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« En effet, la question n’est pas de savoir quelle est la part d’inné et d’acquis, de contrainte ou de déterminisme génétique et de contrainte ou de déterminisme culturel, dans tel ou tel comportement social, mais de savoir en quoi l’espèce humaine, en tant qu’elle est le produit d’une longue histoire des espèces vivantes, est, par ses caractéristiques biologiques propres (altricialité secondaire, partition sexuée, grande longévité, uniparité, etc.), d’emblée porteuse de contraintes sociales qui vont peser très lourdement sur l’ensemble de son histoire culturelle. »

– Bernard Lahire, Les structures fondamentales des sociétés humaines (2023)

Un billet de blogue n’est pas un chapitre de livre et encore moins un ouvrage entier, et c’est rare que j’en commence un avec une citation. Mais comme je veux vous parler aujourd’hui de la 12e et avant-dernière rencontre du club de lecture de mon livre Notre cerveau à tous les niveaux, et comme c’est la plus chargée du bouquin, je trouve que cette phrase en exergue en résumait bien le point culminant, en quelque sorte. Car on arrive au terme de notre long voyage (il ne restera ensuite que l’épilogue) où grâce à une perspective évolutive sur nous-même on a tenté de comprendre d’abord comment la complexité de notre cerveau a pu se mettre en place, et comment par la suite (ou plus justement en coévolution avec) s’est complexifiée notre vie sociale si riche et culturellement diversifiée. Voilà donc venu ce moment où l’on va s’immiscer dans le merveilleux monde des « sciences sociales » où les démarches comme la nôtre n’ont pas toujours été les bienvenues. Heureusement, les choses changent et la transdisciplinarité est mise de l’avant (du moins dans les discours) comme la seule approche possible pour comprendre un tant soit peu les innombrables facteurs derrière le moindre fait humain. Inutile de dire que mon travail habituel pour ces clubs de lecture qui consiste à faire ressortir les concepts clés de cette rencontre est particulièrement ardu cette fois-ci, avec près de 70 pages à résumer ! Je ne pourrai donc aujourd’hui que vous en donner un aperçu, une dizaine de jours avant cette soirée qui aura donc lieu mercredi le 22 avril prochain à 19h, au bar Les Sans-Taverne, Bâtiment 7, 1900 rue le Ber, à Montréal (comme dans le bouquin, où tout a commencé et va finir…).

Je vous retranscris donc d’abord le résumé au début de cette rencontre à la page 465 de mon livre, pour ensuite vous en extraire quelques grandes lignes de force que j’aimerais articuler pour vous lors du club de lecture :

Où l’on constatera que l’émergence des fortes émotions prosociales qui caractérise notre espèce fait en sorte que la cognition humaine est toujours culturellement située. Et que des choses comme la classe sociale dans laquelle on grandit peuvent influencer grandement nos façons de penser. On réalisera ainsi que la richesse éloigne les riches de leur humanité et leur fait promouvoir une croissance économique qui leur est favorable, mais qui va à l’encontre des lois de la physique. Car on ne peut pas croître à l’infini dans un monde fini, comme le montrent des données plus qu’alarmantes sur la crise écologique et climatique. Il faut donc s’opposer à cette logique mortifère dès maintenant tout en essayant de mieux comprendre d’où on vient et ce qu’on est, sinon rien ne va changer. Comme se rendre compte du caractère toxique, socialement, de tout ce qui accentue le « Nous » versus « Eux ». Ou que changer favorablement le contexte peut avoir une influence positive sur nos prédispositions biologiques. Voilà ce qui donne peut-être quelques raisons d’espérer : l’idée que pour comprendre cette coévolution complexe entre biologie et culture, il faut une approche transdisciplinaire à travers laquelle on peut discerner une utopie sociale concrète : reconstruire des communs !

Il faudra d’abord commencer, il me semble, par distinguer clairement ce qu’on entend quand on parle de « social » et de « culturel ». Parce que si tout ce qui est culturel est nécessairement social, l’inverse n’est pas vrai. Je m’inspirerai à nouveau pas mal du travail de clarification de Bernard Lahire dans son ouvrage phare publié il y près de 3 ans maintenant pour rappeler que si Homo sapiens est certes l’espèce vivante de loin la plus culturelle (sans être la seule à se transmettre des savoirs de manière non génétique), nombreuses sont les autres espèces qu’on peut qualifier de sociales, c’est-à-dire qui vivent simplement dans des groupes où les individus ont des relations entre eux.

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Et puis il faudra rentrer dans ce qui dérange encore en sciences humaines, à savoir que l’évolution culturelle est probablement beaucoup plus sévèrement contrainte qu’on ne le pense par notre longue histoire évolutive qui a façonné notre biologie. Autrement dit, et de façon générale, face aux mêmes problèmes (d’adaptation biologique ou culturelle), les organismes comme les sociétés humaines trouvent des solutions semblables. On peut penser à des phénomènes très répandus comme l’État, l’écriture ou l’agriculture qui ont émergé à plusieurs endroits et montrent que les sociétés ne se construisent pas de manière aléatoire (ce qui ne veut pas dire que ces phénomènes soient inéluctables non plus).

On parlera aussi d’autres phénomènes associés comme la convergence de certains faits culturels ou de  savoirs tels que l’astronomie ou les mathématiques, et aussi de la grande « cumulativité » culturelle et technologique chez notre espèce où la plasticité cérébrale et la longévité souvent sur trois générations permet cette construction sans fin de savoirs sur d’autres savoirs.

Il faudra aussi impérativement parler du passage des rites aux institutions humaines plus pérennes, dans le domaine magico-religieux ou moral-légal par exemple. Et bien sûr des systèmes politiques actuels, en particulier le système économique capitaliste qui permet et même favorise les pires dérives et inégalités de richesse.

Pour ne pas trop déprimer, il faudra se rappeler que notre espèce possède, comparé aux autres, de volumineux cortex dits « associatifs » qui peuvent certes intérioriser des normes sociales délétères, mais aussi en inventer d’autres qui aident à renouer avec notre nature aimante de mammifère pour nos petits et notre nature de primates coopératifs pour les élever lorsque le contexte est le moindrement paisible.

D’où l’importance de cette citation du philosophe de sciences cognitives Andy Clark qui me revient souvent et à partir de laquelle on aura sûrement de riches discussions (et sur laquelle je vous laisse pour l’instant, question de terminer ce billet comme je l’ai commencé) :

« On doit faire attention aux types de mondes matériels, numériques et sociaux qu’on construit, car en construisant ces mondes, on construit aussi nos propres mind. »

Je donne