Cette semaine, au lieu de vous faire un premier billet sur ma prochaine séance du cours «Notre cerveau à tous les niveaux» qui aura lieu le mercredi 27 novembre prochain, je fais une petite parenthèse pour vous parler d’un autre cours de l’UPop Montréal qui se donnera ce soir au même café Les Oubliettes. Il s’agit du cours Cafés philosophiques. 10 ans, 10 discussions animé par Frédéric Legris, professeur de philosophie au cégep de St-Jean-sur-Richelieu. Ce cours se veut une rétrospective bonifiée des 10 ans de l’UPop Montréal : un.e professeur.e d’un ancien cours de chaque année de l’UPop vient rappeler un enjeu majeur développé dans cet ancien cours qui devient le point de départ d’une discussion collective à visée philosophique. Et ce soir, en tant qu’ancien prof du cours Parlons cerveau de l’UPop, c’est moi qui ai l’honneur de démarrer la discussion avec une courte présentation sur le thème : « Sciences cognitives et libre arbitre : de nouveaux paradigmes qui éclairent la question« .

Dans l’une des séances de ce cours, j’avais en fait un survol de ce que les neurosciences pouvaient apporter au débat sur la question du libre arbitre. De nouvelles approches, notamment au niveau de la prise de décision, offrent depuis quelques années des alternatives intéressantes entre un déterminisme physicochimique implacable et une liberté absolue. Mais pour comprendre de quoi il en retourne, il faut remettre en question le lourd héritage dualiste encore présent dans nos sociétés et penser ces questions avec de nouveaux concepts comme les affordances, l’autorégulation, le contrôle de soi, l’inhibition d’automatismes, les prédispositions évolutives ou la conquête de degrés de liberté.

J’ai pensé qu’il serait intéressant de donner accès au petit texte que je vais lire pour ouvrir la discussion de ce soir. Qui sait, cela vous donnera peut-être le goût de venir en discuter avec nous ? Le texte se décline en 5 sections et une brève conclusion.

1) « Libres ou déterminés »
La question du libre arbitre est souvent soulevée en demandant : sommes-nous libres ou déterminés ? On va revenir tantôt sur le caractère sans doute trop tranché et dichotomique de cette question, mais je voudrais commencer par définir un peu ce qu’on entend par libre et par déterminé.

Libre :
On a tous le sentiment intime que c’est nous qui décidons ce que nous faisons, que c’est notre pensée qui est à l’origine de nos actes. Notons tout de suite le caractère dualiste de cette affirmation : une entité qui semble immatérielle, notre pensée, influence le monde matériel dont notre corps fait partie. Constatons aussi que cette idée de liberté individuelle est profondément ancrée dans nos sociétés à travers surtout l’idée de responsabilité individuelle. On n’a qu’à penser à nos systèmes de justice qui sont basés en grande partie sur cette responsabilité individuelle. Ou encore aux religions où encore une fois on postule qu’un individu a le choix de faire le bien ou le mal par exemple, et donc s’il choisit le mal c’est qu’il commet librement un péché… Notons enfin qu’avec des slogans comme « Liberté, égalité, fraternité », une nation peut amener de milliers de jeunes gens à aller à la guerre se faire tuer « librement » pour la patrie.

Déterminé :
À l’exception des lois de la physique quantique de l’infiniment petit qui sont de nature probabiliste, les lois du monde physique à notre échelle où à l’échelle cosmique sont déterministes (un effet va produire la même cause). Même les systèmes complexes dynamiques avec des milliards de particules en interaction où l’on ne peut faire de prédictions au-delà d’un certain horizon, comme le climat par exemple, sont des systèmes chaotiques déterministes, i.e. avec des caractéristiques qui empêchent de décrire avec précision l’état du système sur le long terme. Et donc toutes les explications par exemple en biologie et en neurobiologie sont de nature déterministe.

C’est ce qui a amené certaines personnes, comme Henri Laborit dans les années 1970, à adopter une thèse forte contre le libre arbitre absolu tel qu’on le présente souvent puisque pour Laborit: « Nos comportements sont entièrement programmés par la structure innée de notre système nerveux et par l'apprentissage socio-culturel. »

Structure innée de notre système nerveux :
C’est la mémoire de notre espèce encodée dans nos gènes détermine les grandes lignes de notre câblage cérébral d’être humain. Boire, manger, se reproduire, s’abriter… bref, maintenir sa structure d’organisme vivant ! Donc des comportements d’approche des ressources, de recherche de plaisir, et des comportements d’évitement des dangers et de la douleur. Par exemple, la réaction de stress aigu qui a été sélectionnée pour fuir ou lutter contre une menace. Ce mécanisme est toujours présent en nous, mais dans nos sociétés très différentes de l’environnement dans lequel nous avons passé l’immense majorité de notre histoire évolutive, ce stress devient souvent chronique est très néfaste pour la santé ! Ce que Laborit appelait l’inhibition de l’action, et qu’on appelle aujourd’hui burn out, anxiété, dépression…

