La transformation d’une fausse nouvelle absurde en une fausse nouvelle soi-disant respectable suit des cycles (voir texte précédent), qui impliquent les mêmes types d’intervenants, surtout lorsqu’il s’agit de désinformation scientifique. Le Détecteur de rumeurs explique.
La rubrique du Détecteur de rumeurs fête ses 10 ans en 2026. Cliquez ici pour lire plus de 800 autres textes.
À lire également
Ce texte est le deuxième d’une série de trois sur les cycles de la désinformation.
On peut lire les autres ici et ici.
Par exemple, qu’y a-t-il de commun entre les théories du complot entourant les changements climatiques et celles entourant la COVID ou d’autres maladies, en dépit du fait qu’elles se contredisent souvent?
Abonnez-vous à notre infolettre!
Pour ne rien rater de l'actualité scientifique et tout savoir sur nos efforts pour lutter contre les fausses nouvelles et la désinformation!
Ce qu’il y a de commun, ce sont les intervenants. Deux chercheurs ont récemment résumé cela en 5 groupes.
- 1- Des dirigeants de grandes entreprises qui ont un intérêt dans la dissémination de ces fausses infos.
- 2- Des politiciens qui sont dans le même camp idéologique que ces gens d’affaires.
- 3- De faux experts scientifiques.
- 4- Des influenceurs, baladodiffuseurs ou youtubeurs dont l’audience se mesure en millions.
- 5- Des médias.
Le mécanisme, dans ses grandes lignes, est que le groupe 1 finance le groupe 2 et embauche le groupe 3, dont les sujets de discussion trompeurs ou choquants seront répercutés par les groupes 4 et 5.
Dans leur ouvrage Science Under Siege, paru en 2025, le climatologue Michael Mann et le microbiologiste Peter Hotez décrivent ces cinq groupes comme étant les « forces de l’antiscience » qui « menacent notre monde » —en raison des dégâts que peuvent causer des crises sanitaires ou environnementales.
Tous deux ont eu maille à partir avec ces « forces »: Michael Mann est la bête noire des mouvements climatosceptiques depuis un quart de siècle et Peter Hotez est devenu pendant la pandémie une cible de l’hostilité des mouvements antivaccins.
Les auteurs expliquent que, isolément, chacun des 5 acteurs n’a pas le pouvoir de « blanchir la fausse information » ou de la rendre respectable (voir texte précédent). Mais c’est leur travail combiné qui aboutit à ce résultat: une théorie niant le réchauffement climatique qui serait brandie par une compagnie pétrolière n’aurait aucune crédibilité. Mais si elle est répercutée par quelqu’un qui a l’apparence d’un expert scientifique, ou par des médias sérieux, elle semble tout à coup plus crédible.
Les mêmes catégories et parfois, les mêmes comptes
En arrière-plan de ces cinq catégories, il y a des gens qui sont plus actifs que d’autres. En avril 2020, le site spécialisé DeSmog avait recensé quelque 70 groupes et individus qui étaient à l’avant-scène du déni de la COVID, et qui avaient aussi été à l’avant-scène du déni des changements climatiques: cela allait du très populaire baladodiffuseur et complotiste Alex Jones (InfoWars), jusqu’au groupe de réflexion conservateur Heartland Institute.
Un organisme américain, le Center for Countering Digital Hate, dans un rapport intitulé Toxic Ten et publié en 2021, avait lui aussi identifié de telles répétitions : ses « Toxic Ten » étaient 10 sites responsables de 69% des interactions sur Facebook liées au déni climatique. Certains avaient des liens avec les compagnies pétrolières ou avec la Russie, mais surtout, plusieurs comme Breitbart News, Newsmax ou le Washington Times, faisaient partie du même écosystème de la désinformation qui niait autant les changements climatiques que la COVID ou les vaccins.
Des contradictions qui ne leur nuisent pas
Comme ces sites « toxiques » lancent à l’année longue toutes sortes de rumeurs et de théories du complot, ils en viennent inévitablement à se contredire: par exemple, certaines des mêmes personnes qui nient que les humains aient la capacité d’affecter le climat, ont tout à coup accusé, en 2024, le parti démocrate d’avoir créé des ouragans pour nuire à Donald Trump. Quant à la COVID, il a tour à tour été dit, en 2020-21, qu’il s’agissait d’une fausse maladie, ou bien d’une vraie maladie mais que les vaccins seraient inefficaces, ou bien qu'ils seraient mortels, ou bien qu’ils servaient à modifier nos gènes, etc.
Et pourtant, ces contradictions ne leur nuisent pas, constataient en 2020 les psychologues australiens Stephan Lewandowsky et John Cook dans leur « manuel des théories du complot » (Conspiracy Theory Handbook) : « l’incohérence est un attribut de la pensée conspirationniste », mais il n’en découle pas que le déni soit irrationnel. « Au contraire, la rhétorique négationniste est une stratégie politique efficace pour retarder l’action climatique ou miner les perceptions du public sur le poids de la preuve scientifique ».
