La compagnie tenue largement responsable de la crise des opioïdes semblait voir une opportunité d’affaires dans… la lutte à la dépendance aux opioïdes.

C’est un des éléments qui ressort d’une enquête journalistique conjointe des magazines américains Pro Publica et Stat, parallèlement à un procès en cours devant un tribunal du Massachusetts. Le procureur général de l’État a déposé en juin dernier une poursuite contre la compagnie Purdue Pharma, ses administrateurs et huit membres de la famille Sackler — fondatrice et principale propriétaire — pour déterminer leur responsabilité dans la multiplication des surdoses d’opioïdes survenues dans la dernière décennie.

Des correspondances internes de la compagnie — qui a lancé sur le marché en 1996 l’OxyContin, puissant médicament antidouleur — rendues publiques par le tribunal, malgré l'opposition de la compagnie, le 31 janvier, révèlent que dès 2014, les dirigeants de Purdue Pharma discutaient à quel point les ventes d’opioïdes, dont fait partie l’OxyContin, étaient « naturellement liées » aux traitements contre la dépendance aux opioïdes et qu'en conséquence, la compagnie devrait tenter de gagner aussi ce marché.

La poursuite allègue qu'avant d'en arriver à cette stratégie, la compagnie et les Sackler n’ont pas lésiné leurs efforts pour non seulement promouvoir l’OxyContin, mais surtout pour balayer sous le tapis, dès les années 2000, les inquiétudes sur les risques de dépendance et sur les médecins accusés de sur-prescrire ces médicaments. Les experts admettent aujourd’hui que la sur-prescription fut un facteur-clef dans l’épidémie de surdoses aux opioïdes, qui aurait provoqué jusqu’à 200 000 décès en 20 ans aux États-Unis. Le procureur de l’État va jusqu’à accuser les dirigeants de dissimulation d’information. En 2007, la compagnie avait en fait plaidé coupable aux accusations fédérales d’avoir sous-estimé les risques de dépendance, et payé 600 millions de dollars en pénalités. Elle avait toutefois continué d’alléguer que l’OxyContin fait « beaucoup plus de bien que de mal » et avait pointé du doigt « certains de ses superviseurs et employés ».

La firme de consultants McKinsey — mondialement réputée — est également citée dans la poursuite pour avoir contribué, entre 2009 et 2014, à façonner le message positif sur l’OxyContin et à gommer les préoccupations sur les dépendances et les surdoses — par exemple, en insistant auprès des médecins sur la « liberté » et la « tranquillité d’esprit » que procurent les opioïdes. C’est par la suite qu’en 2014, la haute direction de Purdue a amorcé un projet visant à tenter de pénétrer le marché « florissant » des médicaments contre les dépendances.