Dans le noir, je reçois une gifle qui me fait sortir de ma torpeur.

— Jean, réveille-toi !

Je ne comprends rien. Maria est allongée sur moi, sa peau brulante collée à la mienne !

— Qu’est-ce qui se passe ? en articulant avec peine.

— Dieu merci ! Tu t’es revenu ! J’ai bien pensé te perdre !!!

Maria roula immédiatement de côté.

— Quoi ? Je ne me souviens de rien, répondis-je en ayant un mal fou à prononcer les mots.

— Tu as failli mourir, idiot ! La codéine que je t’ai donnée, combinée à l’alcool que tu as bu, t’a complètement assommé. Il se peut aussi que tu sois plus sensible en raison de ta consommation effrénée d’amphétamines.

Or, pendant la nuit, tu es sorti des couvertures et tu as été exposé à l’air froid. Tu ne l’as pas senti et ta température corporelle a progressivement baissé. C’est un risque classique avec l’anesthésie.

Heureusement que je me suis réveillée et que je m’en suis aperçue que tu étais inconscient en raison de l’hypothermie, sinon je t’aurais probablement trouvé mort au matin.

Alors qu’elle donnait ses explications, je réalisais que j’étais pris de violents frissons et recroquevillé en position fœtale. J’avais de la difficulté à comprendre et même à me souvenir de ce qu’elle venait de me dire.

Maria se colla à moi, dégageant une chaleur agréable, tout en lançant cet avertissement.

— Ne te fais pas d’idée ! C’est uniquement à des fins thérapeutiques.

J’avais l’esprit trop embrouillé pour répliquer. Il fallut une bonne demi-heure avant que je puisse penser normalement.

— Je vois la une des journaux : 

La veuve noire frappe encore : son amant est retrouvé mort.

Un solide coup dans mes côtes endolories me rappela à l’ordre.

— Pas de dommages au cerveau… et nous sommes éclatés de rire tous les deux.

— Je note au passage que l’on se tutoie maintenant ?

— Considérant le fait que j’ai failli te tuer et que j’ai passé une demi-heure collée peau à peau sur toi pour te réanimer, je crois que la glace est brisée.

— Malheureusement, je n’en ai aucun souvenir ! Si je me rappelle bien mes cours de survie, l’exercice physique est un traitement recommandé contre l’hypothermie.

— N’y pense même pas ! En hypothermie, le sang est concentré vers les organes vitaux !

Coup dans les côtes pour la forme. Je repars à rire.

— Il faut aussi ne pas laisser le patient s’endormir. On pourrait profiter de l’occasion pour discuter un peu.

— OK, c’est moi qui commence ? OSS ou SOE ?

— Ni un, ni l’autre ! Cependant, on m’a offert de travailler pour le SOE, mais j’ai refusé.

— Tu es un espion ?

— Non, je l’ai déjà dit. J’ai fait un entrainement paramilitaire avant d’être envoyé dans une équipe de renseignement en Europe.

— Est-ce que tu as tué quelqu’un ?

— Je ne pense pas. J’ai vidé un chargeur en direction d’un sniper à Paris. J’ai vérifié par la suite et apparemment, je ne l’ai pas touché.

— Qu’est-ce que vous faisiez à Paris ?

— Je te l’ai expliqué : du renseignement. À mesure que le front reculait, nous foncions récolter des informations sur les technologies allemandes et leurs recherches. Je ne peux pas te donner plus de détails parce que c’est classifié.

— Et au Japon ?

— La même chose, ainsi qu’une participation aux travaux d’analyse des effets des bombes atomiques.

Tactiquement, c’était à mon tour de poser des questions.

— Et toi, tu n’es pas une espionne ? Médecin de la Croix rouge, c’est une bonne couverture ?

— NON ! C’est des trucs que j’ai appris au pensionnat.

— Casser le petit doigt, ce n’est pas au programme scolaire !

— Justement, les arts martiaux étaient une matière obligatoire. Et, c’est dans le livre de Fairnbain ! De plus, ma mère insistait pour que je sache me défendre et m’y a initié alors que j’étais encore enfant.

— Le pensionnat c’est un nom de code pour le centre de formation du Buero Ha, comme Beaulieu du SOE ?

— C’est quoi le Buero Ha ?

— C’est les services de renseignement militaire helvétiques.

— Je n’en ai jamais entendu parler ! La Roseraie est une école réputée.

— Et par hasard, le campus d’hiver est situé à proximité du Réduit national ?

— C’est à dessein : il a originalement été conçu pour abriter les élèves en temps de guerre.

— En plus des arts martiaux, vous appreniez quoi au pensionnat ?

— En dehors des matières scolaires et des cours de finition, il fallait faire du service communautaire au moins une heure par jour. On pouvait faire du ménage, travailler aux cuisines, aux champs ou à l’étable. On nous demandait ce que l’on préférait faire et selon nos notes nous avions plus ou moins de chance de l’obtenir. Il y avait une heure minimum d’exercice physique par jour. Là aussi nous avions un certain choix : natation, équitation, course, tennis, voile, ski, patin, etc. En quartier libre, nous pouvions pratiquer des sports ou des arts en plus du programme habituel.

De 6 h à 22 h, notre horaire était complètement bouclé la semaine. La fin de semaine, nous avions le samedi après-midi et le dimanche de libres en théorie, mais en réalité, on travaillait quasiment tout le temps.

— C’était intense !

La différence avec ma propre expérience des pensionnats était flagrante.

— Comment as-tu su pour les amphétamines ?

— Tu n’as pas idée du nombre de témoignages de prisonniers que nous avons eus à la suite de ton exploit. Ceci dit deux jours plus tard, il y a eu un parachutage sur le camp ! Tu as failli te tuer pour rien du tout.

Ouch, cette révélation me faisait encore plus mal que mes côtes.

— Il y a truc que je ne comprends pas. Comment suis-je sorti des couvertures ? Maria répondit un peu honteuse.

— C’est peut-être parce que je suis frileuse et que je les ai tirées de mon côté.

Nous avons continué à discuter un certain temps de choses et d’autres avant de me rendormir.

 

— Jean, réveille-toi ! C’est l’heure de mettre les amants dehors ! Maria me tirait du sommeil en me secouant.

— Quelle heure est-il ?

—4 h 30 du matin !

— Quoi, il fait nuit noire.

— Justement, les amants doivent être expulsés avant le lever du Soleil !

Je me levai en titubant du lit tremblant dans l’air glacé ; l’esprit embrouillé. Je me dirigeai vers la salle de bain, ramassai mes vêtements encore humides et commençai à les enfiler, ce qui provoqua des frissons incontrôlables.

Je m’apprêtais à partir, alors que Maria m’interrompit.

—Stop! Tu ne vas pas t’en aller comme cela ! Il faut que tu fasses attention à ma réputation ! m’enjoignit-elle.

— Pas de problème, je serai la discrétion même.

— Ce que pensent tes collègues amateurs de putes m’importe peu. C’est auprès de la cour impériale, qu’il est essentiel de la maintenir. Je suis une dame de la cour, donc rompue aux plaisirs de la chambre à coucher. Tu as l’air de sortir de chez le dentiste ! Si quelqu’un te voit, je vais passer pour une nunuche ?

