Les marchands de pilules et autres poudres de perlimpinpin surfent sur une énorme vague. Une déferlante vigoureuse, gonflée à l’écume de l’appréhension de générations d’hommes. Le nom de ce paquet de mer: cancer de la prostate. Et si, et si. Et si j’avais pu prévenir ce mal qui se love en moi. Insidieux. Et si, et si. Et si une diète adaptée ou un produit de santé naturel avait pu m’écarter du chemin de la tumeur. Et si se prémunir du cancer de la prostate n’était qu’un mythe.

Une question comme une bravade lancée à tous les fabricants de rêve en pilule qui ne manquent pas d’exploiter les anxieux et les hypocondriaques de ce monde. Le spectre d’une mort, aussi hypothétique et lointaine soit-elle, fait parfois changer de religion alimentaire, et plier les plus orthodoxes carnivores d’entre nous.

Qu’ils se rassurent, ils ne passeront pas leur vie à croquer des pépins de raisin. À ce jour, aucune étude n’a prouvé un quelconque effet protecteur d’un produit, d’un nutriment ou d’un aliment vis-à-vis du cancer de la prostate. Ce n’est pas moi qui le dis, mais le Dr Fred Saad, spécialiste de renommée internationale du cancer de la prostate, chef du service d’urologie du CHUM et titulaire de la chaire en cancer de la prostate de l’Université de Montréal. Entre autres.

Pourtant, 1 milliard de dollars sont dépensés en Amérique du Nord pour toutes sortes de produits pour prévenir le cancer de la prostate. C’est le plus gros domaine pour l’homéopathie et les produits naturels», explique le Dr Saad dans une conférence donnée en novembre 2012.

«Est-ce que l’on peut prévenir le cancer de la prostate, la réponse est non!», ajoute-t-il. N’empêche, les mythes ont la peau dure. Coriaces à souhait, difficiles à éradiquer. Toujours quelqu’un dans votre entourage pour vous susurrer que son beau-frère prend du sélénium en gélules et de la vitamine E pour tenir le cancer à bonne distance. Bien lui en prenne, sauf que l’expérience personnelle n’a pas valeur de validité scientifique. Petite démonstration.

Vitamine E et sélénium: la chute

La vitamine E, avec ses propriétés antioxydantes, a connu son heure de gloire quand une grande étude américaine portant sur la prévention sur cancer du poumon révèle son inefficacité côté appareil respiratoire. Mais, ô joie collatérale, les chercheurs découvrent que les hommes de l’étude qui prenaient de la vitamine E ont de 30 à 40% moins de cancer de la prostate. Fabuleux résultat qui propulse la belle dans le firmament des produits miracles et explose dans un feu d’artifice médiatique. Les hommes sont rassurés, le dopage à la E peut commencer

Le sélénium, un oligo-élément que l’on trouve notamment dans les noix, a connu les mêmes dérives. À la grande joie des vendeurs de produits de santé naturels qui en incorporent dans tous leurs suppléments «prostate-friendly»!

Mais l’amour ne dure pas toujours. En 2004, le US National Cancer Institute subventionne une étude à grande échelle pour vérifier si la vitamine E et le sélénium ont un quelconque effet pour prévenir le cancer de la prostate. L’opération SELECT est lancée. 35 000 hommes américains et canadiens embarquent à bord d’un navire amiral nommé étude clinique aléatoire. La crème de la crème, signature des études médicales rigoureuses. Au menu, sélénium seul, vitamine E solo ou en couple et placebo. Choc et consternation! L’étude révèle que les hommes ayant flirté avec la vitamine E ont développé plus de cancer de la prostate et ceux qui ont pris du sélénium ont boosté leur chance de diabète. L’étude est stoppée avant la fin. Bye-bye vitamine E et sélénium en prévention.

Ah oui, j’oubliais. Depuis le temps que je louvoie du côté de la prostate, les actualités m’irritent les yeux de leurs titres sur la voisine de palier de la vitamine E. La D pour les intimes. Comme le résume le Dr Saad: «il n’y a pas de preuves absolues que la vitamine D réduit les chances de développer un cancer de la prostate, mais aucun effet nocif n’a été décelé à date. En plus, c’est bon sur les os. Alors on encourage les hommes à prendre de la vitamine D.»

Changer de régime alimentaire?

Certains vous enjoindront d’adopter une diète asiatique. À vous le soja et le thé vert à gogo! Si le soja s’est fait observer sous toutes les coutures en laboratoire, et est peut-être une raison pour laquelle les Asiatiques ont moins de cancers de la prostate, cela reste à démontrer cliniquement. Consommez donc votre tofu avec modération.

Quant aux vertus protectrices du thé vert, il y a certes un peu de vrai, mais ce n’est pas une raison pour vider la théière à raison de 6 à 7 tasses par jour. Si les Asiatiques ont moins de cancer de la prostate avec leur régime alimentaire, ils ont aussi plus de cancers de l’estomac…

Et les tomates du régime méditerranéen et leur fameux lycopène aux propriétés antioxydantes? Aucune étude concluante à date. Cela n’empêche pas certains médias de titrer sobrement à partir d’une récente étude américaine parue dans la revue Cancer Prevention Research: «Contre le cancer de la prostate, mangez du soja et des tomates». En parcourant, ne serait-ce que le résumé de l’étude, les journalistes auraient constaté que l’étude portait sur des souris. Aussi belles et prometteuses soient les conclusions des scientifiques, des souris ne sont pas des hommes. Enfin, pas à ce que je sache. Quoi ? On m’aurait menti… Si vous aimez les tomates, mangez-les pour le plaisir, mais n’attendez pas d’effet protecteur!

Même si on manque encore d’étude crédible sur les effets protecteurs de l’alimentation, le Dr Saad rappelle que ce qui est bon pour le cœur l’est pour la prostate! En clair, favorisez une diète équilibrée: éviter les excès de viande et les graisses animales, manger des fruits et légumes, des noix, des grains entiers et réduisez votre consommation en sucre simple (diminue les risques de diabète par la même occasion). Sans oublier de faire l’exercice. Voilà les seules armes à fourbir face au cancer de la prostate.

Alors on ne s’énerve pas dans les chaumières et on évite de prendre d’assaut les pharmacies du coin. Le salut n’est pas dans la pilule.

La réalisation de ce billet de blogue a été rendue possible grâce à une bourse de journalisme des Instituts de recherche en santé du Canada.