Après avoir introduit sa pensée par rapport à la crise climatique l’été dernier, je vous avais dit que je voulais vous parler davantage d’Albert Moukheiber, ce neurobiologiste français d’origine libanaise. Parce qu’il prend très au sérieux le métier que je fais, la vulgarisation scientifique, et qu’en plus d’être psychologue clinicien, il consacre beaucoup de temps à expliquer les milles et une nuance de la recherche sur le cerveau. Comme dans son premier livre Votre cerveau vous joue des tours (2019) et son second Neuromania (2024, 2026 pour la réédition en poche). Ou dans ses interviews que les algorithmes de Youtube m’ont présentées dernièrement, peut-être suite au blitz médiatique de la réédition de Neuromania, peu importe. Le fait est que j’ai commencé à en écouter quelques-unes qui m’ont confirmé son grand talent de vulgarisateur qui ne sombre jamais dans la facilité du déboulonnage rapide des méconceptions sur le cerveau, mais prend le temps de rentrer dans les rouages de la recherche actuelle pour montrer ce qui ne va pas. Et surtout, il répète comme moi que rien ne peut se comprendre uniquement en focussant sur le cerveau, que celui-ci est lié de façon inextricable à un corps, et que ce cerveau-corps est situé dans un contexte à tout moment qui l’influence aussi grandement. Il n’en fallait pas plus pour que je lui délègue mon travail hebdomadaire sur ce blogue en vous suggérant simplement certaines de ses interventions !
D’abord celle publiée le 11 mars dernier sur la chaîne de la librairie Mollat qui organise souvent ce genre d’entrevue de fond avec des auteurs. J’aime pas trop le sous-titre de Neuromania « le vrai du faux sur votre cerveau », repris dans le titre de la vidéo, puisque comme j’ai déjà tenté de l’expliquer, bien souvent il y a du vrai dans le faux et du faux dans le vrai. Mais pour en avoir publié un bouquin, je sais que la couverture d’un livre doit être minimalement accrocheuse, et de toute façon, suffit d’écouter Moukheiber une vingtaine de minutes comme je l’ai fait pour se rendre compte qu’il est tout sauf un « débunker » manichéen comme il en sévit dans les grands médias. Au contraire, il explique de manière nuancée la chaîne de transmission des savoirs scientifiques, et comment différents facteurs, politiques et économiques entre autres, mettre de la pression sur les scientifiques qui n’ont plus le temps et les ressources pour bien « cadrer » les résultats de leur recherche. Le téléphone arabe du sensationnalisme médiatique fait ensuite le reste. On est loin des idoles de son enfance (qui étaient aussi les miennes !) comme un Carl Sagan ou encore un Richard Feynman qui pouvaient nous partager avec passion les mécanismes subtils qui font en sorte qu’un élastique s’étire ou que notre main ne peut pas passer à travers une table !
Je n’ai donc pas encore eu le temps de tout écouter son intervention, ce que je ferai cette semaine, mais la fin du résumé écrit qui la présente m’a aussi grandement interpellé :
« À travers des métaphores marquantes, comme celle de la molécule d’eau ou des embouteillages, il illustre le concept de propriétés émergentes : certains phénomènes n’apparaissent qu’à un certain niveau d’organisation et ne sont pas réductibles à leurs composants atomiques.
Albert Moukheiber explore également les dérives de la neuroloi et l’impact des récits que nous nous racontons. Il rappelle que nos croyances sont performatives et façonnent notre réalité. En clôturant sur une note de solidarité, il souligne qu’en période de crise, l’humain tend naturellement vers l’entraide plutôt que vers l’individualisme, contrairement aux idées reçues. Un appel salutaire à la nuance et à l’émerveillement face au réel. »
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Ceux et celles qui ont lu mon bouquin comprendront tout de suite à quel point « niveaux d’organisation et propriétés émergentes », « récits qui permettent de faire émerger nos mondes » et « fondements évolutifs profonds de l’entraide chez notre espèce » sont des thèmes qui me tiennent à cœur et auxquels j’ai accordé l’importance qu’ils méritent dans cet ouvrage intitulé justement « Notre cerveau à tous les niveaux » !
Autre résonance entre le travail de Moukheiber et le mien dans ce TEDx Talk qu’il donnait à LaRochelle il y a 9 ans : l’importance d’enseigner le doute. Autrement dit, de se méfier de ces réponses rapides, ces heuristiques que notre cerveau nous propose automatiquement en fonction de nos expériences passées. C’est utile, mais c’est rarement la réponse la plus juste, logique ou nuancée qu’on peut apporter. C’est toute l’importance de l’autorégulation, de notre capacité à résister, tellement mise à mal à l’heure des médias sociaux et de leurs notifications de tout acabit. En plus, vers la 11e minute, il montre une belle version de la figure bistable de la danseuse, que certains voient tourner dans un sens, et d’autres dans l’autre. Le genre de figure qui sert à étudier les corrélats neuronaux de la conscience, comme j’en ai parlé dans mon dernier club de lecture. Et qui montre qu’il n’y a pas une réalité qui est la même pour tout le monde, mais que chacun projette ou simule ses perceptions à partir de la rencontre entre des stimuli sensoriels (« bottom up« ) et des concepts ou modèles du monde (« top down« ) qu’on a intériorisé tout au long de notre expérience de vie.
Ou encore il y a deux ans ici, quand Moukheiber résume en moins de deux minutes l’importance de renverser la vieille conception du cerveau qui reçoit passivement ses inputs (inspirée de l’ordinateur) par celle de l’organe proactif et prédictif que les sciences cognitives contemporaines décrivent maintenant. Et pour ceux et celles qui débarqueraient sur ce blogue pour la première fois et qui ne m’auraient jamais entendu insister aussi là-dessus, voici ce qu’on peut lire à la page 387 de mon livre :
« L’approche du predictive processing en science cognitive permet de mieux comprendre que nos catégories conceptuelles et les stimuli sensoriels sont en interaction permanente. En d’autres termes, le top-down et le bottom up interagissent constamment. Ce qui fait qu’il ne peut pas exister de frontière étanche entre percevoir et concevoir. Évoquer un concept peut activer plusieurs zones sensorielles et motrices. Et la moindre perception nécessite la mobilisation d’un concept, d’un modèle issu de notre expérience qu’on projette sur le monde et qui est notre meilleure supposition dans les circonstances. Notre cerveau produit ainsi continuellement, de manière automatique et inconsciente, des prédictions sur la nature des nouveautés qui se présentent à lui pour essayer de les comprendre, c’est-à-dire pour essayer de les intégrer par analogie dans une catégorie conceptuelle qu’il connaît déjà. »
On aura sûrement l’occasion de reparler de tout ça ici ou lors de mes clubs de lecture dont je vous présenterai le 12e la semaine prochaine.
P.s.: je ne peux passer sous silence la participation le 11 avril prochain d’Albert Moukheiber à une levée de fonds pour son pays d’origine, le Liban, actuellement sous les bombes de l’armée israélienne, soirée à laquelle participera aussi Samah Karaki, autre excellente vulgarisatrice des neurosciences dont je vous ai déjà parlé, elle aussi d’origine libanaise.





