Livres

À quoi ressemblerait une société dans laquelle de moins en moins de gens liraient des livres? Ou dans laquelle des gens auraient même perdu la capacité de comprendre des textes longs ou complexes? Ces derniers mois, une expression a fait son chemin : nous serions en train d’entrer dans une société « post-lettrée ». 

Quelques exemples:

  • La proportion des Américains qui ont lu un livre ou un article au cours de la journée précédente a chuté de 40% au cours des 20 dernières années. 
  • Une analyse des livres qui se glissent dans la liste hebdomadaire des best-sellers du New York Times révèle des phrases un tiers plus courte qu’il y a un siècle. 
  • Selon un témoignage recueilli pour un dossier du magazine The Atlantic, l’Association américaine des bibliothèques scolaires aurait pris acte du fait que ses membres doivent acheter des livres qui s’ajustent aux « capacités de lecture diminuées » des élèves —comme des romans graphiques.

Est-ce un simple changement dans les habitudes de lecture, sachant qu’un jeune adulte passe tout de même, aujourd’hui, plus de temps à lire —sur son téléphone— que jamais auparavant dans l’histoire? C’est une possibilité, mais ce serait oublier d’autres chiffres: 

  • Aux États-Unis, entre 2017 et 2023, le pourcentage d’adultes qui se classent au plus bas niveau de compétence en lecture est passé de 19 à 28%, selon le Centre national des statistiques en éducation.
  • En 2017, près de 20% des Américains ne pouvaient pas résumer ou tirer des conclusions d’un texte de plusieurs pages. En 2023, ils étaient près de 30%.
  • Quant aux jeunes, selon une analyse réalisée en 2025 par une équipe de l’Université Stanford, les capacités en lecture des jeunes étaient en baisse, par rapport à 10 ans plus tôt, dans 83% des comtés du pays. Cette baisse était présente dans toutes les classes sociales et tous les groupes ethniques, quoique les plus fortes baisses étaient chez les étudiants qui avaient déjà les plus mauvaises notes au début de la période étudiée.
  • Cette baisse n’est pas une retombée du confinement pandémique, notait le New York Times en avril dernier : l’étude de Stanford révèle que cette baisse a été aussi forte entre 2017 et 2019 que pendant la pandémie, et que les capacités de lecture semblent avoir poursuivi leur déclin en 2024.

Abonnez-vous à notre infolettre!

Pour ne rien rater de l'actualité scientifique et tout savoir sur nos efforts pour lutter contre les fausses nouvelles et la désinformation!

L’allusion à une « société post-lettrée » dans laquelle nous serions en train d’entrer, ne réfère toutefois pas à une future société analphabète. Comme le soulignait en juillet un reportage du magazine The Atlantic, nos vies « sont remplies » de courriels, de textos, de messages sur les réseaux sociaux et de légendes sous des photos Instagram. « Mais ces fragments de textes ont peuplé tout le temps nécessaire à une lecture soutenue de textes complexes. Et au fil du temps, des gens ont perdu les habiletés plus élevées de compréhension et de synthèse. » 

La journaliste de The Atlantic citait un historien pour qui la lecture pourrait même devenir un passe-temps « de niche, comme la collection de timbres ou la culture d’orchidées ».

Cet automne, le journaliste James Marriott y a consacré —quoi d’autre— un livre, intitulé The New Dark Ages. Il n’y voit pas qu'un recul pour la capacité d’analyse et de synthèse. Les lecteurs de livres, même de ce qu’on appelle des romans d’aéroports, seraient, selon lui, des gens mieux informés, plus heureux, et qui contribuent davantage à préserver les valeurs sociales et démocratiques. Parce qu’un livre oblige son lecteur à s’investir dans la réalité du monde —ou d’un monde— et à le faire à travers le point de vue d’une personne autre que lui-même.

Les causes et les conséquences

Qu’est-ce qui explique ce recul? Autant Marriott que les chercheurs qui ont analysé les statistiques évoquent l’explosion de la capacité des téléphones cellulaires à nous fournir du contenu vidéo 24 heures sur 24, soit un contenu particulièrement apte à nous éloigner de l’écrit et à rompre notre capacité de concentration. Et ça pourrait empirer, selon une enquête de l’Académie américaine des arts et sciences: la plupart des jeunes des écoles secondaires considéreraient la lecture pour le plaisir comme une « habitude extraterrestre ».

Si ça s’avère exact, il est difficile d’estimer les impacts à long terme de ce changement, lit-on dans The Atlantic : après tout, historiquement, la démocratisation des livres grâce à l’imprimerie a entraîné des changements majeurs dans la société, la culture, la politique, les religions, les sciences et la transmission des savoirs en général. « Le déclin de la lecture amènera des changements de la même magnitude. » 

Mais est-ce irréversible? Comme toute tendance sociale, elle ne suit pas une évolution en ligne droite : un reportage de CBS News en avril dernier donnait en exemple le Texas où, six mois après que l’État ait interdit les téléphones cellulaires à l’école, les bibliothèques scolaires du district qui englobe la ville de Dallas avaient enregistré 200 000 livres empruntés de plus que l’année précédente. À suivre. 

Je donne