Il faut que tu donne l’impression d’être drainé de tout ton Ch’i et de flotter dans la béatitude, me dit-elle en me pointa une statue de bouddha.

— OK, je comprends en esquissant un sourire. On vous apprend aussi cela au pensionnat ?

— Ce n’est pas écrit comme cela dans les prospectus, marmonna-t-elle.

— On risque de ne pas se revoir, car je pars pour Nagasaki ce matin. Alors, je te fais mes adieux. Ce fut très agréable de te connaitre.

Elle s’approcha et replaça mon col de chemise. Puis, elle s’éloigna un moment pour aller chercher son rouge à lèvres, s’en mettre et me bécoter dans le cou afin de laisser une marque bien visible et profitant de ma surprise pour m’embrasser sur la bouche.

— C’est pour le camouflage et… le sourire, me dit-elle en me poussant prestement vers la porte.

Avant de sortir, je jetai un coup d’œil dans le corridor et vu la tête d’un autre « amant » qui faisait de même et qui avait le même sourire béat que moi. Je quittai rapidement le bâtiment et retournai vers mon hôtel dans la froideur du matin.

 

 

Je suis débarqué à Ōmura le 6 octobre en avant midi. Le groupe là-bas avait commencé une étude détaillée des effets de la bombe. Il y avait 4 équipes : observation clinique, étude de laboratoire, application des questionnaires aux survivants et investigation spéciale. Les équipes étaient sur place depuis le 30 septembre. Elles étaient secondées par des gens de l’Université impériale de Kyushu et du Collège Médical de Nagasaki, ainsi que des infirmières de la Croix rouge. Après discussion, il a été décidé que je participerais aux examens cliniques, l’administration de formulaires et à la surveillance radiologique selon les besoins du jour.

Nous étions basés principalement à l’hôpital Naval d’Ōmura, mais aussi à l’Hôpital Shinkizen, qui en fait n’était qu’une ancienne école convertie en dispensaire où on peinait à donner les premiers soins. L’édifice en béton armé n’avait été que modérément endommagé par l’explosion. À cet endroit, on se limitait à faire remplir le questionnaire, un examen médical bref et des examens sanguins de routine. À l’hôpital d’Ōmura, les conditions étaient meilleures et nous disposions de plus de temps pour étudier les patients. Typiquement, ces derniers faisaient l’objet d’examen régulier pendant la durée de leur séjour de l’ordre d’une semaine. Malgré l’assistance des Japonais, l’équipement de laboratoire était limité en particulier à Shinkizen.

Lorsque les membres de la commission sont arrivés le 30 septembre, la population était apathique et profondément léthargique. À cette époque, la collecte des ordures n’avait pas été rétablie, les autres services publics faisaient défaut et les installations hospitalières étaient inadéquates. Heureusement depuis, le gouvernement local avait mis en place un système de déclaration des maladies infectieuses, et la collecte des ordures avait été rétablie et des tentatives ont été faites pour augmenter l’approvisionnement en eau potable.

La majorité des cas graves étaient déjà décédés. Ceux qui étaient encore présents étaient à divers états de convalescence. Pour connaitre la situation avant notre arrivée, il fallait fouiller les données médicales compilées dans chaque hôpital. Le travail consistait aussi à faire le tour des autres dispensaires de la ville pour récolter leurs données.

Par un curieux hasard, dans l’équipe médicale, il y avait Samuel Berg, le frère de Moe Berg que j’avais rencontré en Italie. Il avait travaillé pendant 17 ans avec le Dr Harrison S. Martland sur le cas des « radium girls » ; une des premières catastrophes industrielles liées aux radiations.

À l’origine de cette catastrophe, il y avait Sabin Albin von Sochocky, un Ukrainien qui avait étudié la physique et la chimie à l’Université de Lviv et avait obtenu son diplôme de médecine à l’Université de Moscou. En 1906, il avait travaillé avec les Curie à Paris et vint par la suite à New York pour pratiquer la médecine.

En 1913, il créea une peinture fluorescente en mélangeant de petites quantités de radium–226 avec du sulfure de zinc et d’autres additifs. Cette invention s’est rapidement transformée en une industrie lucrative qui a fourni des cadrans et des panneaux lumineux pour la marine et l’armée américaines pendant la Première Guerre mondiale. L’industrie avait également développé un marché commercial pour les montres à cadran lumineux et d’autres produits.

Jusqu’en 1918, seul du radium-226 était utilisé, mais après, le mésothorium (radium-228) et peut-être le radiothorium (thorium-228) avaient été utilisés. Ces éléments moins chers étaient des sous-produits de l’industrie locale de fabrication de manchons à gaz en thorium.

En septembre 1924, le Dr Theodore Blum, un dentiste new-yorkais, rapporta ce qu’il croyait être qu’un cas d’ostéomyélite de la mandibule et du maxillaire, qui ressemblait à une nécrose phosphorée. Comme il n’avait jamais rien vu de tel, Blum soupçonna immédiatement leur emploi précédent, soit à peindre des cadrans. Bientôt, d’autres peintres de cadrans ont présenté des problèmes dentaires similaires et la condition que Blum avait identifiée comme une « mâchoire au radium ». Les responsables de la santé publique, dirigés par le médecin légiste du comté, le Dr Harrison Martland, et le Dr Alice Hamilton, une spécialiste de la santé publique de l’Université de Harvard, ont alors entrepris leur enquête.

Le radium est chimiquement similaire au calcium. Il s’accumule donc en priorité dans les os. Cela peut entrainer la destruction des os ou de la moelle osseuse entrainant une anémie aplasique, ou sur le long terme des cancers des os.

Environ 800 ouvrières, dont certains n’avaient que 15 ans, s’étaient contaminées en affutant la pointe de leur pinceau avec leur bouche. Elles recevaient à l’époque de bons salaires pour une main-d’œuvre semi-qualifiée avec des conditions de travail relativement bonnes pour l’époque. Certaines gagnaient jusqu’à trois fois le salaire d’un ouvrier moyen. En revanche, les laborantins de l’usine utilisaient des équipements de protection : tabliers plombés et pinces pour la manipulation des tubes de radium.

Lorsque les conséquences sur la santé de son invention furent découvertes, von Sochocky participa lui-même à l’enquête. C’est alors qu’il découvrit qu’il était lui-même fortement contaminé au radium pour en avoir manipulé de grandes quantités pendant des années. Il a souffert d’une radiodermatite aux doigts et d’une anémie aplasique. Il a fini par perdre toutes ses dents et ses doigts et malgré 13 transfusions sanguines et des voyages en altitudes au Colorado n’ont pas guéri son anémie qui a fini par l’emporter en 1928.

Martland avait compris qu’il fallait jouer sur le mécanisme du calcium pour accélérer son excrétion du radium par le corps. Après avoir essayé différentes approches, il est apparu que l’injection de parathormone et l’administration de vitamine D constituaient un traitement relativement efficace permettant d’éliminer environ la moitié du radium. Les patientes avaient bien réagi, avaient repris du poids et vu leur état de santé général s’améliorer.

