fait la découverte Y qui pourrait conduire à l’application Z.

Et pour une fois, c’est une chose qui met journalistes et relationnistes dans le même bain : la grande majorité des communiqués de presse qui ne sont pas de nature administrative (annonce d’une subvention ou d’une nomination) parlent, eux aussi, d’un chercheur X qui vient de découvrir Y.

Dans un panel tenu à l’Université Columbia en 2011, le rédacteur en chef du Scientific American, John Rennie, était cité ainsi :

Les journalistes doivent repenser de fond en comble ce qui constitue une nouvelle scientifique.

À peu près toutes les nouvelles en science sont construites autour du même modèle : le scientifique publie une recherche, la recherche semble importante et valable, et nous publions les faits qui en ressortent. Mais la réalité de la science est que la publication d’une recherche en particulier, même dans la meilleure revue du monde, fait rarement pencher la science de quelque façon que ce soit. C’est lorsque beaucoup de recherches s’empilent et que se dégage un consensus, que la science progresse.

Les magazines en ont pris acte il y a longtemps, puisqu’ils ne peuvent se contenter de rapporter la découverte d’hier. Mais les journaux ont beaucoup de mal à se dégager de cette vision surannée. Et du coup, le public aussi.

Mises en contexte, et pas juste en science

La solution passe par davantage d’histoires qui contextualisent, et donc, amalgament science et société, science et culture ou —suivez mon regard— science et politique. De telles histoires sont inévitablement plus englobantes : la science n’y est plus traitée comme un corps étranger et inquiétant, mais comme une partie intégrante de notre société.

Ces dernières années, beaucoup de blogueurs l’ont expérimenté sans même s’en rendre compte : il leur est apparu tout à fait naturel de parler de science à travers leur point de vue de scientifique et de citoyen. Et ceci n’est pas étranger au succès toujours croissant des blogueurs : leur façon de raconter répond à une demande depuis longtemps exprimée par une partie du public, mais à laquelle les médias sont toujours restés sourds.

Et ce, pas juste en science : parce que cette vision que d’aucuns jugent surannée de la couverture scientifique, elle est calquée sur la vision que d’aucuns jugent surannée de la couverture politique. Le politicien A fait une déclaration, on la rapporte. Le politicien B dit le contraire, on le rapporte.

Remettre en contexte, s’adapter à son public, l’aider à prendre du recul par rapport à une découverte, lui faire découvrir les interelations entre science et société : ce sont les voies par lesquelles « la construction de la science » devient moins obscure. Chaque fois qu’ils insistent moins sur la découverte et davantage sur son contexte, journalistes et relationnistes présentent subtilement aux « nuls » des faits qu’ils se seraient cru indignes de comprendre, un moment auparavant. Et font sortir la science de sa tour d’ivoire.