«Le Web est tout et son contraire. Et ce contraire a quelque chose de franchement terrifiant.»

Ces mots ne sont pas de moi, mais du chroniqueur du Devoir David Desjardins, qui jouait cette semaine sur un terrain abondamment couvert par les blogueurs de science —et ça fait toujours plaisir quand les territoires couverts par les blogueurs de science atteignent enfin les pages des grands quotidiens.

Desjardins s’y désole de la montée de ce que d’aucuns appellent « le contre-savoir » :

J’ai appris l’autre jour en lisant Matthieu Dugal, dans Le Soleil, que l’humoriste Rachid Badouri avait dit à Tout le monde en parle qu’il ne croit pas à la théorie de l’évolution. Et on est là au centre de ce que Dugal —qui emprunte l’expression à un blogueur anglais— décrit comme le contre-savoir. Cette capacité d’Internet à véhiculer avec une efficacité redoutable des informations fausses. Comme cette rumeur, démontée par les journalistes du Monde, à propos des théories alarmistes de quelque allumé sur la radioactivité des côtes du Pacifique nord-américain, supposément atteintes par un nuage atomique et des marées nucléaires, gracieuseté de Fukushima.

Et ce «contre-savoir», s’inquiète David Desjardins —en s'appuyant même, excusez du peu, sur le philosophe français Alain Finkielkraut— trouve sa caisse de résonance par excellence avec le Web.

il y a le recul des médias traditionnels au profit du Web, où n’importe quel blogue tenu par quelque fanatique tient lieu de source crédible. (...) La paranoïa, le mensonge et le charlatanisme trouvent depuis la nuit des temps une oreille attentive chez qui veut croire. Pas chez ceux qui veulent savoir. Les réseaux sociaux permettent désormais de contaminer de potentiels fidèles plus efficacement qu’une épidémie d’Ebola.

On a eu ce débat sur le «contre-savoir» avec Popular Science et son envahissement par les trolls. On l’a eu avec ces études en psychologie qui ont souligné combien nous avons tendance à n’écouter que les opinions qui confortent notre opinion. Et les climatologues l’ont eu, eux qui ont dû se résoudre à admettre que le public imperméable à leurs arguments n’est pas ignorant, mais simplement... imperméable à leurs arguments.

Autrement dit, passez le message à David Desjardins et aux autres découragés du Web: en journalisme scientifique, on jongle avec cette réalité depuis un bon bout de temps. Oui, le Web est «un prodigieux amplificateur à conneries». Mais c’est la réalité avec laquelle le 21e siècle devra composer, que ça plaise ou non à Alain Finkielkraut et à Popular Science. Que ça plaise ou non, une frange de la population a acquis un nouveau droit de parole et à travers l’histoire, chaque fois qu’une frange de la population a acquis un nouveau droit de parole, il a été impossible de le lui enlever. Parlez-en aux successeurs de Gutenberg et de Marconi.

Par contre, il n’est pas dit qu’il n’y a pas de parade. Comme l’avaient compris il y a plus d'une décennie des Ben Goldacre de Bad Science et des Stephen Schneider en climatologie, les scientifiques devront être plus nombreux à «s’insérer dans la conversation», afin ne pas laisser tout le champ libre aux anti-vaccination et autres climatosceptiques.

Par ailleurs, l’enseignement, pas juste celui des sciences, devra consacrer plus de temps à expliquer la différence entre un fait et une opinion, sans quoi on est mal parti. Et enfin, le journalisme au quotidien devra davantage imiter le journalisme scientifique et cesser de ne voir dans la science que le cliché du «scientifique qui fait une découverte» —et il devra plutôt expliquer pourquoi toutes les «découvertes» et toutes les «opinions» n’ont pas une valeur égale.

Je ne dirais pas que c'est terrifiant. C'est juste qu'on a du boulot.