Ce qui était étonnant, c’est que seulement 10 microgrammes de radium représentaient une quantité mortelle ; un grain de sel pèse 300 microgrammes. C’était à l’époque le seul cas de contamination interne avec des substances radioactives. Il avait logiquement servi à établir les critères de sécurité lors du projet Manhattan.

Nagasaki présentait un cas intéressant pour l’analyse de l’impact de la contamination interne. À Hiroshima, la pluie noire était retombée directement sur la ville. À Nagasaki, il y avait un vent d’ouest et une pluie légère du côté est de la ville. Une radioactivité relativement puissante a été détectée dans le district de Nishiyama, à 3 km à l’est de l’hypocentre. Cette région avait été protégée des radiations de l’explosion par une montagne de sorte que la radioactivité présente provenait uniquement des retombées radioactives.

Cette situation souleva l’intérêt de Berg, qui obtint la permission d’enquêter là-bas vers la fin de la mission. Du même coup cela me permit de soulever une autre question importante.

— La majorité de la radioactivité provient des produits de désintégration du plutonium. Mais, ce n’est pas tout le plutonium qui s’est désintégré. Il y a donc une partie qui s’est perdue dans la nature. Quelle est la quantité limite ingérable  de plutonium?

— Je ne sais pas trop. On ne m’en a pas informé. Je dirais de l’ordre du microgramme en me basant sur le radium. Pourquoi ?

— Parce qu’il y a des milliards de doses toxiques dans l’environnement.

 

 

Le 27 octobre au matin, on me fit venir au poste de commandement.

— Capitaine, vous partez aujourd’hui pour Tokyo. Vous allez servir de guide touristique aux Britanniques pendant leur séjour au Japon. Vous serez transféré à la Royal air force, avec le grade de Flight lieutenant. Nous avons déjà tout organisé.

Il faut dire que je n’étais pas mécontent de retourner à Tokyo. Éplucher les rapports médicaux des victimes de l’explosion me rendait littéralement malade. Heureusement, les mesures radiologiques parfois très èloignées de la ville avait été des pauses salutaires. Dès mon arrivée, j’ai été dirigé directement vers le complexe de l’ambassade britannique où on m’asigna une chambre où mon uniforme m’attendait. On m’informa que je ne commencerais à travailler avec mes nouveaux collègues que lundi, ce qui me donnait un petit congé fort apprécié.

À tout hasard, j’ai téléphoné à la Croix rouge pour prendre des nouvelles de Maria. À ma grande surprise, c’est mademoiselle Straehler qui répondit et m’expliqua qu’elle était partie en mission, mais qu’elle reviendrait demain et qu’elle lui ferait le message.

La météo s’avérant favorable, je fis quelques appels pour organiser une soirée spéciale. Comme nous étions un samedi, c’était plus compliqué de rejoindre les gens, mais je réussis à tout mettre en place.

Le dimanche midi, j’ai rejoint finalement Maria au téléphone pour lui faire part de mon invitation.

— Bonjour, Maria, comment vas-tu ?

— Un peu fatigué de mon voyage. Nous avons de moins en moins de ressources et la Croix rouge américaine nous vole nos meilleurs employés japonais, alors il faut en faire plus nous-même.

— Est-ce que tu aimerais faire une soirée d’astronomie avec moi ce soir ?

— Oui, bien sûr !

— Je m’occupe de la bouffe. Est-ce que tu préfères une tourte à la viande, de Cornouailles ou au fromage, sinon un rouleau de saucisse ? C’est pour manger froid avec les mains.

— Je vais y aller pour l’exotisme : la tourte de Cornouailles.

— Et pour le sandwich, tu as l’option entre le bœuf, le porc, le jambon, le saumon ou le fromage.

— Ce sera au saumon.

— Comme dessert, il y aura des scones.

— Cela me convient très bien. Je m’occuperai de l’alcool.

— Je passe te prendre à l’ambassade du Canada vers 16 h 30 ?

— Oui, j’y serai.

— Habille-toi chaudement, ce sera frisquet ce soir.

 

 

Je me procurai une jeep et passai prendre Maria qui m’attendait comme promis.

— Où m’emmènes-tu ?

— À l’observatoire de l’université de Tokyo à Mitaka. C’est à une vingtaine de kilomètres.

— Tu sais que traditionnellement, on amène les filles au cinéma ou au restaurant. Pas dans un endroit froid, noir et isolé.

— Effectivement. Mais, se faire pourchasser par la police, se faire battre et risquer de mourir à plusieurs reprises, ce n’est pas un rendez-vous traditionnel non plus.

— Tu marques un point.

Nous roulâmes environ une demi-heure avant d’arriver au bâtiment principal qui avait malheureusement été détruit en février, suite à un incendie accidentel. Le directeur de l’observatoire, Hukumi Noabumi, m’avait proposé de prendre une lunette normalement utilisée pour étudier le Soleil. C’était une belle lunette Zeiss de 20 cm de diamètre avec un rapport focal f/18. Le tout entrainé par un système d’horlogerie à contrepoids. J’avais eu ce privilège en échange d’une promesse de faire une conférence sur mon projet de maitrise.

En arrivant, je m’empressai d’ouvrir les fenêtres et la fente du dôme pour aider à équilibrer la température entre l’extérieur et l’intérieur, afin d’avoir la meilleure qualité d’image possible. D’où nous étions, nous pouvions voir les chasseurs P-38 se poser à l’aéroport de Chōfu.

— Encore des symboles phalliques ! C’est une fixation !

— En matière de télescope, c’est plus le diamètre qui compte que la longueur.

— C’est bien connu !, me relança-t-elle sur un ton espiègle.

Nous sommes sortis sur le chemin de garde pour manger nos sandwiches et regarder le Soleil se coucher. Ces derniers n’étaient ni particulièrement délicieux, ni très mauvais, ce qui était un succès pour la cuisine anglaise. Le ciel était dégagé sauf à l’horizon sud-est.

Dès le crépuscule nautique, je me suis mis à présenter les constellations : la Grande Ourse, la Petite Ourse, Orion ainsi que les Hyades et les Pléiades.

— Les Hyades et les Pléiades sont des amas ouverts. Ce sont des groupes d’étoiles qui se sont formées au même moment. Dans la mythologie grecque, les Pléiades sont sept sœurs qui sont pourchassées par Orion, le chasseur.

— Effectivement, c’est complètement irréaliste comme situation, dit-elle avec du sarcasme dans la voie.

— Ce n’est pas tout. Chez les Kiowa et les Hurons, c’est sept jeunes filles. Pour les Assiniboines et les Cherokees, c’est sept jeunes hommes, alors que chez les Cheyennes ce sont des chiots.

— C’est normal : il y a sept étoiles. Les Kiowas, les Hurons, les Assiniboines, les Cherokees et les Cheyennes, c’est quoi ?

