desinfo-info-ordi-surabondance.jpeg

Il y a des mécanismes communs pour rendre « respectable » une fausse information en apparence absurde (voir premier texte). Et derrière ces mécanismes, il y a souvent les mêmes acteurs (voir deuxième texte). Mais y a-t-il, en plus, une accélération du processus? Troisième et dernier texte de cette série.


La rubrique du Détecteur de rumeurs fête ses 10 ans en 2026. Cliquez ici pour lire plus de 800 autres textes.  


« Découvrez une nouvelle maladie. Méfiez-vous de l’explication officielle. Prenez pour acquis qu’il y a une dissimulation. Mentionnez l’ivermectine. Suggérez la motivation cachée de dégager un profit. Répétez. » 

Pour l’épidémiologiste américaine Katrine Wallace, qui faisait ce constat cynique en mai 2026, la désinformation en santé ne doit plus être vue aujourd’hui comme un déferlement chaotique et improvisé de rumeurs. C’est une « infrastructure » qui a sa propre raison d’être. 

Abonnez-vous à notre infolettre!

Pour ne rien rater de l'actualité scientifique et tout savoir sur nos efforts pour lutter contre les fausses nouvelles et la désinformation!

Et cette raison d’être, comme le soulignait en mai 2026 une enquête du Centre de recherche Pew, c’est en partie que 40% des Américains, et la moitié des moins de 50 ans, vont chercher sur les réseaux sociaux leurs informations sur la santé ou le bien-être. Pour plusieurs des influenceurs qui font la promotion de traitements de santé douteux, il y a donc un intérêt monétaire à discréditer la science ou la médecine. 

« Ce n’est pas un problème de déficit d’information », résumait en mai dans le magazine Vox la chercheuse en santé publique Jessica Steier. « C’est un problème de confiance. » 

Le cas hantavirus

Katrine Wallace donne l’exemple de l’hantavirus. Le 4 mai 2026, quelques heures seulement après les premiers gros titres sur une éclosion d’hantavirus sur le navire de croisière MV Hondius, l’algorithme de son réseau social commence à lui montrer toutes sortes de captures d’écrans renvoyant à des histoires douteuses, dont une médecin du Texas qui proposait déjà l’ivermectine contre ce virus. Or, cette même personne s’était fait connaître pendant la COVID pour sa promotion de l’ivermectine contre le coronavirus… 

Certains des messages reçus par Katrine Wallace étaient ceux de parents inquiets. Certains provenaient « de gens qui s’étaient déjà fait dire par des membres de leur famille que l’ivermectine était la solution. Quelques-uns étaient des abonnés de longue date qui voulaient simplement me faire savoir ce qui était en train de se passer. » En moins d’une journée, poursuit Wallace, alors qu’elle s’apprêtait à enregistrer une vidéo sur cette éclosion, « j’avais une liste d’attente de désinformations à traiter » (elle vulgarise les maladies infectieuses sous le nom de « Dr Kat »). 

Et ce n’est pas seulement l’hantavirus. Ces dernières années, des sites de vérification des faits comme Snopes, Lead Stories, Science Feedback et d’autres, ont dû s’attaquer à toutes sortes de fausses rumeurs apparues dans les jours, voire les heures, suivant de nouvelles manchettes sur l’Ebola, la grippe aviaire ou le mpox. Science Feedback notait lui aussi, en juin dernier, que « les théories du complot sur les éclosions de maladies infectieuses tendent à circuler très vite après qu’une éclosion ait été rapportée dans les médias ».  

Le magazine Wired, au moment de l’alerte à l’hantavirus, s’en était aussi inquiété : « un des changements les plus frappants depuis la pandémie de COVID, c’est à quelle vitesse les narratifs de désinformation s’organisent autour des éclosions émergentes ». 

Dans quel intérêt? 

Les intérêts économiques et politiques (voir le deuxième article de cette série) qui sont derrière cette accélération restent les mêmes : d’une part, des compagnies ou des influenceurs vendent des produits « naturels » ou en font la promotion, et ces événements d’actualité sont pour eux des opportunités à saisir. D’autre part, certains de ces groupes ont un intérêt idéologique à discréditer les institutions, qu’il s’agisse des médias, des gouvernements ou même de « la science ».

« Les attaques contre la science ou les scientifiques sont rarement menées organiquement », insiste le réalisateur du balado Science Counterpunch, Philipp Markolin. « Pas plus qu’elles ne sont causées par la confusion, l’erreur ou une mauvaise communication scientifique. Elles sont menées par des intérêts clairs, de la politique et des incitatifs structurels »: parmi ces incitatifs, il y a l’absence de régulation des plateformes et la capacité d’y monétiser des propos qui jouent sur les frustrations et les inquiétudes du public. 

Ces dernières années, déplore Markolin, les scientifiques, et tous ceux qui défendent une information de qualité, incluant les journalistes, n’ont pas réalisé à quel genre d’adversaire ils faisaient face. 

Les frustrations et les inquiétudes du public ne sont pas seulement liées à la santé: un reportage du magazine Ars Technica en mai dernier rappelait que ces attaques contre la science s’inscrivent dans un contexte plus large. Elles utilisent « les peurs compréhensibles » face à une époque qui est angoissante, « en proclamant que tout est de la faute des scientifiques qui tentent de nous enlever nos libertés, que ce soit l’autonomie de notre corps ou la capacité de rester avec nos proches (COVID) ou bien nos pailles de plastique, nos hamburgers et nos VUS (climat). » 

C’est jusqu’à la démocratie elle-même qui est attaquée par certains de ces groupes: pour défendre leur perception du monde, ils doivent en effet miner la légitimité des régimes démocratiques eux-mêmes. « Au moment d’écrire ces lignes, concluaient en 2023 six chercheurs en désinformation, dont Stephen Lewandowsky et John Cook, dans une revue de la littérature sur le sujet, « il est difficile d’éviter de voir qu’un côté du spectre politique —surtout aux États-Unis mais aussi ailleurs— apparaît plus menacé par les recherches sur la désinformation que par les risques que la désinformation fait peser sur la démocratie. »

Impacts psychologiques néfastes

Dans l’immédiat, ceux qui observent cette instrumentalisation des peurs du public s’inquiètent des effets psychologiques. Chaque nouvelle éclosion d’une maladie infectieuse, écrivait Katrine Wallace en mai dernier dans la revue médicale STAT, « fonctionne comme une opportunité pour monétiser la désinformation virale. Chaque cycle habitue davantage de gens à aborder les cas de maladies infectieuses à travers les mêmes présupposés: le médicament est caché, le gouvernement nous ment, les scientifiques sont corrompus, les vaccins sont la vraie menace. » Et comme le rappelait l’enquête du Centre Pew, l’audience susceptible d’adhérer à ce narratif « est énorme ». 

Résultat, lorsqu’une pandémie encore plus grave va surgir —et il y en aura une, tôt ou tard— « des millions de personnes y feront face, depuis l’intérieur d’un environnement informationnel déjà programmé pour se méfier des conseils de santé publique ». Et ce, avant même que ces conseils de santé aient été publiés.

 

Ce texte est le troisième et dernier d’une série sur les cycles de la désinformation. On peut lire les autres ici et ici.

Je donne
EN VEDETTE
Publicité
Appel à tous!
Publicité