L'apprentissage socio-culturel :
Durant notre vie on va engrammer l’histoire de nos interactions avec le monde dans certaines connexions neuronales qui vont être renforcée au détriment d’autres. Laborit a insisté très tôt sur le fait que plein de choses s’imprègnent dans notre système nerveux sans que l’on s’en rende compte. Il écrivait par exemple dans Éloge de la fuite : « Je suis effrayé par les automatismes qu’il est possible de créer à son insu dans le système nerveux d’un enfant. Il lui faudra dans sa vie d’adulte une chance exceptionnelle pour s’évader de cette prison, s’il y parvient jamais. ». Toute la publicité est basée sur cette idée d’associer un sentiment positif à une marque de lessive, par exemple. Mais c’est aussi le cas des normes sociales et des automatismes culturels qui entrent constamment à notre insu dans notre cerveau.

2) Motivation inconsciente et langage conscient.
Comment Laborit explique-t-il alors cette sensation de liberté que nous ressentons ? Rentre ici une distinction importante entre motivation inconsciente et langage conscient. Car derrière la moindre action, il y a une « motivation » qui est le plus souvent inconsciente parce qu’elle résulte de processus cérébraux inconscients (comme innés ou acquis comme on vient de l’évoquer). Et donc pour des gens comme Laborit, la sensation de liberté qu’on ressent s'explique du fait que ce qui conditionne notre action est généralement du domaine de l'inconscient (l’inconscient « cognitif », l’automatisation innée ou acquise de nos comportements) et que par contre le langage qui nous permet de commenter nos comportement relève d’un discours logique qui lui est du domaine conscient.» Et donc c'est ce discours, logique et conscient qui nous donnerait cette impression de libre choix.

Et aujourd’hui, bon nombre de neurobiologiste qui s’intéressent à cette question estiment que la plupart de nos décisions rapides ne relèvent pas du libre arbitre, mais bien de ces processus inconscients automatiques. « Ce qu'on considère comme décision consciente n'est souvent que la manifestation tardive d'un processus qui s'est effectué un petit peu plus tôt », affirme par exemple Thomas Boraud, soutenant que des tests mesurant l'activité cérébrale ont démontré que l'activité électrique précède la prise de décision. Plusieurs expériences en imagerie cérébrales ont produit des résultats allant en ce sens.

3) Comment décider sans que « je » décide ?
Le schéma classique de la prise de décision est : perception, manipulations de représentations, décision, préparation du mouvement, action. Selon ce schéma traditionnel, on conçoit la prise de décision de façon sérielle :
1- Quoi faire ? On prend la décision, on sélectionne le bon choix.
2- Comment le faire ? On spécifie les commandes motrices appropriées et on exécute le mouvement.
Il nous faudra distinguer ici prise de décision rapide (en secondes, par exemple quel dessert à la cafétéria, ou quel sac de riz à l’épicerie; ou en fraction de secondes : quelle pomme dans le panier, passer à droite ou à gauche de telle personne dans une foule) et plus longue (exemple : jouer un coup aux échecs, ou choisir avec quelle personne on veut avoir des enfants ; qui est un cas particulier qu’on évoquera un peu plus tard).

Or pour nombre de décisions simples et rapides, les données expérimentales n’appuient pas le schéma classique : « décision  préparation du bon mouvement  action ». Il n’y a donc pas de « centre de décision… » ou de quoi que ce soit dans le cerveau (amènerait régression à l’infini). Depuis une décennie ou deux, les sciences cognitives ont délaissé ce schéma classique pour aller vers des représentations « pragmatiques ». Bref, on perçoit le monde dans une perspective d’actions suggérées par des affordances.

Donc sans qu’on en ait conscience, selon les « affordances » de notre environnement à un moment donné, on fait des simulations et des prédictions, encore souvent inconscientes, en fonction de ses modèles internes (fruit de ses apprentissages) sur les actions possibles qui s’offrent à nous dans cet environnement particulier. Ainsi, depuis une vingtaine d’années on sait que la simple perception de l’anse d’une tasse active la simulation de systèmes moteurs de la main correspondants à l’action de prendre la tasse. Autre exemple, face à deux objets que l’on peut prendre avec la main, les neurones qui répondent préférentiellement aux deux directions intéressantes (aux deux affordances) augmentent leur activité. Et à un moment donné, un groupe de neurones remporte la « compétition » grâce à la prédominance de son activité et il y a sélection d’une action qui est exécutée.

Donc il y a toujours à tout moment des processus d’attention aident à spécifier des groupes de neurones qui augmentent leur activité (cerveau « actif » qui projette ses prédiction sur le monde, plutôt que « passif » qui attend ses inputs…). C’est à partir de là qu’a lieu la compétition (par inhibitions réciproques) et qu’un groupe de neurone « gagnant » va être éventuellement être sélectionné. Et cette compétition peut se gagner à différents endroits dans le cerveau. On ne peut pas associer la prise de décision à une structure cérébrale particulière.