— Des peuples autochtones d’Amériques du Nord. Et ce n’est pas normal, car il y a seulement six étoiles de visibles à l’œil nu. Les mythes expliquent pourquoi une étoile est manquante. Chez les Iroquois, on raconte que six garçons dansaient au chant du septième et seuls les danseurs se sont retrouvés au ciel. C’est récurent partout sur la Terre : il y avait sept étoiles, mais on n’en voit que six aujourd’hui. Certains pensent que c’est lié à un phénomène astronomique qui s’est produit dans des temps immémoriaux. La nature quasi universelle de cette histoire indique que c’est très ancien.

— Les Japonais ont le même mythe ?

— Non, ils les appellent Subaru, ce qui veut dire à peu près regroupement et elles sont six. Ce ne sont pas les seuls. Certains mythes inuits décrivent les Hyades comme les chiens d’un chasseur, l’étoile Aldébaran, qui pourchasse un ours, les Pléiades. Mais, ces mythes sont récents.

— Inuits ?

— C’est le nom des Esquimaux dans leur propre langue.

Nous sommes passés ensuite à l’observation des amas globulaires M13 et M92 avec la lunette.

— On dirait des boules de ouates, s’exclame Maria.

— Oui, ce sont des milliers d’étoiles qui se sont formées toutes au même moment.

— Comment faites-vous pour connaitre la composition des étoiles et leurs distances.

— Pour la composition, on utilise la spectroscopie. C’est Cecilia Payne-Gaposchkin qui la première mis à profit cette technique montra qu’elles étaient essentiellement constituées d’hydrogène et d’hélium. Pour les distances, c’est compliqué. On mesure trigonométriquement les distances des étoiles plus proches. Cela a été réussi pour la première par Bessel en 1838 sur l’étoile 61 Cygni. Plus loin, on a besoin d’ampoule standard. En partant du spectre, on peut déterminer la luminosité absolue de l’étoile et calculer sa distance. Dans le cas des amas globulaires et des galaxies, on utilise des étoiles variables très brillantes, les céphéides. C’est Henrietta Leavitt qui démontra la relation entre la luminosité et la période de ces étoiles.

— Les galaxies ?

— Ce sont des regroupements de milliards d’étoiles. Notre Galaxie c’est la Voie lactée. Comme nous sommes à l’intérieur, on ne voit pas sa forme. Elle fait une bande brillante dans le ciel. La galaxie la plus proche c’est la Galaxie d’Andromède. On peut l’observer à l’œil nu, mais c’est mieux avec des jumelles, lui dis-je en l’entrainant à l’extérieur pour lui montrer.

— Ha ! Je n’avais jamais remarqué ! Tu dis qu’elle est la plus proche. Qu’elle est sa distance ?

—700 000 années-lumière. Et, il a des milliards de galaxies. De plus, tout l’univers gonfle comme un ballon.

— Comme les shrapnels d’une explosion ?

— Oui, un peu comme cela.

— Où sommes-nous par rapport au centre de l’explosion.

— Au centre !

— Je ne comprends pas ?

— Il n’y a pas de centre de l’explosion. C’est chaque région de l’Univers qui est en expansion depuis l’explosion originelle.

— Fiat Lux ! Quand cela a-t-il eu lieu ?

— À peu près 2 milliards d’années.

— Et la Terre a quel âge ?

— Environ 3 milliards d’années.

— Mais, la Terre ne peut pas être plus vieille que l’Univers ?

— Effectivement, mais les incertitudes sont considérables sur les deux mesures. L’âge de l’Univers pourrait prendre n’importe quelle valeur entre 1 et 10 milliards d’années. Et le calcul de l’âge de la Terre par la désintégration radioactive possède aussi une marge d’erreur importante.

Nous avons ensuite observé la nébuleuse planétaire M57. Le petit disque de lumière avec une étoile au centre l’avait impressionné. C’est à ce moment qu’il y a eu un temps mort dans la soirée. Maria proposa de boire un peu pour se réchauffer.

— Tu sais que l’alcool ne réchauffe pas vraiment. C’est un vasodilatateur qui augmente la sensation de chaleur, mais du même coup, il accroit la déperdition calorifique et les risques d’hypothermie.

— Oui, monsieur le précepteur royal !, en simulant une petite révérence.

— J’ai fait médecine, vous savez. J’ai aussi un quota maximum de cas d’hypothermie par mois.

Elle sortit alors de son sac, une bouteille de Glenivet de 15 ans d’âge.

— J’ai vu que tu es un amateur de whisky. Personnellement, je préfère cette distillerie, car son produit est plus doux.

— Comment l’as-tu obtenu ? C’est rarissime au Japon.

— Tu serais surpris que ce que l’on peut obtenir en demandant gentiment avec le sourire… en échange d’une petite culotte !

Maria a dû percevoir ma réaction de surprise et d’embarras, car aussitôt elle renchérit.

— J’ai dû porter une jupe pour l’occasion, ce que je fais très rarement… Elle marqua une pause pour faire bon effet.

— Et, tu sauras qu’il est très inconfortable de porter deux petites culottes une par-dessus l’autre !, ce qui déclencha un éclat de rire commun.

Après cette pause, nous avons examiné les amas h et χ de Persée. Vers la fin de la soirée, c’était le tour de la Lune, Mars et Saturne. L’observation de la Lune et des planètes génère à chaque coup une émotion forte. L’ombre des pics sur les plaines lunaires présente une banalité troublante, comme la vision du disque de Saturne et de ses anneaux.

Nous sommes partis peu de temps plus tard. Fatigués, transis de froid, mais heureux d’avoir oublié la guerre pendant quelques heures.

J’ai laissé Maria devant la porte de palais vers 1 h du matin. J’ai eu droit à une chaste bise sur la joue et des adieux un peu tristes.

 

 

Le lendemain, dans mon nouvel uniforme de la Royal Air Force, j’avais assisté à une conférence en présence de la délégation britannique. Nishina et Tsuzuki présentaient leurs travaux sur les effets sanitaires des bombes et leur impact sur les bâtiments.

Au moment d’une pause, un colonel m’adressa la parole.

— Vous étiez au Laboratoire de Montréal ?

Je fus très surpris, car très peu de gens connaissaient mon implication dans ce projet.

— Oui ! Comment le savez-vous ?

— Nous nous sommes croisés pendant ma visite à Montréal en novembre 1943.

— Je me souviens, vous étiez l’agent de liaison canadien des Britanniques.

— Qu’est-ce que vous faites ici ?

— C’est une longue histoire et je ne suis pas certain que j’existe officiellement.

Mon interlocuteur était Omond Solandt. Né à Winnipeg, diplômé en médecine de l’Université de Toronto, il a effectué son internat au Toronto General Hospital et, après des études de troisième cycle au London Hospital, avant d’accepter un poste permanent au sein du personnel du Département de physiologie de l’Université de Cambridge.

