Sommes-nous nés avec une grammaire dans la tête, ou l’apprenons-nous? Ce débat est bien plus ancien qu’il n’y paraît: on en parlait déjà dans l’Antiquité. Mais notre siècle de la génétique pourrait être celui qui apportera enfin la réponse.

Aux yeux des amateurs du linguiste Noam Chomsky, c’est à lui qu’on doit ce débat: cette idée qu’il existerait une grammaire commune à toutes les langues humaines, et que les enfants posséderaient cette grammaire en eux, à la naissance. En réalité, il y a plus de 2300 ans, Platon croyait déjà à un langage «pré-déterminé» à la naissance, tandis qu’Aristote voyait plutôt dans le langage une créature sociale. Le débat «nature versus culture» était lancé.

Au cours des 50 dernières années, la théorie dominante a surtout été celle de Platon, et la notoriété de Chomsky —et de son collègue russe Roman Jakobson— a contribué. Mais le problème avec ces théories est que, d’un point de vue scientifique, elles sont indémontrables: comment prouver l’existence de cette «grammaire innée»?

C’est là qu’intervient la génétique, rapporte le New Scientist, qui consacre une partie de ses deux dernières éditions à ce débat. Admettons qu’il soit exact que nous ayons une grammaire de base, ancrée dans notre cerveau, et que celle-ci soit ensuite transformée par chaque culture —devenant du coup une langue locale. Cela constituerait donc une forme d’évolution, comme en biologie. Toute évolution laisse une trace dans les gènes. Au point où certaines populations pourraient être, après quelques siècles, incapables d’apprendre certains types de langues, de la même façon que certaines populations, après quelques millénaires, sont incapables de survivre à la même altitude que les Tibétains.

Le linguiste Daniel Everett, de l’Université Bentley, Massachusetts, et auteur de Language : the cultural tool, le résume ainsi:

Par exemple, une population pourrait être incapable d’apprendre l’espagnol, où le sujet peut être omis à volonté dans certaines phrases. L’espagnol a probablement hérité cette caractéristique des langues indo-européennes, ce qui voudrait dire que cela remonte à plus de 6000 ans —soit à l’intérieur de la période où des changements génétiques sont possibles. Or, cette prévision ne se révèle pas seulement fausse pour tous les humains jamais testés, il semble hautement improbable qu’aucun humain soit incapable d’apprendre un langage humain.

De fait, rien ne suggère que certaines évolutions bizarres d’une des 7000 langues connues puissent être associées à une évolution génétique. Au contraire, toutes les bizarreries du langage ont été associées à leur culture: il peut être par exemple interdit de parler d’une certaine façon si on appartient à la mauvaise classe sociale, ou si on est une femme— mais jamais on n'a vu une incapacité biologique, soutient Daniel Everett, qui est devenu un expert d’une de ces étranges langues, celle des Pirahã du Brésil.

Noam Chomsky, du Massachusetts Institute of Technology, n’en est pas démonté et répond dans l’édition suivante du New Scientist :

Il est parfaitement évident qu’un certain facteur génétique distingue les humains des autres animaux, un facteur qui est spécifique au langage. La théorie de ce composant génétique, quel que soit le nom qu’on lui donne, est ce qu’on appelle la grammaire universelle.

En référence à l’exemple des Pirahã, il ne réfute pas l'argument de l'évolution génétique, mais le contourne:

Ces gens sont génétiquement identiques à tous les autres humains, en ce qui concerne le langage. Ils peuvent très facilement apprendre le portugais, comme les autres enfants. Donc, ils ont la même grammaire universelle que le reste d’entre nous. Ce qu’Everett dit, c’est que les ressources du langage ne permettent pas d’utiliser les principes de la grammaire universelle.