Il y a une dizaine de jours, je suis allé voir l’exposition en cours à Montréal jusqu’au 30 août sur Maurits Cornelis Escher (1898-1972), le graveur illusionniste. Grand fan de cet artiste hors norme depuis mon adolescence, j’ai néanmoins été ébloui par cette exposition qui m’a fait découvrir plusieurs de ses œuvres « alimentaires » (estampes, illustrations de livres, etc.) moins connues. Bien que je sois d’accord avec les critiques sur les aspects techniques et muséales de Catherine Lalonde dans l’article du lien précédent, les trois personnes qui m’accompagnaient (merci Isabelle, Ana et Renaud !) ont autant trippé que moi, entre autres parce qu’elles ont été comme moi aussi beaucoup marquées par l’œuvre du neurobiologiste et philosophe Francisco Varela (dont je parle abondamment dans mon livre) et qui s’est souvent servi des dessins d’Escher pour rendre compte de certains de ses concepts originaux (autopoîèse, énaction). C’est ce que je voudrais souligner dans le reste de ce billet, non sans oublier une autre grand sociologue et philosophe qui nous a quitté récemment à l’âge vénérable de 104 ans, Edgar Morin. Car Morin avait lui aussi mis de l’avant des aspects récursifs et autoréférentiels de l’expérience humaine que certaines œuvres d’Escher rendent à merveille. Sans parler de Douglas Hofstadter, qui m’a pour ainsi dire sauté au visage en terminant l’écriture de ce billet !
Sur Morin je serai bref, car le seul fait de tenter d’évoquer sa pensée qui repose sur l’appréhension de la complexité dans une démarche foncièrement transdisciplinaire nous engouffrerait dans un trou noir sans crier gare ! Juste signaler, comme le montre la première image de ce billet, que sur le premier des six tomes de son œuvre majeure, La Méthode, qui s’intitule La nature de la nature, on retrouve sur la couverture le fameux dessin d’Escher des deux mains qui se dessinent mutuellement. Évocation parfaite des thèmes de cette « méthode » qui y sont déployés de façon cyclique sans qu’on ne puisse établir de réel début (les six tomes n’ont d’ailleurs pas été écrit dans l’ordre).
Du côté de Varela, il mentionne souvent Escher dans ses écrits ou certains entretiens vidéos. Mais c’est dans son ouvrage phare L’arbre de la connaissance, écrit avec son collègue Humberto Maturana, qu’il s’appuie sur deux œuvres d’Escher pour appuyer leurs vues. D’abord dans leur premier chapitre, intitulé La connaissance de la connaissance, où est encore une fois reproduit le dessin des deux mains qui se dessinent, on n’y échappe pas ! Car quand on comprend cette absence de fondement premier et ce bouclage incessant, tant dans les boucles de rétroaction métaboliques dans le moindre être vivant que dans l’interaction de celui-ci avec le reste de son environnement par l’entremise de la boucle sensori-motrice, on comprend la puissance explicative que peut avoir ce dessin pour ces auteurs (pour le petite histoire reliée à mon livre, on s’était informé auprès de la fondation Escher du prix pour avoir les droits sur cette image; mettons qu’on a vite oublié ça…).
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Quant à l’autre image d’Esher reproduite par Varela et Maturana cette fois dans le 10e et dernier chapitre portant le même titre que le livre, il s’agit de l’oeuvre Galerie d’estampes, que voici :
Comme l’explique la page Wikipédia consacré à cette œuvre que Escher considérait comme l’une de ses meilleures:
« [Elle} représente un homme contemplant, dans une galerie d’art, une estampe représentant un port. Parmi les bâtiments du port figure la galerie même où il se trouve, exploitant ainsi l’effet Droste et la récursivité visuelle. Cette lithographie a suscité des discussions tant dans le domaine mathématique qu’artistique. »
Et avec raison, car notre cerveau cherche désespérément à situer « la réalité » de « sa représentation » dans cette scène (dont une animation vidéo de l’expo révèle le caractère mathématique et fractal) où les deux sont inextricables. Comme l’explique d’ailleurs Varela et Maturana dans l’Arbre de la connaissance:
« La connaissance de la connaissance ne consiste pas en une explication linéaire qui part d’un point fixe et arrive à sa fin lorsque tout est expliqué. La connaissance de la connaissance ressemble plutôt au garçon du tableau d’Escher […]. Le tableau qu’il contemple se transforme graduellement et devient imperceptiblement la ville où se trouve la galerie et le garçon ! Nous sommes incapables de situer le point de départ : à l’intérieur ? à l’extérieur ? Reconnaître cette circularité cognitive, cependant, ne pose pas d’obstacle à la compréhension du phénomène de la cognition. Au contraire, elle constitue le point de départ qui nous permet de l’expliquer scientifiquement. »
J’aillais conclure sur cette citation quand un éléphant (vous savez, celui qui est dans la pièce et qu’on ne voit pas…) m’est littéralement rentré dedans ! J’allais oublier de mentionner le bouquin inclassable de Douglas Hofstadter qui a lui aussi laissé sa marque en sciences cognitive dès sa parution en 1979 : Gödel, Escher, Bach : Les Brins d’une Guirlande Éternelle. Je vous laisse avec cet extrait de la page Wikipédia du bouquin (non sans une remarque finale ensuite) :
« Cet ouvrage met en lumière les interactions entre les mathématiques, l’art et la musique, en s’appuyant sur les réalisations du logicien Kurt Gödel, de l’artiste Maurits Cornelis Escher et du compositeur Jean-Sébastien Bach qui semblent s’entrelacer. Douglas Hofstadter exprime ainsi l’objectif de son œuvre : « Je me suis rendu compte que Gödel, Escher et Bach n’étaient que des ombres projetées dans différentes directions par une essence centrale. J’ai essayé de reconstruire cet objet central, et c’est ce livre. »
L’ouvrage exploite les concepts d’analogie, de réductionnisme/holisme, mais aussi les paradoxes (et notamment les paradoxes de Zénon), la récursivité, l’infini, et les systèmes formels. »
Cette dernière remarque dont je voulais vous faire part, et qui donne le vertige comme les œuvres d’Escher, c’est qu’Hofstadter a affirmé, à l’occasion de la sortie de son livre L’analogie, cœur de la pensée (co-écrit avec Emmanuel Sander), qu’il n’était pas allé assez loin dans les liens analogiques fait dans « Gödel, Escher, Bach » ! Et que le processus d’analogie / catégorisation était littéralement pour lui le cœur de la pensée humaine, qui se déploie donc vraiment comme une « guirlande éternelle », sans début ni véritable fin…
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En bonus, quelques photos prises à l’expo…