Au début de la guerre, il avait travaillé sur le problème des conducteurs de tanks qui perdaient conscience. Il avait conçu qu’ils s’intoxiquaient au monoxyde de carbone. Touche à tout, il avait été nommé surintendant adjoint du groupe de recherche opérationnelle de l’armée en 1943 et surintendant en mai 1944. Il s’était joint à l’armée canadienne en février 1944 avec le grade de colonel et avait agi comme directeur du groupe de recherche opérationnelle de l’armée jusqu’en 1945, date à laquelle il a été nommé directeur de la Division de la recherche opérationnelle du Commandement de l’Asie du Sud-Est et conseiller scientifique de Lord Mountbatten. De retour en Angleterre en juin 1945, il avait été nommé au War Office en tant que membre de la mission militaire conjointe envoyée au Japon pour évaluer les effets de la bombe atomique.

La pause se termina et les Japonais reprirent la présentation de leurs travaux.

À la fin de la journée, Masao Tsuzuki me prit à part et s’adressa à moi.

— Les Américains veulent seulement savoir combien de personnes ils ont tuées. Ils ont même censuré un de mes articles scientifiques parce que je disais que la bombe avait pu émettre un gaz toxique semblable à un poison. Il semble que c’est une question trop sensible pour les Américains.

Je ne pus qu’acquiescer à la remarque de Masao, qui me confia que les Américains n’étaient pas intéressés à soigner les victimes. Le gros de leurs travaux portait sur les effets d’intérêt militaire. Les conséquences à long terme des bombardements n’avaient que très peu d’attention. Or, nous savions tous deux qu’ils y en auraient.

 

Quelques jours plus tard, nous avons passé une journée complète à survoler différentes villes bombardées, ainsi qu’Hiroshima en Nagasaki à des fins de comparaisons. Solandt fit remarquer que du haut des airs on ne voyait guère la différence et que le vrai travail devra se faire au sol.

Nous sommes finalement arrivés à Nagasaki le 2 novembre. L’United States Strategic Bombing Survey nous a fourni l’hébergement et des jeeps, mais nous a laissés à nous même. Nous avions reçu la directive d’étudier les impacts sur les bâtiments. Solandt, le seul médecin de l’équipe, préféra tourner son attention sur l’analyse des effets médicaux. Il fut aidé dans cette tâche par Jacob Bronowski et moi-même.

Bronowski était un homme de petite taille et un statisticien renommé. Amateur de poésie autant que de mathématiques, il avait un talent pour décrire l’horreur que nous observions, alors que Solandt se concentrait sur la conduite de la jeep. Il me fallut beaucoup de persuasion pour savoir qu’elle avait été sa contribution à la guerre. Finalement, après avoir dit qu’il avait travaillé avec Von Newmann, il a fini par m’avouer que sa principale contribution avait été d’optimiser les bombardements alliés pour faire le maximum de dégâts.

Solandt avait été choqué de voir les enfants se promener dans les décombres des quartiers résidentiels, car il avait une fille du même âge. Certains portant leur petit frère ou petite sœur sur leur dos. Leur état de saleté repoussante l’avait particulièrement affecté. Pourtant, il n’était pas de nature sensible. À Londres, il avait personnellement extirpé des victimes des bombardements des ruines.

De mon côté, c’est les rations de 24 heures britanniques, qui m’ont traumatisé. Pour une raison inconnue, les Britanniques les avaient utilisées au tout début de la mission. C’était l’équivalent des K-rations, mais en bien pire. Le repas du midi était le plus dégoutant. Il y avait une barre de viande déshydratée qui avait exactement l’apparence et probablement le gout d’un biscuit pour chien. On pouvait la transformer en une espèce de sauce à peine comestible. Le tout étant extrêmement gras et salé.

En explorant Nagasaki, nous sommes tombés sur deux franciscains du Québec : le père Prudent Monfette et le frère Rosario Moreau. Le père Monfette était originaire de la région de Trois-Rivières et vivait au Japon depuis 1933. Depuis le 9 décembre 1941, il avait été interné. D’abord au juvénat des Frères marianistes de Nagasaki, puis en 1943 au Collège des Conventuels polonais. Comme représentant des internés, il était entré en conflit avec le chef de la police qui l’avait envoyé dans une école de montagne dans la région de Kobe. Il avait été libéré le 6 septembre. Blessé à une jambe, il s’était fait soigner à l’hôpital des sœurs de l’Enfant Jésus de Chouffaille de cette ville. Ce n’est que le 20 octobre qu’il était revenu à Nagasaki. Il constata alors que le Collège des Franciscains n’avait plus de toit et avait brulé, seul le réfectoire des religieux a été épargné.

Le père Monfette nous expliqua.

— N’ayant plus d’école à administrer, j’ai pris la direction de la clinique médicale d’Urakami qui fonctionnait déjà. Nous construisons présentement un petit dispensaire à partir d’une maison japonaise de deux chambres et une autre pour quatre malades. Nous allons bientôt bâtir un hôpital pour seize malades et la réparation du couvent détruit. Le frère Moreau est mon homme de main pour toutes ces tâches. J’ai réussi à obtenir des vitres avec l’aide des Américains pour notre résidence et notre clinique. Il faut dire que sans leur aide, rien ne se fait. Le Japon n’a pas de ressources disponibles. Heureusement, nous avons à nouveau de l’électricité depuis le jour de mon retour. Avec un peu de chance, je devrais être capable de célébrer la messe de minuit.

Selon lui, des 16 000 catholiques de Nagasaki entre 8 à 10 000 ont été tués.

Il nous présenta le docteur Tatsuichiro Akizuki, le médecin de la clinique. Il y travaillait à l’hôpital d’Urakami, situé à seulement 1 500 mètres de l’explosion. Il avait vu le flash de lumière et subit l’onde de choc. Avec d’autres membres du personnel, il avait évacué les patients du bâtiment en flamme. Peu après, des gens souffrants de brulures et des blessures terribles sont arrivés. Quelques jours plus tard, l’armée a exigé que le site devienne un centre de secours, malgré son état pitoyable.

Il me raconta ensuite une histoire qui attira mon attention. Avant que personne à Nagasaki ne sache que la bombe avait émis des radiations, le Dr Akizuki nota un symptôme courant chez les survivants : l’inflammation des muqueuses. Comme radiothérapeute, il l’avait observé suite à l’irradiation de malades souffrant d’un cancer de l’utérus ou du sein. Il avait aussi découvert que donner aux patients une solution légèrement saline à boire améliorerait leur état. Sur cette base, il ordonna aux cuisiniers de concocter les boulettes de riz non polies et d’y ajouter du sel et préparer à chaque repas une soupe miso épaisse et salée, composée d’algues et de légumes racines et de ne jamais utiliser de sucre. Grâce à ce menu, leurs cheveux ont cessé de tomber et ils n’ont plus eu de nausées ni de diarrhées sanglantes. Tous les patients et le personnel ont survécu tout en vivant dans les ruines de leur hôpital.

Un peu sceptique, je lui ai raconté que le père Kleinsorge avait aussi été soigné avec de la nourriture à Tokyo. J’appris plus tard que cela avait aussi été le cas du père Cieslik. À Hiroshima, le Dr Michihiko Hachiya m’expliqua qu’il avait essayé le traitement recommandé par le Dr Tsusuki sur 10 patients et une alimentation soutenue sur 10 autres. Le second groupe avait récupéré plus vite. C’était donc sa thérapie préférée contre le mal des rayons. Depuis cette époque, je me demande si la famine n’avait pas affaibli la population la rendant plus sensible aux radiations.

