Les scientifiques se fourvoient lorsqu’ils pensent que le public est ignorant. Leur côté « prof » les amène trop rapidement à conclure qu’il suffirait de transférer des connaissances pour que les gens soient soudain « éclairés ». Alors que la solution réside peut-être... dans la mort d’une génération.

Sérieusement. Dans le cas des gens qui nient le réchauffement climatique, la thèse que vient d’avancer David Roberts dans le webmagazine environnemental Grist est que pour faire avancer le dossier, il faudra attendre « un remplacement de cohorte ». En d’autres termes, que les vieux laissent la place aux jeunes.

Il y va fort, mais sa diatribe est une illustration supplémentaire du malaise ressenti par les communicateurs, journalistes et vulgarisateurs face à la « théorie de l’ignorant », ou en termes plus pointus, « le modèle du déficit de connaissances ». C’est-à-dire cette perception, très répandue parmi les scientifiques mais rejetée par les sciences de la communication, qui dit en gros : ce groupe est ignorant, je vais lui apprendre ce que je sais qu’il doit savoir.

Or, ce modèle ne passe pas la rampe. Ce mythe de l’inculture scientifique suppose qu’une fois qu’on aurait reçu un bagage de connaissances spécifique, on ne pourrait faire autrement que, par exemple, admettre le réchauffement climatique. Ce qui, malheureusement, continue de s'avérer faux.

Commentant ainsi une nouvelle étude qui, après beaucoup d’autres, pointait un pourcentage décourageant d’Américains avouant encore et toujours leur ignorance climatique, David Ropeik écrivait en 2010 :

Quelle différence ferait un public plus informé? Jusqu’à quel degré même une connaissance parfaite des faits conduirait-elle les Américains à prendre plus au sérieux cette menace potentiellement sérieuse?

Ce que les scientifiques ont beaucoup de mal à admettre quand ils rêvent de transmettre l’information au grand public, c’est qu’arrive un moment où l’attitude des gens face à un phénomène scientifique n’est plus du tout affaire de connaissances rationnelles, mais d’émotions, parfois d’idéologie, souvent de valeurs personnelles. Et ça, ça implique de repenser la façon de communiquer : ça ne doit pas se faire du haut vers le bas —le savant vers l’ignorant— mais davantage d’égal à égal, en s’ajustant à ces valeurs et à ces idéologies et à ces émotions.

Alors que s’ouvre à Vancouver le congrès de l’AAAS, où les réflexions sur la communication et la perception de la science sont généralement nombreuses et passionnantes, le chercheur en communications Matthew Nisbet en profite pour envoyer un avertissement aux participants :

La plupart des scientifiques continuent de rejeter le blâme de choix politiques douteux sur l’ignorance qu’a le public de la science. (...) La persistance de ce modèle mental rend très difficile de s’éloigner de l’influence de ces présupposés dans les débats populaires et les plans stratégiques dressés par les scientifiques et leurs organisations. Pourtant, des modèles alternatifs existent.

Que sont ces alternatives? Nisbet les résumait en 2009 sous l’étiquette « modèle de l’engagement » —en opposition, donc, au « modèle du déficit ». Descendre davantage dans la rue. S’impliquer socialement. Et politiquement. Écrire un blogue, générer une conversation...

Le modèle de l’engagement, c’est tout ce qu’inclut la vulgarisation —on n’y échappe pas— mais c’est aussi une écoute : quelles sont les valeurs partagées par un groupe de gens qui refuse de croire, par exemple, en la vaccination. À quoi s’identifient-ils, quels sont leurs réseaux. Qu’écoutent-ils à la télé et qu’en retiennent-ils. Et s’agissant des journalistes —eux aussi une cible toujours facile pour les scientifiques— pourquoi fonctionnent-ils de la façon dont ils fonctionnent. Pourquoi leurs valeurs ne sont-elles pas celles que voudraient les scientifiques, et pourquoi n’est-ce pas nécessairement une mauvaise chose.

Bref, le scientifique devra apprendre à se mettre dans la tête du public, plutôt que d’essayer de faire entrer des connaissances de force dans cette tête. Est-ce réaliste?