C’est ce mercredi le 20 mai que sera donnée en ligne la 9e séance sur 10 du cours Notre cerveau à tous les niveaux en collaboration avec l’UPop Montréal. Intitulée « Le langage : une propriété émergente de la vie sociale chez les humains », elle débutera à19h sur la plateforme Zoom grâce à ce lien (évidemment gratuit) : https://us02web.zoom.us/j/97499809622.  L’événement Facebook de cette séance fourni une marche à suivre pas très compliquée pour accéder à la séance si c’est votre première expérience avec Zoom.

Après avoir abordé la semaine dernière quelles étaient les caractéristiques spécifiques du langage humain, j’aimerais aborder aujourd’hui une autre question pas facile qui sera soulevée mercredi : comment expliquer qu’on soit la seule espèce à parler ? On sait maintenant que les bébés humains ne sont pas des « pages blanches » quand ils viennent au monde. Mais cela peut-il dire pour autant qu’on a un instinct inné pour la parole ? Gros débat qui dure depuis des décennies…

On s’entend en tout cas pour dire que les petits humains naissent avec ce qu’on appelle en anglais « an innate toolkit for learning » (une boîte à outil pour apprendre) qui comprend quelques hypothèses de base sur le fonctionnement du monde à partir desquelles il va pouvoir construire ses savoirs. En fait, les débats portent surtout sur la richesse de cette « boîte à outil ».

Pour certains, elle contient des connaissances très spécifiques sur le langage (une « grammaire universelle » innée). Pour d’autres, nous n’avons que des facultés générales semblables à celles de nos cousins les grands singes. Mais avec des petites différences vont nous permettre d’aller beaucoup plus loin grâce aux autres, à notre culture.

Pour les tenants de la première option, comme Noam Chomsky ou Steven Pinker, le langage humain est un peu comme d’autres adaptations du monde animal telles que les toiles d’araignées et les barrages de castor. Pour Pinker, les trois sont des « instincts ». Le langage ne serait donc pas d’une invention humaine comme la maîtrise du métal ou l’écriture car certaines cultures ne possèdent pas ces technologies, mais toutes possèdent le langage. Le langage serait plutôt un « module spécialisé » des facultés cognitives humaines. Et donc pas quelque chose de simplement issu de notre « intelligence générale ».

Pinker partage l’idée de Chomsky que les humains semblent posséder une « grammaire universelle » capable de reconnaître et de générer les règles de n’importe quelle langue à laquelle un enfant est exposé (différent des règle de grammaire d’une langue particulière). « Children are pre(or hard)-wired a language acquisition device. », pour le dire comme Chomsky. C’est ce qui leur permettrait d’apprendre à parler si rapidement malgré la « pauvreté des stimuli » (de manière implicite, sans instructions explicites des parents au sujet des règles de grammaire).

À l’opposé, il y a des gens qui mettent de l’avant l’idée qu’il n’est pas nécessaire de postuler des capacités instinctives fournies par les gènes pour apprendre à parler. Pour Cecilia Heyes par exemple, l’environnement de l’enfant, c’est-à-dire essentiellement les autres êtres humains qui l’entourent, lui apportent suffisamment d’information pour qu’il apprenne sa langue maternelle.

Elle attire ainsi l’attention sur le fait que les bébés naissants ont un biais attentionnel pour les visages. Si vous mettez deux points noirs au-dessus d’un point noir sur un fond blanc, un bébé va les suivre du regard plus longtemps qu’un point noir au-dessus de deux points noirs, parce que la première configuration évoque un visage. Pour des gens comme Heyes, s’il y a un instinct impliqué dans le langage, ce pourrait être quelque chose d’aussi basic que ce genre de biais attentionnel. Un autre exemple de ces réactions instinctives serait le « joint attention », notre prédisposition à porter attention à l’endroit où se porte l’attention d’un autre être humain.

Des biais attentionnels comme ceux-là ne sous-entendent aucun processus cognitif complexe (comme une grammaire universelle). Ce sont des comportements innés très simples. Mais le fait de les avoir a d’énorme conséquence dans une espèce au milieu socioculturel très riche comme la nôtre. Cela veut dire que pratiquement dès notre naissance, nous sommes en mesure de capter énormément d’information en provenance des autres. Heyes parle de « richesse des stimuli », paraphrasant de façon un peu provocatrice l’idée maîtresse de Chomsky.


Comme l’expliquait Steven Pinker en 2016, la théorie de Chomsky a attiré une pluralité de linguistes, mais probablement jamais une majorité, car il y a toujours eu des théories rivales (sémantique générative, grammaire cognitive, grammaire relationnelle, grammaire fonctionnelle lexicale, etc.).

Dans d'autres domaines, les théories de Chomsky n'ont été embrassées que par une petite minorité, et l'opposition a toujours été féroce en philosophie (Putnam, Goodman, Searle et Dennett), en psychologie (Bruner), en intelligence artificielle (Terry Winograd, Roger Schanck et Marvin Minsky) probablement de la plupart des chercheurs en acquisition du langage de l'enfant au cours de chaque décennie ! Chomsky n’a donc jamais représenté le point de vue dominant mais comme il est charismatique et célèbre pour ses analyses politiques, les gens qui ne sont pas dans le domaine confondent sa renommée avec une domination professionnelle.

Il faut aussi savoir à quoi se réfère l’expression « théorie du langage de Chomsky ». Il a proposé une succession de théories techniques pour la syntaxe. Mais il a aussi fait durant des décennies des remarques informelles sur la nature innée du langage, qui ont d’ailleurs changé au fil des décennies, et n'ont jamais été suffisamment précises pour les confirmer ou les infirmer.

Et Pinker de conclure qu’il n’est pas si facile de dire en quoi consiste la «grammaire universelle» ou une «faculté du langage» innée; c'est nécessairement très abstrait. Ainsi, depuis 50 ans, Chomsky est comme une piñata, où quiconque trouve des preuves qu'un certain aspect de la langue est appris (et il y en a beaucoup), ou qu'un phénomène grammatical varie d'une langue à l'autre, prétend avoir tué le roi!

Je vous laisse sur cette drôle de métaphore. Métaphores dont on soulignera également mercredi le rôle central dans le langage humain à partir, entre autres, des travaux de George Lakoff. Une chose est sûre en tout cas, c’est que le langage s’est développé durant la longue évolution de notre lignée, et qu’il a nous a permis d’accéder à tout ce qui caractérise aujourd’hui notre espèce (science, arts, littérature, philosophie, systèmes politiques complexes, etc.)