L’idée que le téléphone cellulaire puisse causer le cancer du cerveau est bien implantée. Pourtant, jamais une étude scientifique n’a avalisé une telle hypothèse. En fait, toute cette crainte est née il y a 10 ans d’une... anecdote.

Une équipe d’épidémiologistes de 13 pays dont le Canada, mène actuellement la plus importante recherche jamais effectuée sur ce risque potentiel. Amorcée en janvier 2000 dans davantage que ces 13 pays (figurent aussi sur la liste les États-Unis, la France et l’Australie), et devant se poursuivre jusqu’en décembre 2003, elle est coordonnée par une branche de l’Organisation mondiale de la santé. Elle porte sur 7000 cancéreux utilisateurs de cellulaires, ce qui est énorme. Et le temps passé depuis la mise en marché de ces téléphones permet désormais d’avoir, dans certains cas, jusqu’à 10 années écoulées entre le moment où l’individu a commencé à utiliser un cellulaire et le moment où s’est déclaré son cancer. Cela « permettra de donner à cette question la réponse la plus définitive qui soit, à ce jour », selon Jack Siemiatycki, directeur de la Chaire de recherche en épidémiologie environnementale et santé des populations de l’Université de Montréal.

M. Siemiatycki est responsable du volet « Montréal » de cette recherche. Le Canada compte, avec Vancouver et Ottawa, trois villes participantes à l’étude, mais « c’est Montréal, à cause de son grand bassin de population, qui se taille la grosse part du gâteau avec 200 des 300 cas du pays ».

L’anecdote qui a fait boule de neige

Cette étude internationale s’inscrit au terme d’une décennie de débats de toutes sortes où, chose étrange, le monde médical n’a eu que peu de voix au chapitre.

En effet, aussi étonnant que cela paraisse, on ne rapporte dans la littérature qu’une seule étude scientifique d’importance; et elle est négative. « Il s’agit de la recherche menée par le National Cancer Institute (NCI) des États-Unis, dont les résultats ont été rendus publics l’an passé [2001], rappelle le spécialiste montréalais. Cette recherche épidémiologique portait sur 800 cancéreux/utilisateurs de cellulaires, auxquels on avait greffé un groupe-témoin de 800 personnes (c’est-à-dire des cancéreux, mais qui n’ont jamais utilisé de cellulaires). Résultat ? On n’a relevé aucun lien statistiquement significatif entre l’utilisation du téléphone cellulaire et les cancers du cerveau. »

Cette étude avait cependant une limite : les cancéreux n’avaient été exposés, en moyenne, que durant trois ans aux radio-fréquences de leur appareil portable. « Or, je sais que la durée de latence — le temps écoulé entre l’exposition à une matière cancérigène, et le développement d’un cancer solide — est au minimum de 5 ans. Et ça peut aller jusqu’à 10, 15, 20, voire 30 ans pour d’autres cancers », dit le Pr Siemiatycki.

Mais plus étonnant encore, ce lien entre cellulaire et cancer est né d’une anecdote. En 1992, une Américaine atteinte d’un cancer du cerveau et ayant en main la radiographie de sa tumeur réalise, en y superposant une autre photo d’elle-même, que la localisation de son cancer — près de l’oreille — coïncide avec l’embout auditif du téléphone!

La dame alerte les médias. Puis, l’affaire « réveille » d’autres personnes qui « associent » également leur diagnostic de cancer avec leur utilisation — nouvelle — d’un téléphone cellulaire. Un effet boule de neige s’installe, tant et si bien que l’affaire se retrouve au Congrès des États-Unis, qui commande une étude à l’un de ses organismes : justement le National Cancer Institute (NCI). « Physiciens, physiologistes, épidémiologistes, dit encore Jack Siemiatycki, se sont alors mis à regarder de plus près si ces radio-fréquences (RF), générant de faibles champs électromagnétiques, pouvaient effectivement altérer des tissus vivants... »

Ce que l’on sait

L’idée que les micro-ondes (ou RF) puissent avoir des effets cancérigènes n’est pas invraisemblable, au contraire. « On sait que les micro-ondes, à des doses assez élevées, peuvent chauffer les tissus, comme elles chauffent nos aliments. Mais dans aucun des cas de cancers du cerveau n’a-t-on observé une quelconque trace de brûlure de tissus cérébraux ».

Des bombes atomiques d’Hiroshima et de Nagasaki, on sait aussi que les radiations « ont entraîné de nombreux cancers dont des leucémies à très brève échéance : deux-trois ans. Pour le reste, d’autres recherches ont bien noté une augmentation de l’incidence de lymphomes, suite à l’exposition aux RF chez des souris génétiquement prédisposées à développer des lymphomes, mais l’application de ces observations sur des cancers humains n’est pas claire pour l’instant. »

Et que sait-on des RF émanant spécifiquement des téléphones cellulaires ? « Aussi loin que l’on puisse aller, l’exposition aux RF vient essentiellement de l’antenne interne des appareils, qui reçoit et émet les signaux vocaux. Le fonctionnement de cette antenne atteint une zone très restreinte de la tête, un volume de 5 cm3. » Mais encore là, il existe un spectre assez complexe de variables : le type de technologie (analogique ou numérique), le design de l’appareil, l’utilisation à l’intérieur ou à l’extérieur, etc. Chacune affecte le niveau d’exposition aux RF, mais leur cumul reste impossible à calculer pour l’instant.

Un moment historique

Les 200 cas montréalais ont été recrutés à l’intérieur des 18 centres hospitaliers du Grand Montréal. Grâce à la collaboration des entreprises de télécommunication, les chercheurs auront même accès à l’ensemble de leurs factures, ce qui permettra de distinguer les plus grands utilisateurs des autres. Ces entreprises subventionnent d’ailleurs, dans chaque pays, une partie de la recherche : au moins 625 000 $ au Canada.

« C’est actuellement un moment historique pour réaliser cette étude, affirme Jack Siemiatycki. Il y a quelques années, le temps écoulé entre l’exposition aux radio-fréquences (RF) et le développement présumé d’un cancer aurait été insuffisant ; dans quelques années, la technologie se sera socialement trop répandue » pour qu’il soit possible de comparer avec l’évolution des cancers chez des gens qui n’ont jamais utilisé de tels téléphones.

Et si l’étude révèle finalement quelque chose ? On ne sera pas pour autant au bout de nos peines, puisqu’on n’aura pas pour autant établi que le téléphone cellulaire est la seule cause du cancer. « Mais en menant pour la toute première fois au monde une recherche d’une telle envergure, on se sera au moins assuré que le lien, dans un sens ou dans l’autre, est significatif. Par la suite, il faudra initier d’autres études où l’on sera encore plus précis, afin de voir par exemple ce qui, dans la technologie même, peut être en cause. »

Au Canada, le nombre d’abonnés au téléphone cellulaire a doublé entre 1992 et 1995. Dans les trois villes canadiennes de l’étude, il est passé de 180 000 à 419 000. À l’échelle planétaire, on estime que, durant la dernière décennie, l’usage du cellulaire est passé de moins de un million à près de 200 millions.

 

 Luc Dupont