Ce schéma montre aussi que plus l’on a de temps pour prendre une décision, plus il y aura d’interactions possibles entre plusieurs régions cérébrales. Lors de délibérations plus longues (de « choix rationnel »), il y a tout un tas d'aller-retour entre un processus inconscient, la rétrospection de la conscience et ainsi de suite. Et cela se fait en fonction de notre expérience de vie mémorisée, depuis la conception jusqu'au moment actuel.

4) L’impression de responsabilité et la vie sociale
Et c’est souvent ces délibérations intérieures plus longues que l’on peut interpréter avec des mots, avec ce langage conscient, qui nous donne l’impression de libre arbitre. Selon certains, cette impression de libre arbitre a pu avoir un avantage évolutif, puisqu'elle permet la construction des sociétés : « Il n'y a pas de société possible si l'on ne se sent pas responsable. » (T. Boraud) Si on passe son temps à essayer de se déresponsabiliser en disant des choses comme «j'étais hors de moi» ou «j'ai été émotif, je n'étais pas moi-même», cela ne crée pas de très bons liens sociaux… Faire partie d'un groupe humain nécessiterait donc « l’émergence », pour le dire comme Michael Gazzaniga, d’un certain sens de la responsabilité. L’impression de libre arbitre qui vient avec cette responsabilité individuelle découleraient de ces règles sociales qui émergent quand plusieurs cerveaux interagissent les uns avec les autres. Une espèce comme la nôtre, où les individus sont extrêmement interdépendants, n’aurait pas pu évoluer sans ce sentiment que chacun est un agent libre et responsable de ses actes…

5) Des degrés de liberté ?
Considérant tout cela, on peut aussi penser que différents individus peuvent se sentir plus ou moins libre ou déterminés. Bref, qu’il s’agit davantage d’une question de degré… Cette idée est intéressante car elle sous-tend ce qu’on pourrait appeler la « conquête de degrés de liberté », un détournement de nos déterminismes à notre avantage par leur compréhension. Mais elle nécessite de sortir de la dichotomie « liberté / déterminisme » pour aller vers de nouveaux concepts qui auraient à la fois des affinités avec les neurosciences et avec la notion de responsabilité.

La philosophe des neurosciences Patricia Churchland propose de distinguer un cerveau en contrôle d’un cerveau qui a moins ou plus du tout de contrôle (3 exemples : Alzheimer, Phineas Gage, dépendance) (amène plus de tolérance envers autrui peut-être aussi…)

Le psychologue Roy Baumeister suggère pour sa part que nous parlions simplement :
1- d’aptitudes au choix rationnel (capacité de simuler à l’avance les conséquences de l’action, calcul coût-bénéfice, raisonnement logique, etc.)
2- de mécanismes d’autorégulation (envers des options plus ou moins automatiques que génère notre cerveau, autrement dit inhiber une réponse spontanée ou automatisée pour y substituer une réponse plus raisonnée)

Cependant, ces processus peuvent se heurter à des limitations cognitives importantes:
- l’aptitude à faire choix rationnels : sont relatifs à la possession de certaines compétences apprise (maîtrise du langage, des raisonnements logiques, etc.), donc lié à l’éducation
- L’autorégulation : opère en utilisant des ressources cognitives limitées ce qui peut être plus difficile quand on a beaucoup de préoccupations, par exemple quand on est tout en bas du spectre socioéconomique. Simplement parce que quand tu es pauvre, chaque décision requiert plus de calculs dus à tes ressources limitées.

En conclusion :
Les neurosciences ne peuvent peut-être pas nous rendre plus libres, mais peut-être plus attentifs à toutes ces « décisions par défaut » que prend constamment notre cerveau. Et peut-être pourra-t-on exercer alors un meilleur contrôle sur nous-mêmes et ainsi conquérir quelques petits degrés de liberté…

Ce qui rejoint Henri Laborit qui écrivait :
« Tant que l'on a ignoré les lois de la gravitation, l‘Homme a cru qu'il pouvait être libre de voler. Mais comme Icare il s'est écrasé au sol. Lorsque les lois de la gravitation ont été connues, l‘Homme a pu aller sur la lune. Ce faisant, il ne s'est pas libéré des lois de la gravitation mais il a pu les utiliser à son avantage. »

Ce qui rejoint aussi John Dylan Haynes (qui a fait des expériences d’imagerie cérébrale sur la prise de décision) :
“Soudainement j’ai eu cette vision d’un univers entièrement déterminé et de ma place dans cet univers avec tous ces moments où on a l’impression de prendre des décisions qui ne seraient au fond qu’une chaîne de réactions causales.
La problème, c’est que dès qu’on se remet à interpréter le comportement des gens dans nos activités de tous les jours, ça nous est virtuellement impossible de conserver cette vision déterministe des choses…”
Autrement dit, on semble condamné à « faire comme si » l’on était libre.