Qu’est-ce qui fait qu’une fausse nouvelle absurde, partagée par une frange marginale du public, puisse devenir, en quelques années ou même quelques mois, respectable aux yeux d’une large partie du public? Le Détecteur de rumeurs constate que, d’une fausse nouvelle à l’autre, les cycles se répètent, de même que certains des intervenants. Premier de trois articles.
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Ce texte est le premier d’une série de trois sur les cycles de la désinformation.
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Qu’y a-t-il de commun entre la légende (fausse) des laboratoires d’armes biologiques en Ukraine, l’histoire (tout aussi fausse) du sida secrètement injecté en Afrique par l’armée américaine, et la fausse rumeur, relayée par Donald Trump lui-même, des Haïtiens qui, aux États-Unis, mangeraient des chiens et des chats?
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Le premier point commun, c'est un processus qu'on appelle tantôt « blanchiment d'informations », tantôt « désinformation participative ». À l'instar du blanchiment d'argent qui donne une apparence de respectabilité à de l'argent sale, ce processus donne une apparence de légitimité à une fausse information — grâce à la contribution de milliers de militants bénévoles et enthousiastes qui la relaient sur Internet.
Le deuxième point commun, c’est une convergence, qui n’a même pas besoin d’être coordonnée, entre ces bénévoles enthousiastes et des groupes bien financés qui ont un intérêt à ce que cette fausse nouvelle se répande.
L’objectif de ces groupes, comme le résume le doctorant californien en sciences de l’information Patrick Gerard: prendre leurs distances d’une « rhétorique extrémiste », en lui accolant des questionnements plus consensuels. On parlera par exemple de protéger les enfants contre les prédateurs —argument consensuel— plutôt que de parler d’une élite pédophile et sataniste qui gouvernerait la planète. Ce qui donne une apparence de respectabilité qui peut séduire un public plus large —et certains politiciens.
« Désinformation participative » est une expression qu’on doit à la professeure Kate Starbird, de l’Université de Washington. Elle signifie que ce sont les utilisateurs des réseaux sociaux —ces milliers de bénévoles passionnés— qui, en cherchant des « indices » sur Internet, élargissent petit à petit le public de l’info marginale ou extrémiste du début.
Leurs ajouts seront, tôt ou tard, contradictoires entre eux (voir notre deuxième article). Mais ça ne semble pas être un problème, explique Starbird: les publics qui y adhèrent sont unis par leur hostilité à l’égard des gouvernants ou des « élites », de même que par leur volonté d’amplifier le « narratif » qui leur tient à coeur. Il suffit par la suite que des médias ou des personnalités politiques en parlent pour donner encore plus d’oxygène au faux discours.
Les étapes
La désinformation participative se déroule ainsi en quatre ou cinq étapes.
- 1) Un groupe d’intérêt dans l’ombre crée de fausses informations dans l’intention de manipuler ou de servir ses intérêts.
- 2) L’une de ces fausses informations est relayée par une personne influente et quitte la marginalité.
- 3) Des internautes la partagent et y greffent des éléments qui rejoignent de nouveaux publics.
- 4) La rumeur est reprise par une personnalité publique et percole auprès du grand public.
- 5) Le groupe d’intérêt du début prétend que cette personnalité vient de valider sa rumeur.
Plusieurs exemples récents illustrent ce phénomène. En voici deux.
Exemple 1: des laboratoires secrets en Ukraine
- L’idée que l’Ukraine cacherait des laboratoires américains d’armes biologiques (en anglais, biolabs) a commencé à circuler (étape 1) sur la plateforme d’extrême-droite Gab à la mi-février 2022, une dizaine de jours avant l’invasion russe.
- Elle a été reprise par des comptes que des chercheurs ont pu associer au gouvernement russe, mais elle est devenue virale le jour de l’invasion (étape 2).
- De nombreux comptes complotistes influents comme InfoWars ont alors lancé toutes sortes de théories (étape 3), la plupart contradictoires entre elles : ce seraient des laboratoires où on préparait la « deuxième COVID », ou bien des laboratoires d’armes chimiques, ou bien des cachettes du réseau pédophile mondial, ou bien des installations pro-Joe Biden, etc.
- Le 8 mars, au cours d’une audience du Sénat consacrée à l’Ukraine, la sous-secrétaire d’État Victoria Nuland —numéro trois dans la hiérarchie des Affaires étrangères aux États-Unis— se fait demander si l’Ukraine avait sur son territoire des « armes biologiques ou chimiques » (étape 4).
- Des médias russes et des influenceurs américains comme Tucker Carlson prétendent dans les heures suivantes qu’il s’agit là de la preuve que l’info initiale était vraie (étape 5)
Exemple 2: des Haïtiens qui mangent des animaux domestiques
- Une des origines (étape 1) de cette rumeur pourrait être une séance du conseil municipal de Springfield, Ohio, le 27 août 2024, au cours de laquelle un citoyen avait faussement affirmé que des Haïtiens de la région mangeaient des canards dans les parcs. Une autre origine pourrait être un message d’une résidente de Springfield, Erika Lee, dans un groupe privé Facebook à la fin-août.
- Ce dernier message aurait pu passer inaperçu, s’il n’avait pas été republié sur X (étape 2) par un compte conservateur local, le 5 septembre. Lee y disait avoir entendu « de l’ami du voisin d’une voisine » qu’un chat mort avait été suspendu à un arbre et « découpé » par des Haïtiens. Erika Lee s’excuserait deux semaines plus tard d’avoir lancé cette rumeur
- C’est qu’entretemps, de nombreuses personnes avaient publié toutes sortes de photos ou de vidéos (étape 3) montrant soi-disant des Haïtiens mangeant des animaux domestiques. Aucune de ces images ne montrait cela. La police et la ville de Springfield niaient le 9 septembre tout événement de ce genre.
- Le 10 septembre, le futur président Donald Trump répercutait cette rumeur (étape 4) dans un débat télévisé, vu par 67 millions de personnes.
Tout le monde contribue, mais personne n’est responsable
En plus de donner à l’information d’abord marginale une apparence de respectabilité, ce « blanchiment d’information » a un autre avantage : dégager tout le monde de toute responsabilité, commentaient en octobre 2025, à propos de la désinformation russe entourant l’Ukraine, deux éditeurs du site américain NewsGuard, spécialisé dans la lutte à la désinformation.
Tel politicien, illustraient-ils, n’est pas à blâmer parce que sa source était un média, tel média ne faisait que rapporter la rumeur d’un influenceur, tel influenceur relayait un média d’État russe, et même ce dernier pouvait prétendre qu’il « ne faisait que rapporter » ce qu’un journal étranger ou un vague compte Twitter avait publié. « Lorsque le canular devient viral, personne n’est responsable, mais tout le monde a contribué. »
Il y a toutefois, avec certaines thématiques scientifiques, des responsables qui sont plus faciles à identifier. Ce sera le sujet du deuxième texte de cette série.
Ce texte est le premier d’une série de trois sur les cycles de la désinformation. On peut lire les suivants ici et ici.




