On aurait tort de croire que le créationnisme soit la seule cible de ceux qui veulent réécrire les manuels scolaires. Les mêmes personnes tentent aujourd'hui de réécrire les livres d'Histoire.

Au Texas, en vertu des derniers amendements adoptés la semaine dernière, cela pourrait vouloir dire, par exemple :

- effacer toute référence à la séparation des pouvoirs religieux et politiques, une des bases de la constitution américaine; - retirer de la liste des événements historiques significatifs le New Deal —la réforme sociale et économique majeure des années 1930— parce que trop « socialiste »; - remplacer le mot « capitalisme », trop chargé de sens négatif, par l’expression « système de libre-entreprise ». - réduire l’importance de Thomas Jefferson —qui fut au coeur de la révolution intellectuelle du 18e siècle qui a fait des États-Unis un État laïc.

Tous ces amendements (et une centaine d’autres) aux normes devant guider l'écriture des futurs manuels scolaires, ont été votés depuis janvier par le Conseil scolaire du Texas, la version finale étant passée vendredi dernier par 10 votes contre 5.

C’est loin de nous et pourtant, si nombre de blogueurs ont en ce moment les yeux braqués sur le Texas, c’est parce qu’il s’agit du deuxième plus grand marché aux États-Unis pour les manuels scolaires. En conséquence, les éditeurs scolaires ont pour coutume de dire que ce qui est accepté au Texas le sera dans le reste du pays.

Jusqu’à récemment, écrivait en janvier la journaliste Mariah Blake dans un dossier de fond du Washington Monthly...

...l’influence du Texas était contrebalancée par l’approche plus libérale de la Californie, le plus grand marché de livres scolaires du pays. Mais son économie est dans un tel état que la Californie n’achète plus de nouveaux livres jusqu’en 2014. Cela signifie que McLeroy et ses ultraconservateurs détiennent un pouvoir sans pareil pour façonner les livres scolaires que les enfants de partout au pays liront pendant des années.

Le Don McLeroy en question est un dentiste et l’un des chefs de file de ces élus du Conseil scolaire. Un conseil engagé depuis janvier dans son processus régulier de révision des manuels scolaires (une fois tous les 10 ans). McLeroy est créationniste (de ceux qui affirment que la Terre a été créée en six jours il y a 10 000 ans), chrétien fondamentaliste et anti-communiste qui veut voir reconnu comme héros le sénateur Joseph McCarthy —le féroce chef de file d’une chasse aux sorcières des années 1950. « Les livres scolaires sont surtout le produit de l’establishment libéral », dit-il.

Il est évidemment opposé à la « théorie » du réchauffement climatique, un autre « détail » que ses alliés tentent d’expurger des textes. Ils se sont fait ridiculiser le mois dernier au Dakota du Sud, lorsqu’un amendement voté à la Chambre des représentants de l’État a failli intégrer l’astrologie aux manuels scolaires :

L’instruction dans les écoles publiques concernant le réchauffement climatique doit inclure les choses suivantes : 1) le réchauffement climatique est une théorie scientifique plutôt qu’un fait; 2) il existe une variété de dynamiques climatologiques, météorologiques, astrologiques, thermologiques, cosmologiques et écologiques qui peuvent affecter le phénomène météo mondial.

Une version amendée, au Sénat de l’État, a ensuite fait disparaître l’énumération de justesse (18 voix contre 17).

Ce type de combat anti-scientifique, dans sa version moderne, remonte aux années 1990, lorsque l’aile la plus conservatrice du Parti républicain a décidé d’investir les élections locales. Et les élections aux conseils scolaires des États se sont tout de suite avérées des cibles de choix, ce qui explique toutes les tentatives, depuis une quinzaine d'années, pour faire entrer le créationnisme dans les écoles.

Mais le créationnisme n’est que la pointe de l’iceberg. Pour Cynthia Dunbar, auteure de l’amendement anti-Thomas Jefferson, l’école publique est « un outil de perversion » et y envoyer les enfants équivaut à « les jeter dans les flammes ennemies ». Pour son collègue Peter Marshall, lui aussi un élu, les feux de forêt de Californie sont « la punition de Dieu pour avoir toléré les homosexuels ».

En 2007 et 2008, raconte le Washington Monthly, ces ultraconservateurs se sont aussi attaqué (sans succès) à l’enseignement de l’anglais, qu’ils jugent trop « léger » sur la grammaire et « trop insistant sur la compréhension de texte et la pensée critique ».