Si Facebook pensait s’attirer les faveurs du gouvernement australien en interdisant aux usagers de ce pays l’accès à leurs médias, elle a fait un mauvais calcul. À moins qu’il ne s’agisse d’une stratégie de négociation.

Mardi matin, 23 février, cinq jour après avoir bloqué l'accès aux médias australiens, Facebook annonçait en être arrivé à une entente avec le gouvernement australien, par laquelle celui-ci ajouterait un amendement à son projet de loi. Et Facebook annonçait qu'elle lèverait plus tard cette semaine l'interdit sur les médias locaux. 

Retour de cinq jour en arrière. En réaction aux velléités du gouvernement australien de devenir le premier pays au monde —mais peut-être pas le dernier— à obliger certains géants d’Internet à payer les médias pour le contenu dont ces géants profitent, Facebook avait en effet coupé le courant dans la nuit de mercredi à jeudi. Les usagers australiens s'étaient réveillés le 18 février avec des pages Facebook ne relayant plus aucun contenu des médias australiens, ni des médias du reste de la planète.

Et il ne s’agit pas uniquement des grands journaux et des réseaux de télé, mais de tout le monde: par exemple, First Nations Media, une coalition de petits médias destinés aux communautés aborigènes. Ainsi que des médias de science, comme le New Scientist (un magazine britannique) ou le Scientific American.

Ce qui, au milieu d’une pandémie, n’était peut-être pas des plus sages. « Ils retirent de leurs plateformes les sources d’informations les plus opportunes, actuelles et précises », a déploré dans les pages du New Scientist la chercheuse australienne en communications Belinda Barnet. « C’est se moquer de leur engagement public à combattre la désinformation. »

Quelques heures plus tôt, Facebook avait effectivement fait allusion à cette promesse: « notre engagement à combattre la désinformation n’a pas changé, lisait-on dans le communiqué annonçant les nouvelles restrictions. Le jour même pourtant, l’Australie et le reste du monde apprenaient avec étonnement que Facebook avait aussi coupé l’accès aux pages des ministères —dont celui de la Santé— des hôpitaux, des services d’urgence, du service météorologique national, des gouvernements régionaux, sans parler d’un service d’aide aux victimes de violence conjugale, de syndicats, d’organismes de charité et de la Société de conservation de la nature.

Quelques erreurs se sont glissées dans la liste, s’est justifiée une porte-parole de la compagnie au quotidien britannique The Guardian plus tard dans la journée de jeudi. Par contre, a noté de son côté le Sydney Morning Herald, des pages sur l’antivaccination, les soucoupes volantes ou les théories du complot, n’ont jamais été affectées. Au point où, évoque le New York Times, certains ont parlé d’un geste intentionnel de Facebook.

Google, qui était également dans la ligne de mire du gouvernement australien, et avait menacé de retirer les médias australiens de son engin de recherche, avait annoncé une entente un jour plus tôt avec trois grands groupes de médias, dont celui qui est de loin le plus puissant, News Corp, propriété du milliardaire Rupert Murdoch, qui est par ailleurs le fondateur et propriétaire de Fox News.

Aide au journalisme ou geste stratégique?

Un retrait tel que celui-ci n’a eu lieu nulle part ailleurs dans le monde, selon le chercheur australien James Meese. Il cite le Canada parmi les pays qui pourraient être les suivants à tester la résistance de Facebook à vouloir compenser les médias nationaux pour les pertes de revenus qu’il leur a infligées.

Mais le projet de loi australien —qui pourrait devenir réalité dès le mois de mars— n’est pas pour autant une panacée. Cette proposition « n’aide pas à créer un modèle d’affaires durable pour le journalisme », écrit la chroniqueuse en technologies Kara Swisher. Parce que si ce que cette loi parvient à accomplir, c’est une entente entre Facebook et une poignée de conglomérats comme News Corp, plusieurs seront sceptiques quant aux retombées positives que cela aura sur une information journalistique de qualité —et sur sa survie à plus long terme.

« Les nouvelles et les analyses de qualité sont un bien public », rétorquait le 18 février dans le New York Times l’économiste australien Jim Minifie, « et c’est pourquoi nous finançons NPR et ABC » —soit la National Public Radio aux États-Unis et l’Australian Broadcasting Corporation, toutes deux financées en partie par des fonds publics. « Si vous voulez faire la même chose avec des entreprises privées d’information, très bien, mais alors faites-le avec des revenus tirés de taxes. »

Pourquoi Facebook aurait-elle intentionnellement coupé l’accès à autant de sites crédibles tout en laissant la porte ouverte à des désinformateurs reconnus? Pour montrer l’influence dont la plateforme dispose dans la circulation d’informations vitales, répondent depuis le 18 février des observateurs australiens. La compagnie « envoie comme message à quel point Facebook est intégrée dans l’infrastructure sociale et économique », avance le chercheur en communications et médias sociaux Tim Graham. Elle veut montrer à quel point la définition de ce qui compte comme « nouvelles » dans son algorithme est floue, ajoute son collègue Edward Hurcombe. « C’est particulièrement odieux », ajoute Julia Leak, de la Faculté de médecine de l’Université de Sydney, « alors qu’ils font cela au tout début de la campagne de vaccination ».

Il faudra du temps avant de savoir qui a gagné quoi, dans ce bras de fer entre Facebook et le gouvernement australien. Mais dans la journée du 23 février, les premières réactions de ceux qui étaient auparavant sceptiques quant à l'impact que cette loi aurait sur la qualité de l'information, n'allaient pas dans le bon sens: l'interprétation du bureau dirigeant de Facebook en Australie était que cette entente lui donnait le plein pouvoir de soutenir les éditeurs qu'elle choisira de soutenir.  

 

Texte mis en ligne le 22 février. Mis à jour le 23 février à 8h avec l'annonce de l'entente (2e paragraphe). Mis à jour le 23 février à 19h avec l'interprétation de Facebook (dernier paragraphe)