Vous avez entendu la dernière annonce de Facebook, vendredi ? Zuckerberg veut à présent créer un système de « classement » des médias ou « d’indice de confiance », reposant exclusivement sur les usagers de Facebook. Des bonnes ou des mauvaises notes grâce auxquelles les « bons » médias remonteront soi-disant dans l’algorithme et les mauvais resteront au sous-sol. La naïveté abyssale derrière cette idée montre soit que Facebook n’a vraiment rien compris aux événements des deux dernières années, soit qu’il est désespéré.

Qu’est-ce qui pourrait mal tourner ? Je peux penser, par exemple, au fait que tous ceux qui partagent des fausses nouvelles sans se rendre compte qu’elles sont fausses ne verront évidemment aucun problème à donner une bonne note au « média » qui les nourrit. Par ailleurs, un site d’extrême-droite comme Breitbart News fera tout ce qu’il peut pour mobiliser ses millions de lecteurs afin qu’ils votent en sa faveur. Et qu’est-ce qui empêcherait un certain Trump d’encourager ses partisans à donner un maximum de mauvaises notes aux CNN et autres New York Times de ce monde ? Tant qu’à faire, pourquoi ne pas introduire des bots dans l’équation ? Nul doute qu’un habile programmeur serait tenté d’essayer d’en faire voter à la chaîne.

Et même si le système de notation — dont on ignore tout pour l’instant — n’était utilisé que par d’honnêtes et intègres lecteurs, quelle chance aura un média régional de « monter » dans l’algorithme, face à un média national ? Quel poids aura un média comme l’Agence Science-Presse face à des géants de l’achalandage ?

Supposons même que l’algorithme « amélioré » donne un « bonus » aux médias locaux — ce qui n'a rien d'impossible : Zuckerberg s’est tellement fait reprocher d’avoir tué la presse locale qu’il voudra peut-être se dédouaner. En revanche, on a du mal à imaginer le même type de prime aux médias de science : imaginez la levée de boucliers du lobby des médecines alternatives s’il s’avérait que « ses » médias ne se qualifient pas, eux.

L’ombudsman du Washington Post, Margaret Sullivan, réagissait hier sur Twitter : « l’idée de voir les 2 milliards d’usagers de Facebook comme une “communauté” qui prendra de bonnes décisions sur la crédibilité des sources d’information est à la fois absurde et choquante ».

Peut-être que cette annonce de Zuckerberg vendredi est une suite logique de l’autre annonce, la semaine dernière, celle qui a reçu un accueil plus que mitigé : c’est-à-dire ce changement de politique par lequel les messages de vos « amis » et de vos familles seront désormais prioritaires dans l’algorithme, au détriment des « marques » (par exemple, eh oui, les médias). Certains ont prétendu qu’un tel changement pourrait être une bonne chose, s’il libérait les médias de leur dépendance à Facebook. Mais le problème — comme l’ont rapidement compris ceux qui ont déjà mené des études d’audiences, de lectorats ou des focus groups — est ailleurs : les lecteurs qui ne verront plus « automatiquement » les nouvelles de médias comme Science-Presse, ne seront pas si nombreux à faire l’effort nécessaire pour les retrouver.

Ou, comme le demande cet article du Nieman Lab : « si Facebook cesse de mettre des nouvelles en face des lecteurs, les lecteurs se fatigueront-ils à les chercher ? »

Les grands médias ont un budget publicitaire qui peut leur permettre de pallier à la baisse de visibilité qu’ils subiront avec cette nouvelle politique. Les petits médias n’ont pas cette option. Pour beaucoup d’entre eux, ce sera plutôt un retour en arrière, à une époque pré-Facebook, en quelque sorte.  

Rappelons-nous d’ailleurs cette nouvelle d’il y a 3 mois sur six petits pays qui avaient servi de cobayes à l’annonce de la semaine dernière : l’audience de leurs médias aurait été charcutée des deux tiers. 

Certes, une partie des lecteurs qui ne connaissaient pas un média comme Science-Presse avant Facebook et qui y sont désormais attachés, vont trouver des façons de continuer à le suivre. Ce n’est pas si compliqué, après tout : abonnez-vous à notre compte Twitter, ou à notre fil RSS, ou à notre infolettre. Mais combien ne feront même pas l’effort de chercher ? C’est que le cerveau humain, ce sont les neurologues qui le disent, est fondamentalement très paresseux.

Voyant la crise approcher, le Nieman Lab avait publié une étude-maison le mois dernier : 75 % des usagers Facebook interrogés voyaient, parmi les 10 premiers items de leur fil Facebook… parfois zéro, parfois une seule nouvelle journalistique.

Autrement dit, parmi ces usagers, il est fort possible que la grande majorité ne remarque même pas que des textes journalistiques se retrouvent moins souvent qu’avant dans leur fil. Parmi la minorité qui le remarquera, et qui s’en désolera, combien feront l’effort de corriger le tir ?

J’entendais dire la semaine dernière que cette nouvelle politique sera une bonne chose si elle fait reculer dans nos fils les diffuseurs de fausses nouvelles. Certes, mais si elle fait aussi reculer les Détecteurs de rumeurs de ce monde, on n’est guère plus avancé.

Et si, en plus, l’annonce de cette semaine se réalise, on entre dans de réelles turbulences.

Dans son billet accompagnant cette dernière annonce, Zuckerberg se justifie par cet argument : Facebook n’est pas « confortable » avec l’idée de décider quelles sources sont les plus crédibles « dans un monde aussi divisé ». En termes clairs : il a la trouille. Après avoir siphonné les revenus publicitaires des médias, après avoir favorisé l’explosion des fausses nouvelles, après avoir peut-être même favorisé le détournement d’élections, on le comprend d’avoir peur de devoir assumer ses responsabilités. Mais il y a des limites à la fuite en avant. Tôt ou tard, Facebook va devoir reconnaître qu’il a tous les attributs d’un média. Et comme disait l’autre, avec de grands pouvoirs viennent de grandes responsabilités.