Le Dr Akizuki est devenu par la suite le défenseur des hibakushas, les survivants de la bombe. Pour la plupart, ils ont été condamnés à souffrir dans la solitude. À Nagasaki, beaucoup étaient catholiques. Ayant enduré trois siècles de persécution par les Japonais, ils étaient habitués aux malheurs. Ils sont restés dans leurs maisons en ruine sans se plaindre, réconfortés par leur foi.

De nombreux hibakushas ne se sont jamais complètement remis de leurs blessures physiques. Les grands brulés ont vu leur corps se couvrir de plaques chéloïdes, des tissus cicatriciels durs et caoutchouteux. Les dommages causés aux nourrissons et aux fœtus, dont certains souffrent d’arriération mentale, étaient particulièrement préoccupants. Au début des années 1950, les premiers cas de leucémies sont apparus, suivis par les cancers de la thyroïde, du sein et du poumon. Mais, le pire est que ces malheureux se sont fait isoler de la société en raison de la peur des radiations.

Le père Monfette me demanda si nous avions rencontré Tagashi Nagai. Je lui répondis que je l’avais fait juste avant de retourner à Tokyo. Nagai était professeur de radiologie au Collège Médical de Nagasaki. En raison de la guerre, les films radiographiques étaient rares, il avait été obligé de réaliser les examens sur un écran phosphorescent, ce qui l’avait exposé directement aux rayons X. En mai 1945, il a commencé à se sentir malade et en juin, on ne lui donnait que trois ans à vivre. Les collègues de Nagai ont estimé qu’il avait contracté la leucémie dès 1940, puisqu’il souffrait depuis cinq ans. Il était donc très familier avec les effets des radiations sur le corps humain.

Le jour fatidique, il travaillait à l’hôpital universitaire de Nagasaki, situé à 750 mètres de l’hypocentre. Il était un des rares survivants, car il se trouvait dans une partie protégée du bâtiment. En retournant chez lui, il n’avait retrouvé qu’un tas de cendre et d’os à l’endroit où se tenait sa femme dans ce qui avait été leur cuisine. Seul son chapelet à moitié fondu avait confirmé son identité.

Des éclats de verre lui avaient sectionné l’artère temporale droite, mais il avait réussi à regrouper une équipe de douze membres d’aout à octobre 1945 dans un poste de premiers secours à Mitsuyama, une petite région montagneuse au nord d’Urakami. Il avait écrit un rapport scientifique sur leurs activités de secours et de sauvetage. Ce rapport comprenait les diagnostics de 125 patients, les grandes lignes du mal des rayons et des méthodes de traitement, ainsi que les prévisions et mesures futures et des réflexions personnelles.

En octobre, il s’était construit une cabane d’une pièce de trois mètres carrés près de l’hypocentre à Urakami et y vivait avec ses deux enfants, Makoto (9 ans) et Kayano (4 ans). Pour lui c’était une façon de défier la théorie selon laquelle la ville serait inhabitable pendant soixante-dix ans. C’est là que nous l’avions rencontré.

Il représentait en tout point à l’idée que l’on pouvait se faire d’un saint homme. Au point que cela en était choquant. Fervent catholique, il avait vu dans le feu nucléaire un holocauste visant à purifier les péchés du monde. Cette vision l’avait antagonisé avec Akizuki qui était un fervent bouddhiste.

Étant le seul médecin de l’équipe, Solandt était intéressé aux effets médicaux immédiats de la bombe. Par conséquent, pendant près de 3 semaines, nous avons colligé les témoignages de médecin plus horribles que les uns que les autres.

L’évolution du mal des rayons suivait la même trajectoire que celle de Midori Naka. Les gens relativement épargnés au début se mirent à présenter des taches violettes sur leur peau et saignaient des gencives. Après cela, leurs cheveux tombaient tous, comme si leur tête avait été balayée avec un balai. Comme ils avaient du sang dans leurs selles, les médecins avaient pensé qu’il s’agissait d’une épidémie de dysenterie. Les derniers symptômes étaient des vomissements de sang, ainsi que des hémorragies des yeux, du nez, de l’anus et des organes reproducteurs. Les victimes ne survivaient que quelques heures après cela. Tous avaient extrêmement peur, car personne ne savait ce qui causait tout cela.

L’effondrement du système immunitaire suite à l’exposition aux radiations avait des conséquences terribles. Les victimes développaient des fièvres si fortes (104 F) que les médecins pensaient que les thermomètres étaient défectueux. Incapables de combattre les bactéries, les gens pourrissaient vivant littéralement. Leur haleine était pestilentielle et l’intérieur de leur bouche complètement noir. Les piqures des seringues ou des insectes se transformaient en plaies purulentes.

Des victimes avaient des brulures épouvantables, ainsi que des lacérations provoquées par des fragments de verre ou d’autres projectiles. Les conditions d’hygiène étaient horribles. Les plaies des blessés grouillaient d’asticots. Bien que dégoutants, ces derniers éliminaient toute la chair morte de sorte que les médecins n’en faisaient que peu de cas. Évidemment, ces asticots finissaient par se transformer en mouches qui pullulaient. La plupart de ces malades ne survécurent pas.

De toutes les histoires que j’ai entendues, il y en a une qui me hante encore. Dans le chaos des malades et des mourants, un médecin avait senti quelqu’un lui agripper les jambes. C’était une jeune femme désespérée, qui s’était adressée à lui : « Docteur, je suis arrivée à terme, mais je vais bientôt mourir. Mon bébé bouge dans mon ventre. S’il vous plait, aidez au moins mon bébé. ». Débordé, le médecin n’avait plus réalisé son dernier souhait et la trouva morte peu après.

 

Alors que nous étions en train d’analyser des données, il m’adressa la parole.

— Jean, as-tu pensé à ce que tu ferais à ton retour au Canada,

— Je n’y ai pas vraiment réfléchi. Soit je vais enseigner ou travailler dans l’industrie, soit je vais reprendre mes études. Sauf qu’un doctorat ce serait difficile financièrement.

— Comme vétéran tu as droit à des bourses et si c’est un sujet pertinent à la défense on peut te subventionner.

— Honnêtement, je suis totalement écœuré de la guerre. Tout ce que j’ai vu depuis deux ans c’est de la destruction et de la souffrance à un niveau inimaginable.

— Et, si c’était pour la paix.

— Que voulez-vous dire ?

— Je crains que cette guerre ne soit le début d’une nouvelle époque. Cette fois la lutte sera entre les États-Unis et l’URSS. Je redoute aussi que la bombe atomique ne reste pas l’apanage des Américains très longtemps. Avec ton expérience d’enquête chez les Allemands et les Japonais, tu es mieux placé que personne pour comprendre cela.

Ton expertise serait extrêmement précieuse au ministère de la Défense pour déchiffrer ce que les autres pays font et nous préparer en conséquence.

