Il lit vos gènes, et convertit ce qu’ils disent en une série d’opérations sans lesquelles vous seriez malade, ou mort. Mieux comprendre comment fonctionne ce « lecteur » est si important que, déjà, des médicaments arrivent à leurs fins en l’attaquant. Bienvenue dans le monde de la biologie microscopique... qui vient de se mériter le Nobel de chimie.

« Il », de son nom savant, le ribosome. Il n’existe pas juste dans votre corps, mais dans toutes les cellules de tous les êtres vivants, de la bactérie jusqu’à la baleine bleue. Il est une énorme machine à lui seul : composé de centaines de milliers d’atomes, c’est de sa lecture en continu du code génétique d’un être vivant que dépend, ensuite, la production de protéines, les unes en continu, les autres aux moments appropriés (un exemple de ces protéines : l’insuline).

Pas assez de protéines au moment approprié, ou trop de protéines à l’endroit approprié, et c’est là que vous êtes malade, ou mort.

Mais comment fonctionne cette machine? Pour le savoir, encore fallait-il dresser la carte 3-D de ces centaines de milliers d’atomes, et c’est la tâche colosale à laquelle se sont attelés, dans les années 1980 et 1990, chacun de son côté, l’Américain d’origine indienne Vekatraman Ramakrishnan, 57 ans, aujourd’hui au Laboratoire de biologie moléculaire de l’Université Cambridge, en Angleterre; Thomas A. Steitz, 69 ans, lui aussi Américain, aujourd’hui à l’Université Yale; et l’Israélienne Ada E. Yonath, 70 ans, aujourd’hui à l’Institut Weizmann, en Israël.

Cette dernière a poursuivi sa carrière avec l’oeil fixé sur les antibiotiques : elle a cherché à identifier, à travers une infinité de structures possibles, la façon dont un antibiotique pourrait « paralyser » le ribosome d’une bactérie —et ainsi, bloquer la progression d’une maladie. « Sans un ribosome fonctionnel, la bactérie ne peut pas survivre », souligne le Comité Nobel.

Si tout cela paraît complexe, c’est parce que ça l’est. La « synthèse de protéines » est, pour beaucoup d’observateurs, le plus obscur des processus de la biologie moléculaire. Pendant un temps, à la fin des années 1990, les chercheurs et les médias avaient dirigé les projecteurs vers le décodage des gènes, mais ce n’était qu’une première étape : à présent qu’est dressée la carte de nos gènes, reste à savoir autour de quels gènes sont produites les protéines, quand et comment. Et ce travail-là est encore plus complexe.

Reste que, grâce aux travaux de Ramakrishnan, Steitz et Yonath, on a progressé énormément depuis les années 1980. Assez pour que de nouveaux antibiotiques soient capables de cibler avec succès le ribosome de telle ou telle bactérie. C’est un peu l’équivalent d’un casse-tête tridimensionnel de plusieurs milliers de pièces, dont on aurait découvert deux pièces qui s’emboîtent l’une dans l’autre. Mais il reste encore du chemin à faire...

Les chimistes, traditionnellement délaissés lorsqu’on parle du décodage des mystères de la vie, seront nombreux à s’en réjouir. « Pour moi », a déclaré ce matin le président de la Société américaine des chimistes, Thomas Lane, « c’est une autre preuve que la chimie est la science fondamentale pour résoudre ces questions-clefs. Vous entendez des mots comme « ribosome » ou « bactérie » et vous avez tendance à penser « biologie », alors qu’en fait, c’est la chimie qui est au travail. »

Pascal Lapointe