Des intérêts économiques et politiques
C’est qu’il y a avant tout des intérêts économiques et politiques derrière la multiplication de ces fausses affirmations, et qui expliquent la récurrence des cinq groupes d’intervenants. Deux exemples:
- Des influenceurs antivaccins (groupe 4) sont en même temps des vendeurs ou des promoteurs de produits de santé dite alternative fabriqués par d’autres compagnies (groupe 1). Les procès contre Alex Jones ont ainsi permis d’apprendre que près des trois quarts de ses revenus, se mesurant en dizaines de millions de dollars par année, provenaient de la vente de suppléments alimentaires et autres produits dits « naturels ».
- Et les compagnies pétrolières et gazières (groupe 1) ont évidemment un intérêt à retarder le plus possible la sortie des carburants fossiles.
De plus, le désir qu’ont ces compagnies pétrolières et gazières de ne pas voir leur secteur de l’économie être réglementé, les met en phase avec les politiciens (groupe 2) qui défendent l’idée d’un gouvernement le moins interventionniste possible dans le « libre-marché ». C’était déjà l’argumentaire des compagnies de tabac dans les années 1960, qui prétextaient l’existence d’un « doute » sur un lien entre tabac et cancer, pour s’opposer à toute réglementation de leurs produits.
Les historiens des sciences Naomi Oreskes et Erik Conway, qui avaient publié un livre sur ces « marchands du doute » (Merchants of Doubt, 2010), ont retracé dans un ouvrage plus récent (The Big Myth, 2023) deux campagnes de désinformation similaires, plus anciennes encore, aux États-Unis. Dans les années 1920, la National Electric Lightning Association, regroupement des compagnies d’électricité, s’était opposée à ce que le gouvernement prenne en main l’électrification des campagnes, et l’Association nationale des manufacturiers s’était opposée à ce que le gouvernement réglemente le travail des enfants dans les usines.
Dans les deux cas, ces compagnies et leurs alliés politiques se justifiaient en invoquant le « libre-marché » et la « liberté de choix » des ruraux ou des parents. Pour cela, ils utilisaient de fausses informations et de faux experts, dans l’espoir que le tout soit répercuté par les médias —soit les mêmes mécanismes qu’ont identifié Hotez et Mann.
Semer la confusion plutôt que convaincre
Les exemples du texte précédent (Ukraine, Haïtiens, sida) et de celui-ci (climat, COVID) ont donc en commun d’être devenus populaires parce qu’ils s’inséraient dans un mouvement idéologique qui avait besoin de fausses informations pour nourrir son combat:
- l’Union soviétique ne tentait pas de convaincre les Américains que le sida avait été créé par leur armée; elle avait besoin de telles fausses rumeurs pour semer le chaos et la division chez ses adversaires idéologiques;
- le mouvement anti-migrants aux États-Unis avait besoin de faire vivre l’idée que les immigrants représentent une menace, et l’histoire des Haïtiens mangeurs de chiens et de chats s’inscrivait dans ces efforts;
- plus largement, climatosceptiques et antivaccins ont besoin de miner la confiance dans les faits scientifiques pour justifier leur existence.
Il leur faut « discréditer la science parce qu’elle est gênante pour leur ordre du jour », résument Peter Hotez et Michael Mann dans un épisode de février 2026 du balado Science Counterpunch, consacré aux « influenceurs de l’antiscience » et à la réplique à leur donner.
« Discréditer la science et les scientifiques est aussi un premier pas essentiel pour les régimes autoritaires », renchérit le magazine Ars Technica. L’objectif étant de discréditer tout autre type de savoir et, ultimement, « déstabiliser les sociétés ». L’Union of Concerned Scientists, un organisme militant voué à mettre la science « au service des gens et de la planète », s’en était inquiété dès 2017: « les intérêts d’affaires trompent, désinforment et achètent de l’influence, aux dépens de la santé et de la sécurité du public ».
Le processus s’accélère-t-il ?
S’il existe une différence entre tous ces mécanismes répétitifs, il est dans le facteur temps. Les mécanismes du déni climatique décrits par des auteurs comme Naomi Oreskes s’étaient étalés sur des décennies. En comparaison, les mêmes mécanismes, dans le cas de la COVID, « ont été condensés en quelques mois », notait Ars Technica. « La trajectoire commence en prétendant que la menace n’est pas réelle. Lorsque ce n’est plus défendable, ça se métamorphose rapidement en Ok, ça arrive, et ça peut être très mauvais pour certaines catégories de la population, mais nous ne devrions définitivement pas prendre d’actions collectives pour traiter le problème, parce que ce serait mauvais pour l’économie ».
Or, cette accélération ne s’est pas arrêtée: aujourd'hui, dès qu’il est question de désinformation en santé, ces mécanismes ne se calculent même plus en mois, mais en jours, voire en heures. Ce sera le sujet du troisième et dernier article de cette série.
Ce texte est le deuxième d’une série de trois sur les cycles de la désinformation. On peut lire les autres ici et ici.