De plus, il y a des discussions diplomatiques en cours sur l’énergie nucléaire. Il nous faudra des gens qui connaissent la question pour nous guider dans nos choix. Comme tu es polyglotte, ce sera très utile.

— Effectivement, c’est une proposition beaucoup plus intéressante.

— Où aimerais-tu faire ton doctorat ?

— Je ne sais pas, McGill, Toronto, MacMaster avec Henry Thode, peut-être Chicago, Cornell ou Yale aux États-Unis.

— Pensez-y bien, moi je vais tirer les ficelles administratives pour que tu puisses faire ce que tu désires.

— On s’en reparle avant mon départ.

Solandt m’avait accroché. Combien de temps faudra-t-il aux Soviétiques pour développer une bombe de leur côté ? Cinq ans, 10 ans tout au plus. Les Anglais et les Français, à peu près la même chose. La probabilité d’usage d’armes atomiques croitra alors rapidement avec la multiplication des belligérants, en n (n-1)/2.

Le pire est que Solandt avait raison. Je suis vraisemblablement une des meilleures personnes sur la planète pour comprendre les risques associés à l’énergie nucléaire et les moyens techniques à appliquer pour les éviter.

De retour d’Hiroshima, nous venions à peine de mettre les pieds à l’ambassade britannique, quand on me demanda au téléphone. C’était Maria.

— Jean, tu ne m’as pas encore amenée au restaurant ou au cinéma.

— Effectivement, j’étais hors de Tokyo, mais je peux me rattraper si tu veux.

— Justement, comme tu es un peu timoré, je prends l’initiative et c’est moi qui t’invite. Si tu es partant.

— Bien sûr !

— Nous allons à la représentation de 16 h de And Then There Were None, qui est une adaptation cinématographique d’un roman d’Agatha Christie. Prends une réservation pour 18 h au restaurant de l’Hotel impérial. Et, tu passes me prendre à 15 h 30, sur un ton qui ne laissait pas place à la négociation.

— OK, très bien. À tout à l’heure.

Visiblement, Maria maitrisait maintenant le concept du conditionnel impératif et me le faisait savoir. Je m’empressai de retenir deux places au restaurant le plus chic en ville, ce que me permettait mon statut de militaire, ce dernier étant réquisitionné par l’armée.

Le temps de me préparer, je suis allé rejoindre Maria. Il y avait quelques semaines que je n’avais pas vu. Elle, qui débordait d’énergie d’habitude, était blême et avait des cernes sous les yeux. Visiblement, elle avait passé une période difficile.

— Tu as les traits tirés. Tu sembles fatiguée. Est-ce que tu es malade ?

— Non, mais j’ai besoin de toi pour me changer les idées. D’ailleurs, je constate que tu n’as pas l’air pimpant non plus.

Elle marquait un point !

— Enquête médicale à Nagasaki et Hiroshima.

— Enquête sur les crimes de guerre en Chine et en Corée. C’est tout ce qu’il est nécessaire de partager sur le sujet.

Maria avait réservé les meilleures places de la salle dans un cinéma chic près du palais impérial. Il y avait cependant peu de monde.

— Le film est à l’affiche depuis plusieurs semaines. C’est l’ultime représentation, me confia-t-elle.

N’ayant pas, contrairement à Maria, lu le livre, je découvrais les personnages au fur et mesure de leur introduction. J’ai essayé d’identifier le mystérieux assassin. Évidemment, comme c’était de la fiction, c’était impossible. Ce n’est qu’à la toute fin que l’on apprend que c’était le juge Quinncannon qui avait tout organisé et simulé sa mort pour que les ultimes protagonistes s’entretuent. Mais, il avait été déjoué par la ruse de l’aventurier Philip Lombard, qui a feint d’avoir été abattu par la dernière survivante Vera Claythorne.

— La fin est moins tragique que dans le livre ce qui n’est pas plus mal. Le suspense est moins poignant cependant. Dans le livre, le nom du coupable est le mot final du texte, commenta Maria.

— Ha, c’est intéressant. Effectivement, la tension n’est pas à couper au couteau. Le personnage du valet fait presque rire par moment.

— Philip Lombard te ressemble pas mal. Tu sais que Louis Hayward a joué Simon Templar dans les aventures du Saint ?

— Je ne connais pas ce personnage.

— C’est un aventurier un peu Robin des bois avec des méthodes peu orthodoxes, comme toi.

— Il va falloir que je m’informe à son sujet.

Nous sommes arrivés peu après à l’Hotel Impérial. Un chef-d’œuvre d’architecture créé par Frank Lloyd Wright. Le bâtiment avait résisté au séisme de Kantō en 1923, mais l’aile sud avait été endommagée par une bombe incendiaire lors du raid aérien du 25 mai.

Nous laissâmes nos pardessus au vestiaire. Maria portait un tailleur-pantalon en tweed, avec une chemise et une cravate en soie et des bottes lacées qui s’arrêtaient sous le genou. Son style extravagant, provocateur, mais tout de même élégant, détonnait avec la rigueur terne de mon uniforme de la RAF, ce qui ne manquait pas d’attirer les regards.

Nous nous sommes déplacés rapidement vers le restaurant.

Le maitre d’hôtel nous dirigea vers notre table. En nous entendant parler, ce dernier nous adressa la parole dans un français impeccable.

— Est-ce que vous êtes Français ?

— Non, madame est suisse et je suis canadien. Pourquoi ?

— J’ai fait ma formation au Ritz à Paris. Comme je n’ai pas eu beaucoup l’occasion de pratiquer le français pendant la guerre, je m’occuperai personnellement de vous.

Prendrez-vous quelque chose à boire comme apéritif ?

— Quel est votre meilleur champagne ?, demanda Maria.

— Il nous reste du Moët et Chandon impérial 1937.

— Ce sera parfait, merci !

Le maitre d’hôtel revint quelques minutes plus tard avec la bouteille, qu’il ouvrit avec un pop retentissant.

— Ce soir, on fait la fête !, décréta Maria.

Elle semblait vraiment de bonne humeur, mais il y avait toutefois un je-ne-sais-quoi qui me titillait dans son comportement.

Alors, que nous vidions nos flutes, le majordome nous présenta le menu.

— Ce soir, nous proposons comme hors-d’œuvre des sardines, de la salade ou de la laitance. Le potage est une crème d’asperge. Pour le plat principal, vous avez les choix entre du saumon bouilli à la Hollandaise ou des côtelettes de volaille, le tout accompagné de pommes de terre lyonnaises et de choux rouges braisés. Il n’y a malheureusement pas de dessert en raison du rationnement.

Est-ce que vous êtes prête à commander ?, dit-il en s’adressant à Maria.

— Pour moi, ce sera la laitance et le saumon.

— Et, monsieur ?

— La salade et les côtelettes de volaille.

— Et pour boire ?

— Vas-y le fermier, épate-moi !, annonça Maria sur un ton de défi.

Je fouillai rapidement dans ma mémoire.

— Est-ce que vous n’auriez pas, par hasard, un pinot noir alsacien 1929 ? 1934 ? Même si c’est un peu limite. Sinon du 1937.

— Monsieur est un connaisseur. Je vais vérifier à la cave, car nos réserves ne sont plus ce qu’elles étaient. Je vous reviens.

— Impressionnant ! Tu n’as certainement pas appris cela chez les Jésuites. Je m’attendais que tu commandes du vin blanc au lieu d’un rouge léger.

— C’est à cause de la laitance. C’est un plat traditionnel alsacien. C’est aussi consommé au Japon. Si tu veux tout savoir, c’est le père Simon, mon professeur d’allemand et de japonais qui m’a enseigné cela. Pour l’œnologie, c’est mon père.

— Ton père est vigneron ?

— Non pas du tout. Il ne boit pas une goutte d’alcool, même pas du vin de messe, mais il s’y connait.

— Vous êtes plein de surprises flight lieutenant !

Le maitre d’hôtel revint quelques minutes plus tard avec deux bouteilles de Jean-Baptiste Adam, une de 1934 et une de 1937. Nous avons bu la bouteille de 1934 avec les hors-d’œuvre et la soupe. Elle était encore bonne, mais le vin était un peu tombé. La bouteille de 1937 était cependant excellente et accompagnait très bien le repas principal.

La nourriture était impériale, ce qui était un exploit dans les conditions d’approvisionnement actuel. Maria parlait des romans qu’elles avaient lus et de ses études à l’université. Toutefois, j’étais un brin inquiet de voir la quantité d’alcool qu’elle ingurgitait. Je m’étais moi-même mis à boire plus que normalement pour limiter sa consommation.

À un moment, je me risquai à demander conseil à Maria.

— On m’a offert de faire un doctorat sur le contrôle de l’énergie nucléaire pour l’armée canadienne. Je ne sais pas quoi faire.

— C’est évident : accepte !, me répondit-elle sans la moindre hésitation et avec un sérieux qui contrastait avec son comportement du reste de la soirée.

— Pourquoi es-tu si catégorique ?

— Tu es un guerrier, c’est en toi. Si tu refuses, dans un an, cinq ans, ou dix ans, tu vas le regretter amèrement.

— Guerrier ? Moi ? Je ne me suis jamais vu comme cela.

— Tu te connais mal. Tu ne recules pas devant l’adversité et tu es là quand cela compte. Tu te soucies des autres plus que toi-même. J’ajoute que LA personne sur la planète qui devrait faire ce travail c’est toi.

Maria avait parfaitement raison. Je ne pouvais moralement refuser l’offre de Solandt.

— Maintenant que le sujet sérieux de la soirée est réglé, raconte-moi tes aventures les plus drôles.

J’en profitai donc pour faire le récit des accidents de vélo et de ski les plus spectaculaires que j’avais eu, ce qui sembla amuser grandement Maria.

Alors, que nous finissions le repas, le maitre d’hôtel proposa le thé.

— Vous n’auriez pas un digestif plutôt ? relança Maria.

— Du cognac ? Cela vous irait ?

— Oui, bien sûr !

Notre majordome avait dû s’apercevoir de mon désarroi face à la consommation d’alcool effrénée de ma compagne.

— Et pour vous monsieur, ce sera un thé ou je peux vous préparer un café expresso si vous voulez ?

— Merci, un thé sera très bien.

Maria réagit aussitôt.

— Les prêtres ont eu une mauvaise influence sur toi !

Une fois le digestif bu, vint le temps de payer l’addition ; assez salée, je dois dire. Pas tellement les repas eux-mêmes, mais les trois bouteilles de vin et le cognac gonflaient la facture. En quittant la salle à manger, Maria m’en fit la remarque.

— Tu dois commencer à trouver que mes services te coutent cher, me lança-t-elle sur un ton provocant.

— Bah ! J’ai ouï-dire qu’il y a des offres de luxe pour les officiers à 1500-3000 yens la nuit. Il y a probablement un supplément pour les dames de la cour.

Maria me fusilla du regard, mais se calma aussitôt lorsqu’elle entendit une musique enjouée. Elle m’entraina par la main dans sa direction.

Nous nous retrouvâmes bientôt au milieu d’un groupe de danseurs se tortillant. Jitterbug, jive, boogie, tous ces styles endiablés se côtoyaient. J’essayais d’accompagner Maria de mon mieux, mais j’étais loin d’avoir son aisance, mais elle ne semblait pas s’en formaliser, mais plutôt s’en amuser. Entre les danses, elle continua à engloutir les cocktails. Elle s’efforçait visiblement de se souler.

À la fin de la soirée, je la reconduisis au palais Akasaka. Elle avait tellement bu qu’elle avait du mal à se tenir debout. Heureusement, le garde me reconnut et nous céda le passage sans poser de question. Il lui fallut quelques essais avant de retrouver la clé de son appartement.

À peine le seuil franchi, elle envoya choir son pardessus au sol. Puis elle fit de même avec son tailleur et se jeta sur le dos dans son lit.

— Jean soit un homme utile et enlève mes bottes, m’ordonna-t-elle avec un ton qui ne laissait aucun doute sur son état d’ébriété avancé.

Il fallut que je bataille un peu, car elle avait la mollesse d’une poupée de chiffon. Pendant ce temps, elle marmonnait.

— Les mâles sont des animaux dégénérés… Je dois aller aux toilettes.

Elle se releva et tituba vers la salle de bain dans le fond de l’appartement et hurla à travers la porte entrouverte 

— Mets-toi à l’aise, la soirée ne fait que commercer. J’accrochai mon pardessus et mon veston et l’attendit en appréhendant la suite.

Elle ressortit des toilettes où elle avait oublié son pantalon. En s’avançant vers moi, elle fit une pause pour attraper la bouteille de Glenivet dont elle but une bonne lampée directement au goulot. Elle me rejoignit, elle défit sa cravate et la mienne et elle me poussait de plus en plus fort vers le lit où je finis par atterrir sur le dos. Elle m’enfourcha et m’embrassa goulument sur la bouche. Quand elle se redressa, je réalisai que j’avais les mains attachées au montant du lit !

Maria riait à gorge déployée avec un éclair maniaque dans les yeux.

— Désolé, mais tu vas payer pour les autres…

Alors qu’elle prononçait ces mots, elle devint tout blème, sauta du lit et se dirigea à la course vers les toilettes où le râle caractéristique de quelqu’un qui vomit se fit bientôt entendre. Cela dura un bon moment.

Je défis aisément mes liens et la rejoignis. Elle était dans un état déplorable. Je la relevai et lui essuyai la bouche. Elle se débattait faiblement alors que je la soutenais en direction de son lit où je réussis à la border après quelques protestations.

Je me servis un peu de Glennivet pour me remettre de mes émotions. J’attendis des heures pour m’assurer qu’elle était en sécurité avant de retourner à l’ambassade britannique.

Maria n’a gardé qu’un souvenir fugace de cette soirée. La seule explication qu’elle put donner à son comportement était une réaction aux exactions des l’armée japonaise en Chine et en Corée, qui l’avait traumatisée.

Chapitre 13 : Soirée entre amis

Chapitre 15 : Vacances à la montagne